Lonè é rèspè pou Jean Métellus

Publié en Catégorie: CARAïBES, LECTURES

 

 

 

Hier encore le déchirement de l’absence m’a réveillé
Le chatoiement du temps renaît aujourd’hui, ardent
L’exil glisse pudique
Fatale patrie ancrée dans ma plume

 

 

Jean Métellus, poète, romancier, dramaturge, essayiste haïtien est mort le 4 janvier 2014. Nous saisissons l’occasion pour saluer la richesse de son œuvre et lui rendre hommage.  Né en 1937 à Jacmel, il devint professeur de Mathématiques en 1957. Il va militer à l’UNMES (Union Nationale des Membres de l’Enseignement Secondaire) qui s’opposera à François « Papa Doc » Duvalier arrivé au pouvoir en Septembre 1957. Le régime se lancera dans la répression et Métellus quittera in extremis Haïti en 1959 pour un exil définitif :

Au bout de deux années de pouvoir duvaliériste, j’ai pensé qu’il était plus prudent pour moi de partir que de continuer à vivre dangereusement. Et la preuve, c’est que je suis parti en juillet 1959. En septembre 1959, le mouvement auquel j’appartenais a été dissout, et on a commencé à tuer mes amis.1

Il arrive en France pour y poursuivre des études de médecine. Il deviendra neurologue, expert clinicien en neurologie et spécialiste des troubles du langage. Il deviendra également docteur en linguistique en 1975.

Il verra d’abord sa poésie publiée en partie dans des revues avant que Maurice Nadeau n’édite en 1978 l’intégrale de Au Pipirite chantant :

Et d’autres continuaient à chanter :
Soleil venez signer la trêve
Pour rythmer la vie à nos rêves
Les saisons meurtrissent tous nos corps
Et même nos terres fertilisées
Nos mains notre essence sont brisées
Et nos amours sont épuisées
Par des avocats en mal d’or
Dégainez pour nous vos machettes
Sur toutes les grèves et toutes les mers
Où se plaisent à rire les notaires
Et retirez vos baïonnettes
Tous nos bateaux sont des galères
Livrez-nous la ville en brochettes
La misère a brûlé nos pas
Troupeaux, gibiers, chiens sans mémoire
Attendent tous les jours leur mangeoire
Pour lapper d’illusoires repas
Ils se pressent devant l’abreuvoir
Et quand leurs femelles vont mettre bas
Ils bavent déliant gueules et mâchoires
Mais c’est la vie d’un peuple entier
Où seule la faim est en chantier
Et passe tout le monde par les armes
Ce pays souffle toutes les semences
Avec l’aisance de la démence
Incendiant toute une romance
Et de son gosier giclent des larmes

Des romans, Jean Métellus en a onze  à son actif depuis 1981, année de publication du premier, Jacmel au Crépuscule. En 1989, il sortait notamment un passionnant roman historique :  Les Cacos. Même si une part de cette œuvre romanesque concerne Haïti, Métellus a écrit également des œuvres situées en Europe. Le théâtre d’Une Eau forte est la Suisse. La Parole prisonnière est une œuvre sur le bégaiement, qui pose métaphoriquement la question de la liberté d’expression. Charles Honoré Bonnefoy est un portrait-hommage du neurologue Raymond Garcin qui fut un modèle pour l’auteur.

Il a écrit également cinq textes pour le théâtre. Son œuvre d’essayiste va d’études historiques sur Haïti, l’esclavage à des textes sur les troubles du langage sans compter de nombreux articles parus dans la presse.

Il a été également récompensé à de nombreuses reprises : Prix André Barré de l’Académie Française (1982), Prix de la Fondation Roland de Jouvenel de l’Académie Française (1984), Grand Prix de la Francophonie de l’Académie Française (2010), Grand Prix de poésie de la Société des Gens De Lettres (2007), etc.  Mais les lauriers n’ont jamais endormi ni sa lucidité, ni sa franchise :

Non seulement ça, je suis extrêmement fier d’être Haïtien et je continuerai à le dire, à l’écrire et à écrire pour mon pays. Je pense que je suis l’un des hommes qui a le plus de raisons sur la terre d’être fier. Car mon pays n’a jamais commis de crimes contre l’humanité, n’a jamais commis de forfaits sur un autre État. Nous avons toujours été dans la droiture, depuis Toussaint Louverture, quoi qu’on pense. Dans la droiture avec Dessalines aussi, quoi qu’on pense de lui. On dit que c’était un criminel. Je crois plutôt que c’était un héros qui se vengeait, c’est tout. Nous avons été occupés du fait des Américains et puis de quelques satrapes locaux. Mais je suis très fier d’être Haïtien et je le dirai partout. Et je peux expliquer le malheur de mon pays de «A à Z», je n’ai aucune raison de baisser la tête. (…)

Le discours de l’autonomiste martiniquais ou de l’indépendantiste guadeloupéen, moi je le respecte, parce que ce sont des discours qui cherchent la liberté. Mais moi, j’ai déjà résolu ce problème. Maintenant, ce que je veux résoudre, c’est exclure complètement de mon univers le blanc qui veut encore se remettre dans notre sein. On l’a chassé par la porte, mais il revient par la fenêtre. Mon discours, c’est celui de la consolidation de cette indépendance menacée par le blanc, avec la complicité de certains satrapes – Aristide, Duvalier, etc. – qui ne nous permettent pas de nous exprimer pleinement, clairement. Donc, je regarde vers le monde, pour demander au monde d’essayer de faire entrer la justice dans mon pays, car la justice dans mon pays a été bafouée par le monde entier. J’aurais voulu d’un nouveau tribunal pour juger les grandes puissances qui sont à l’origine de notre misère.2

Il n’était pas moins honnête à l’égard de la société française telle qu’il l’a laissée :

La société française est au moins aussi raciste que quand je suis arrivé en 1959, si ce n’est pire. Quand une enfant présente une banane à Madame Taubira, c’est à moi qu’elle la présente: c’est la même chose. Les parents, l’éducation sont responsables.3

On vous laisse avec deux extraits de Voyance, recueil publié en 1984 :

Les voûtes mauves de la nuit luisaient
Je ne sais plus le nom de ce jour
ni quel soleil l’avait blessé
ni quel signe l’accompagnait
ni quel sommeil l’avait campé

Comment vivent ces arbres nourris par l’océan ?
Trois cocotiers dressés sur la plage,
Près de l’écume de la houle
Mariés à la mouvance
Bercés par les marées sur le sable impassible
Baignaient dans l’air, loin, très loin de la sèche
Ils s’élançaient
Comme ces coursiers qui volent sur le ciment changeant
de la joie et de la mort

Le nuit transie sous les légendes
Le jour prisonnier des prébendes
Emportaient l’imagination

Sous le suaire de la misère
Les enfants, debout, souriaient, fiers

Merci à Jean Métellus. Qu’il repose en paix !

 Cases Rebelles – Janvier 2014.

  1. Interview avec André Ntonfo, Université de Yaoundé, 14 mai 1987.
  2. Entretien avec Jean Métellus par Jean-Durosier DESRIVIERES, avril 2004.
  3. Extrait d’un entretien avec Françoise Siri réalisé en 2013, à paraître en mars 2014 dans Appel à la poésie. 40 portraits de poètes d’aujourd’hui

Vous aimerez peut-être :