« Les rêves sont plus froids que la mort » d’Arthur Jafa

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, AMERIQUES

Le bourdonnement qui sourd dès le générique est un avertissement.

Mais rien ne saurait vous préparer assez.

Piscine Jafa

Dès le deuxième plan la force du désarroi du film d'Arthur Jafa (( Dreams are colder than death (2013) )) déferle. Une séquence montée à l’envers, procédé habituellement utilisé pour produire un effet comique, nous montre de jeunes noirs brutalement expulsés des entrailles d’une piscine, leurs plongeons inversés les ramenant au sec, les éloignant à une célérité sidérante. Toute l’intelligence du film dans ce plan. La piscine ; enjeu anecdotique et crucial de la déségrégation comme le contait Robert Franklin Williams dans « Negroes With Guns ». La piscine. Victoire contestée comme le rappelait au grand public l’attaque raciste contre des adolescents à Mc Kinney, Texas, en juin 2015.

La virtuosité de la séquence, son rythme annoncent aussi l’hypnotique chorégraphie du film, dans des ralentis qui amplifient pesanteurs et envols. Un film en opacités mystérieuses et éblouissants éclats de lumière.

Mais ne vous trompez pas : l’art et l’esthétique ici ne portent en eux qu’un chaos débordant, une créativité indomptable.

Aucune fantaisie de chanteuses superstars multimilliardaires, de présidents proprets, 10 000 réussites noires ne sauraient vous sauver maintenant.

Le film poursuit sa course, bourdonne sa colère et ses ruminations. Des femmes et des hommes noirEs, des artistes, des intellectuelLEs, racontent la mort omniprésente, la persistante précarité des vies noires. Saidiya Hartman confie que tous ses crushs d’adolescente sont aujourd’hui morts. Ils parlent de la chair, de l‘empathie, la communauté, de la foi. Hartman encore, invoque l’anarchisme noir issu d’une persistante résistance aux morales bourgeoises et à l’ordre. Anarchisme né de la traversée, de la cale omniprésente dans cet essai cinématographique.

Frank Wilderson III, l’auteur de Red, White & Black, souligne à la fin de son livre l’importance de l’influence de Saidiya et de 2 ou 3 autres dont les travaux, dit-il, l’ont incité à rester dans la cale malgré ses fantasmes d’envol...

« Rester dans la cale »

Charles Burnett explique comment il se fait traiter de ringard par ses enfants lorsqu’il tente de les prévenir quant au racisme étasunien, aux privilèges et dissymétries qui en découlent. Oui. Cela leur semble dépassé.

I have a dream that my four little children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of their skin but by the content of their character.

Un an avant le film Trayvon Martin a été assassiné ; Zimmerman, son meurtrier vient juste d’être acquitté. Voilà la réalité de l’époque. Voila la froideur des rêves échoués de MLK. S’il existait une course linéaire et progressive de l’humanité vers le bien, vers l’équilibre, une course qui au fur et à mesure du temps nous menait vers la justice, l’égalité, probablement ne serions-nous plus très éloignés de la félicité absolue.

Dans le rêve de MLK, il y a cette croyance. Cette croyance dans le progrès que porte le « one day », ce jour futur où nous arriverions à destination, après avoir éliminé la suprématie blanche, victoires après victoires.

Un homme de 75 ans dans « Les rêves sont plus froids que la mort » déclare : «Nous étions mieux avant ».

arthur fiedler 2Cette course régulière, inéluctable, vers le progrès, est un leurre. L’expérience noire américaine évolue au rythme de montagnes diaboliquement russes, de dynamiques de pouvoirs capricieuses, toujours inexorablement mortifères. La source de mort ne s’est pas tarie.

L’expérience sensorielle, émotionnelle et politique que représente le documentaire d’Arthur Jafa est époustouflante. Magnifique et désespérante. Jafa nous prend aux entrailles avec une force anxiogène. Il sonne et secoue. Physiquement.

La mort, la peur lancinent comme le drone sourd, les samples, la musique de Melvin Gibbs, qui monopolisent l’espace sonore.

Le réalisateur nous laisse face aux personnages parfois statiques ou déambulant, mutiques, éclaboussés jusqu’au blanc par la lumière du soleil. Les voix viennent d’ailleurs. De leurs consciences. Et il filme par ailleurs à la dérobée. Dans la rue. Dans le club de strip-tease d’Atlanta « Magic city ». Dans une manifestation.

L’œuvre est polyphonique, ambivalente, accueillant même les analyses psychanalytiques consternantes de Hortense Spillers sur l’esclavage. Nous choisirons d’entendre là la complexité de ce que nous sommes.

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Dire que les noirs ne sont que des fruits de l’esclavage, c’est demander : Peut-on les aimer? Et donc peuvent-ils s’aimer. Peut-on aimer les Noirs ? Pas les désirer, pas les acquérir, pas les convoiter mais les aimer. Peut-on aimer la négritude ? Pour moi, la négritude existe. La nature de cette négritude et son fonctionnement montrent qu’elle n’est pas le fruit de l’horreur. Elle survit à l’horreur et la terreur. Elle n'en est pas le fruit. On peut, on doit donc l’aimer, on doit la défendre, on doit l’entretenir. (Fred Moten)

les-reves-premier-planNous sommes noirEs hors de contre-projets, de réponses, de nos réactivités. Nous sommes la beauté de cet amour, issu de cale lui aussi.

La négritude porte en elle le pouvoir de réfuter la norme. Elle tire de la cale des formes subversives aptes à troubler l’hégémonique civilisation occidentale ; cette énergie viscérale et symbiotique qui jaillit par la danse, les chants, la transe dans l’église chrétienne de la grand-mère Nicole Fleetwood ; « une façon de voir la religion propre aux noirs, très populaire et féminine ». Elle réinvente dans les marges urbaines, dans des concepts, dans des analyses, ce chaos-monde.

Et c’est de cette acceptation chaotique que persiste l’espoir ; cette imprévisible forme de nos résistances face aux rengaines suprémacistes.

Cases Rebelles (Septembre 2017)

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