Lotfi : « La mort d’Adama a rapproché tout le monde »

Publié en Catégorie: POLICES & PRISONS

Photo © La Meute - Jaya

Lotfi est en enfant du quartier. Il est de ceux qui se battent au sein du comité Adama avec cette lourdeur au cœur qu’est la perte d’un être cher. Il est depuis lors un pilier du combat pour la justice pour son ami arraché brutalement  à la vie, du combat de la justice pour une famille qu’il considère comme la sienne. ENTRETIEN.

Je connais la famille Traoré depuis qu’Adama a l’âge de 7 ans. Ça fait déjà 20 ans. Le décès d’Adama m’a fait un choc parce que c’était un ami proche, un frère. Je le voyais très souvent. Je le voyais pratiquement tous les soirs. Ça nous a fait mal parce que c’est une grande perte pour nous. Adama était une personne qu’on était habitués à voir, un mur porteur dans le quartier. Ça fait un vide qu’il ne soit plus là, ça se ressent.
La répression s’est faite parce qu’on disait tellement de vérités et ça s’est étalé tellement loin dans le national et l’international. La France a, selon moi, eu honte de ce qu’elle a fait, elle a voulu faire taire les personnes qui soutenaient la famille. Ils se sont dit : « Peut-être qu’en en mettant certains en prison, en mettant la pression ils vont lâcher le combat ».
Mais ça se voyait dès les premiers contrôles de la gendarmerie, de la police, qu’ils voulaient instaurer un rapport de force. Donc nous aussi on a instauré un rapport de force.

Quand on te dit : « Tu vas en prison ou tu es interdit du 95 », « tu vas sortir et tu ne vas plus retourner dans le 95 » , « tu es interdit du Val d’Oise…» – certaines personnes ont même eu des interdictions d’approcher la famille Traoré – on comprend vite que c’est par rapport au combat et qu’ils ont envie que la famille se retrouve seule dans ce combat, mais ça n’arrivera jamais.

La famille d’Adama est comme ma famille. Sa maman c’est comme ma deuxième maman. On est ses enfants, c’est quelque chose qu’elle nous répète tous les jours. Elle est comme ma mère ; je n’ai aucune gêne quand je vais chez elle donc c’est vraiment une famille proche de moi. Ma maman connaît sa maman, mon petit frère connaît ses frères. Je suis allé au Mali l’année dernière chez eux. J’ai été accueilli dans sa famille au Mali, comme leurs enfants. Et je me suis rendu sur la tombe de mon ami.

J’aimerais qu’il y ait une justice qui dise : « Bon, sur l’affaire Adama on reconnaît qu’il y a eu ce tort-là, ce problème-là ». Je ne sais pas comment ils peuvent réparer… On ne peut pas réparer déjà parce qu’il y a eu un décès. Il y a eu des années de volées aux frères, qui n’ont même pas eu le temps de faire le deuil. Déjà reconnaître qu’Adama a été assassiné je pense que ce serait un soulagement pour toute la famille, même pour les frères qui ont été incarcérés. La famille se dirait : « ça fait partie du combat mais on a gagné ».

Comment la lutte t’a-t-elle changé ?

Je n’avais jamais été militant avant ça. Je suivais les familles qui faisaient face à ce genre de problèmes mais c’est vraiment depuis Adama que je me suis lancé. J’habite aujourd’hui Sarcelles. J’ai grandi dans le quartier d’Adama mais pour mon travail j’ai déménagé. Mais j’ai toujours ma famille là-bas. C’est vrai que nous on avait connu, à l’époque, les émeutes de Villiers-le-Bel, et celles de Clichy-sous-Bois bien sûr. On avait été touchés ; même le quartier avait été touché par des violences pendant ces émeutes. On était un petit peu jeunes mais pour ma part j’avais participé à une marche de soutien à Villiers-le-Bel.

Mais cette lutte pour Adama m’a fait mûrir, grandir. Le choc, ce n’est même pas que les flics aient tué Adama : on a l’habitude de cette violence avec eux donc on sait que ça peut arriver du jour au lendemain. Mais par contre la machine judiciaire, le mensonge , les autopsies mensongères… Quand un procureur ment sur l’autopsie d’un jeune homme, c’est grave. À ce stade-là, ça veut dire qu’il faut que ça change à l’échelle nationale, c’est même plus dans les commissariats. Et si un procureur se permet de faire ça c’est qu’au-dessus il a été soutenu ou appuyé. Prendre l’autopsie et mentir devant toute la famille et toutes les caméras, c’est très très grave pour moi.

Ils ont beau mettre tout le monde en prison, la famille est très très soudée ainsi que les proches, donc le soutien est total. On sait qu’il s’agit d’un acharnement politique. On sait qu’il y a encore des têtes qui vont tomber. Lesquelles ? On ne sait pas. Peut-être que ce sera moi, Assa, que ce sera Adel, je ne sais pas… mais on s’y attend. On fait avec ; on ne lâchera pas même si on sait qu’on est menacés à ce niveau-là.
Et vous ne voyez pas tout ce qu’il se passe dans le quartier. Tous les 19 juillet même quand c’est calme ils viennent nous agresser avec des armes à feu, ils nous braquent. Le premier jour de Ramadan quand Adama est décédé, ils sont venus en bas de la fenêtre de chez sa mère et je vous jure que le premier jour de Ramadan ils se sont arrêtés pour faire des doigts d’honneur à la mère d’Adama d’en bas ; elle était à sa fenêtre et cuisinait. J’étais là. Ça m’a choqué.
C’est pour ça que depuis qu’Adama est décédé, en cas de contrôle, dès qu’ils nous demandent comment on s’appelle, tout le monde c’est : « Adama Traoré » ; on sait que ça les énerve mais ça fait partie du rapport de force.

Comment la mort d’Adama a-t-elle changé le quartier ?

La mort d’Adama a rapproché tout le monde. Avant c’était un grand quartier. Comme dans beaucoup de grands quartiers, il y a du monde ; les gens ne sont pas tous proches les uns des autres. Tout le monde se connaît mais tout le monde n’a pas autant d’intimité. Depuis le décès d’Adama, on a pris conscience que l’amitié c’était important donc on le retrouve beaucoup dans l’intimité entre les gens, les relations de tous les jours. Le quartier s’est rapproché. Et les quartiers limitrophes qui étaient en guerre se sont rapprochés ; ils ont fait la paix alors que c’était des quartiers en guerre depuis des décennies.
Le décès d’Adama a réuni beaucoup, beaucoup de gens à l’échelle locale, nationale et internationale.

Adama était souvent dehors avec nous et il jouait énormément dehors avec les enfants. Tu sais dans le quartier t’as toujours une bande d’enfants qui a 7, 8, 9 ans et voilà, ils aiment bien jouer un peu avec les grands, taper un peu le ballon. Adama était habitué à passer du temps avec eux tous les jours. Pas longtemps, 10, 15 minutes mais pour les enfants il s’agit de moments importants, ils ne l’oublient pas. Je peux vous assurer que quand Adama est mort tous ces petits-là pleuraient, ils pleuraient sur la place. Mais comment tu vas leur expliquer ? Ils ont 6, 7, 8 ans. Aujourd’hui, quand la police arrive, ils courent et disent : « Attention y a les méchants ! »

Entretien réalisé par Cases Rebelles en décembre 2018.
Crédit Photo : Jaya/LaMeute.

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