Révoltes et violence d’État au Guyana

Publié en Catégorie: HISTOIRES REVOLUTIONNAIRES CARIBEENNES

En juillet-août 2012 le Guyana, un pays d’Amérique du Sud, a connu des révoltes déclenchées par une hausse du prix de l’électricité. À Linden, dans la région la région minière de l’Upper Demarara-Berbice concernée par l’augmentation, des manifestations organisées ont été réprimées de manière violente et meurtrière. Les mouvements de protestation ont alors amplifié, se sont étendus à la capitale et ont provoqué une crise politique.
Alors que le verdict de l’enquête sur les assassinats policiers est tombé le 1er mars 2013, Cases Rebelles revient sur cette révolte et les revendications de la population face à l’exploitation des travailleurs, un taux de chômage élevé, les tarifs inaccessibles des services publics et de l’énergie, la corruption et la violence d’État.

Quelques mots à propos du Guyana

Le Guyana est une ancienne colonie britannique, occupée auparavant par les Hollandais. Situé au nord du Brésil, entre le Venezuela et le Surinam, il est le seul pays anglophone d’Amérique du sud. Aujourd’hui, le Guyana a plutôt des échanges politiques et économiques privilégiés avec les pays des Caraïbes comme la Jamaïque, la Barbade et Trinidad, et fait partie du regroupement de quinze États appelé Caribbean Community ou CARICOM.
La population guyanienne est estimée à environ 700 000 habitants, dont un tiers vit à Georgetown, la capitale. Les Amérindiens sont minoritaires et se répartissent en 9 groupes : Arawak, Caribs, Waraos, Macushis, Wapixanas, Akawaios, Patamonas, Arecunas et Wai Wai. Les noir-e-s descendants d’esclaves, forment à peu près un tiers de la population du pays. Les indo-guyaniens sont désormais majoritaires ; ils sont les descendants d’indiens qu’on appelait les « engagés » : des travailleurs que les états coloniaux embarquèrent par escroquerie ou de force comme main-d’œuvre sous-payée après l’abolition de l’esclavage, en faisant miroiter des retours au pays, qui n’advinrent qu’en très faible nombre. Il y a aussi un petit nombre de descendants d’ « engagés » chinois.
Actuellement le parti au pouvoir est le PPP (People Progressive’s Party), créé par Cheddi Jagan en 1950. Le PPP, parti socialiste et nationaliste, avait accédé au gouvernement pour la première fois pendant la période coloniale aux élections de 1953. Mais il avait été démis peu de temps après par l’administration britannique : elle jugeait les mesures du PPP trop émancipatrices et avait suspendu la Constitution et déclaré l’état d’urgence. Les leaders du PPP sont arrêtés et emprisonnés quelques temps. Le parti est revenu au gouvernement plus tard aux élections de 1961 et y est resté jusqu’en 64, où il a perdu les élections face à au parti rival le PNC (People’s National Congress). Le Guyana devient indépendant en 1966. Depuis 1992, le PPP gouverne à nouveau, menant désormais une politique résolument libérale.
Pendant la colonisation, le Guyana produisait principalement du tabac et du sucre. A présent, il reste le sucre auquel s’ajoutent bois et pêche. Mais l’économie dépend en grande partie de l’industrie minière : le diamant (exporté principalement vers la Belgique et les Émirats Arabes Unis), la bauxite (qui sert à la production d’aluminium) et l’or qui est devenu la première exportation, notamment vers les États-Unis et le Canada. En ce moment pour les sociétés minières, étrangères pour la plupart, le plus rentable c’est l’or. Malgré tout cela, le Guyana est un des pays les plus pauvres du monde.
L’implantation et l’expansion des mines sont des enjeux importants pour les Amérindiens puisque cette industrie se développe en grande partie sur les 13% du territoire national qui leur sont réservés sans qu’ils n’aient le pouvoir légal de s’y opposer. Les conséquences pour eux sont multiples et désastreuses. D’abord pour ce qui est de l’environnement, l’extraction d’or implique l’usage de produits de haute toxicité comme le mercure et le cyanide qui empoisonnent les rivières, les nappes phréatiques ainsi que tous les êtres vivants. Elle s’accompagne également d’une déforestation, qui menace la faune et dénude les sols, emportés par les pluies. Pour les amérindiens cela réduit les espaces d’habitat, de culture, de pêche, de chasse. Et l’arrivée des mineurs entraîne généralement une recrudescence de violences à leur égard, notamment sexuelles, et le développement de la consommation de drogue et de la prostitution des femmes indigènes.

Trois assassinats à Linden : la violence de l’État répond à la contestation populaire

Linden, situé dans l’Upper Demara-Berbice, est la seconde ville du pays. Elle a été fondée pour l’exploitation de mines de bauxite. Elle compte de nos jours 30 à 40 000 habitants. La population y est majoritairement noire. Autrefois, la ville apportait beaucoup à l’économie du pays. Maintenant le taux de chômage est très élevé, à peu près 70%, notamment à cause de perte de nombreux emplois dans la bauxite depuis 20 ans.
Auparavant les sociétés minières produisaient de l’électricité pour l’exploitation de la bauxite et reversaient l’excédent dans le réseau d’alimentation de Linden et dans celui du reste du pays, les deux réseaux étant distincts. L’activité a été privatisée en 1992 puis elle a décliné. Depuis 2006, c’est la société minière chinoise BOSAI Mineral Services qui vend son excédent d’énergie à la Compagnie d’Electricité de Linden. Mais BOSAI n’est pas tenue de respecter les régulations nationales de tarifs. Elle facture le surplus très cher. Pour faire baisser ce tarif, le gouvernement subventionne BOSAI.
En avril 2012, le gouvernement annonce une hausse des tarifs de l’électricité, applicable quelques mois plus tard. Après avoir maintenu depuis 20 ans des tarifs jusqu’à 4 fois moins cher à Linden, le Ministère des Finances envisageait de les augmenter pour rattraper l’écart avec ceux de la société nationale Guyana Power and Light. Le tout sur une seule année.
Le 1er juillet, la hausse entre en vigueur. Les habitants de Linden protestent, soutenus par des partis d’opposition AFC (Alliance For Change) et APNU (A Partnership for National Unity). La hausse est jugée injuste et insoutenable pour les lindeners. De plus, BOSAI est très fortement soupçonnée de fraude fiscale et de corruption notamment autour des subventions pour l’électricité.
Le gouvernement va ignorer la résistance de Linden. Les manifestants ayant annoncé le blocage du pont Wismar-McKenzie, ils passent à l’action le 18 juillet. Autrement dit, ils bloquent la route qui mène des mines de bauxite et d’or vers le sud du pays et le reste du continent sud-américain. Une pression économique qui impacte l’État autant que les sociétés étrangères. La police intervient pour briser le blocage. Les agents lancent des gaz et tirent sur la foule : 23 personnes sont blessées, 3 jeunes hommes sont tués : Ron Somerset (18), Shemroy Bouyea (24) et Allan Lewis (46). Ces assassinats sont immédiatement médiatisés. Sans surprise, le gouvernement accuse les partis d’opposition d’avoir provoqué cette situation.
Les jours et les semaines suivants, le blocage du pont continue. Les manifestants et les partis d’opposition réclament la démission du Ministre de l’Intérieur Clement Rohee et l’ouverture d’une enquête indépendante. Aucun policier n’a été arrêté ni même inquiété pour les assassinats. Des bâtiments sont incendiés (les bureaux de la société minière publique, un réservoir de fuel, une église, un bureau du parti au pouvoir). Les Églises de Linden soutiennent les protestations. La police continue à mener des raids sur la ville, y compris la nuit. Le pont est ré-ouvert à la circulation le 13 août, mais une partie du campement d’opposants reste sur place pour un barrage filtrant, jour et nuit. Le 15 août, la police envahit à nouveau Linden, avec l’armée. Elles tirent sur les gens, il y a de nouveau des blessé-e-s. Pendant ce temps le gouvernement négocie avec les leaders du mouvement de protestation la levée du blocage du pont Wismar-McKenzie dès l’ouverture d’une enquête par la CARICOM. La hausse des tarifs d’électricité est suspendue. Le 16 août le président de la République Donald Ramotar vient à Linden,  accueilli seulement par une trentaine de personnes.
Le 20 août, soit un mois après les 3 assassinats, la CARICOM annonce effectivement l’ouverture d’une enquête menée par 5 commissaires du Guyana, de la Jamaïque, de Trinidad. Le gouvernement guyanien soutient toujours son Ministre de l’Intérieur qui n’a pas démissionné. Seul un chef de police local a été muté… une mutation qui était déjà prévue auparavant. A Linden, l’occupation du pont prend fin le 21 août. Quant aux enquêteurs de la CARICOM, ils ont finalement commencé leur travail le 24 septembre, 2 mois après les faits. Les familles des 3 hommes tués ont pour avocat Nigel Hugues, un des leaders du parti d’opposition AFC Alliance For Change.

Entre temps, les protestations contre le gouvernement ont redoublé, après un nouvel assassinat policier, à Agricola, un village au sud de Georgetown. Le 11 septembre la police tire sur 4 jeunes hommes regroupés sous un hangar ; Shaquille Grant (17) est tué, Romel Bollers (20) est blessé. La police accuse les jeunes de leur d’avoir tiré dessus à leur arrivée. D’après la police encore, les jeunes projetaient un cambriolage à proximité. Un pistolet calibre 38 aurait été retrouvé sur le lieu de l’arrestation. A sa sortie de l’hôpital, Romel Bollers est placé en liberté sous caution. Les témoins de la scène, eux, affirment que la police a tiré sans sommation.
Des trois policiers mis en cause dans la fusillade, deux sont toujours en fuite. Le procès, dans lequel le troisième policier plaidera non coupable, commencera courant 2013. Jusqu’à aujourd’hui, la famille de S. Grant et des habitants d’Agricola manifestent pour demander justice.

Solidarité nationale avec les Lindeners : des femmes lancent Occupy Guyana

Les manifestations et les 3 assassinats de Linden et Agricola ont eu un impact sur le pays entier, déclenchant une forte colère et des élans de soutien jusqu’à la capitale Georgetown. Pour les partis d’opposition, les négociations autour de l’enquête de la CARICOM ont été difficiles dans la mesure où le gouvernement souhaitait dévoyer l’enquête en les incriminant sous prétexte qu’ils étaient liés aux protestations.
L’un de ces partis, l’AFC, est parvenu à faire voter avec succès une motion de censure contre le Ministre de l’Intérieur ; motion qui aurait du entraîner sa démission. Mais celui-ci est resté, arguant qu’il avait « la conscience tranquille ».
Pendant la crise politique des discours racistes accusaient la communauté noire de Linden de profiter d’avantages dont le reste du pays serait privé. Ou encore reprochaient aux lindeners de s’opposer à l’attribution de subventions à l’industrie sucrière qui emploie majoritairement des indiens. Les divisions raciales entre noir-es et indiens, instrumentalisées ici, sont un héritage colonial que l’on retrouve ailleurs dans les Caraïbes, et qui se sont cristallisées politiquement au Guyana dans les années 50 sur fond de divorce au People Progressive’s Parti entre l’afrocentriste Forbes Burnham et le fondateur du parti Cheddi Jagan.
En lien avec les manifestations de Linden, le mouvement Occupy Georgetown ou encore Occupy Guyana est lancé le 21 juillet, à l’initiative notamment de 3 femmes : Sheerlina Nageer (activiste LGBT), Charlene Wilkinson (enseignante et activiste) et Joyce Marcus de l’importante organisation Red Thread (dont je parlerai ensuite). Rejointes par d’autres militant-e-s et des habitant-e-s de Georgetown, elles s’installent en face du Parlement guyanien, occupent le site jour et nuit. Au programme : autogestion, assemblées, pétitions, manifestations, cinéma, nouvelles solidarités.

Le Parlement du Peuple a pour but d’engager les Guyaniens de tous milieux dans une interrogation collective et publique des conditions au Guyana et dans un dialogue pour identifier des solutions réelles, substantielles et à long terme aux nombreux problèmes dont souffre notre pays. La crise de Linden éclaire de multiples échecs de la société guyanienne : violences policières, répression de la liberté de parole, pauvreté et chômage, le manque de fiabilité de l’Etat, le racisme, la corruption, la répression des opposants. Le peuple guyanien ne connaît pas de répit.

Bien entendu Occupy Guyana a fait face à une répression continuelle : avis d’expulsion, démontage de tentes, etc.

Red Thread (qui signifie « fil rouge »), une des organisations impliquées dans OG, a été fondé en 1986 par un groupe de femmes militantes. L’organisation se définit comme un « groupe d’auto-entraide » qui vise à : « créer des petits revenus pour les femmes d’ascendance africaine, indienne, amérindienne, au-delà des races » et à « développer des compétences, informations et autres ressources [nécessaires] pour comprendre et contester l’oppression des femmes de milieu populaire ». Elles ont commencé par des projets d’artisanat (de la broderie notamment) avec exposition de leurs productions, des formations, et la création de leur propre journal, puis de l’auto-éducation notamment sur la politique locale et nationale. Plus tard, elles ont réalisé des livres scolaires et ont publié des écrits de femmes. En 1990 elles ont organisé un séminaire sur les femmes et le développement. Red Thread milite aussi contre la gratuité du travail domestique des femmes et pour qu’il lui soit reconnu une valeur. Après 1994, l’organisation va mener des enquêtes sur la participation du travail domestique gratuit des femmes à l’économie nationale du Guyana. L’organisation participe aujourd’hui à des campagnes internationales comme Global Women Strike (grève du travail domestique) et a lancé le mouvement Women Against Violence Everywhere (WAVE) en 2003. Les femmes de Red Thread se positionnent continuellement sur des questions de politique, locales et transnationales.
Une des leadeuses de Red Thread actuellement est Andaiye, féministe, militante sur des questions de « développement », d’environnement ; elle est également co-fondatrice du parti politique Working People’s Alliance (l’alliance des travailleurs) créé en 1974. Le WPA est aussi connu à travers un autre co-fondateur : Walter Rodney, historien, militant panafricaniste et révolutionnaire, assassiné dans un attentat en 1980.

Conclusions de l’enquête

La commission d’enquête de la CARICOM a rendu son verdict le 1er mars 2013 : elle tient la police pour responsable des morts de Shemroy Bouyea, Ron Somerset et Allan Lewis à Linden le 18 juillet 2012.
Mais elle estime que les tirs sur la foule ordonnés par l’Assistant Superintendant de Police étaient justifiés pour « effrayer » des manifestants jugés « hostiles », et ont été déclenchés « Sans intention de tuer ».
La commission ne tient pas le Ministre de l’Intérieur pour responsable dans la mesure où pendant les audiences, la preuve qu’il aurait donné des instructions de tirs à la police n’a pas été apportée.
Pour finir la commission recommande aux forces de police guyaniennes plus d’entraînement au contrôle des foules.
La Commission de la CARICOM a aussi fixé le montant des compensations financières pour les familles des victimes, les blessés, et les propriétaires des infrastructures incendiées.
Conclusion : la police est reconnue responsable mais un seul homme (le Superintendant) sert de fusible dans cette affaire. Les auteurs des tirs mortels n’ont pas été identifiés. D’après la balistique, les 3 hommes ont été tués avec des armes que la police n’utilise plus depuis 7 à 10 ans. Les circonstances de leurs assassinats n’auront pas été établies dans le détail.

Cases Rebelles (mars 2013)

(À écouter dans l’émission n°30).

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