Masculinités Noires X Fragments : S1E2 Régis

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES, TRANS & QUEER LIBERATIONS
Voici le second épisode de notre nouvelle série « Masculinités Noires X Fragments », dans laquelle tous les 15 jours un homme noir répond à 4 questions toujours identiques.
Cette fois-ci on retrouve Régis.
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

masculinitesnoiresS1E2Les mots qui me viennent à l’esprit sont HÉGÉMONIQUE, RÉSILIENCE et PERFORMANCE. Hégémonique, en raison du concept de masculinité hégémonique, de Raewyn Connell, qui à lui tout seul représente un bloc hybride de pratiques blanches et noires hétérosexuelles mais également homosexuelles, qui unifie des comportements provenant de diverses formes de masculinités de façon à assurer la reproduction du patriarcat, et donc légitimer le pouvoir que les hommes exercent sur les femmes. Je trouve intéressant d’analyser que tout cela n’est que de la construction sociale, comme pour la race, et que les masculinités sont diverses, que tous les hommes n’ont pas le même sens d’une identité collective masculine, quels que soient la couleur de leur peau, leur orientation sexuelle, leur statut économique, leur citoyenneté ou leur âge. Les choses ne sont pas identiques dans toutes les sociétés, certaines laissent aux hommes la possibilité d’exprimer leur féminité et se refusent à participer à une différence hiérarchique entre les sexes. C’est notamment le cas en Afrique chez les Akan, Agni, Adjoukrou, Fanti, Ashanti, les Azandés, Baïnouk, Bakuba, Bashilélé et Pendé notamment.

Dans nos sociétés contemporaines patriarcales, les rapports de pouvoir à l’œuvre ont pour injonction de faire appel à la résilience, comme étant une valeur masculine. Il en faut de la résilience dans une communauté qui a vécu et vit l’expérience inhumaine de l’esclavage, la colonisation au racisme systémique. Cette résilience vécue par les hommes et les femmes est dans cette société hétéro-normée plus encline à être assignée, à tort, aux hommes plutôt qu’aux femmes. Il est impensable qu’un homme n’en fasse pas usage. Les normes sociales veulent que le jeune noir développe rapidement une capacité de résistance à faire face aux oppressions et cela passe par une socialisation à travers le sport, l’attitude, le langage entre autre. La capacité pour les hommes noirs d’endurer des oppressions et des violences contribue à leur donner la force d’aller de l’avant partout dans le monde en imposant son intelligence, sa combativité et sa force. Tout ce rituel donne lieu à une véritable performance. Le rôle permanent que l’homme noir doit jouer dans la société pour se donner de la contenance et de l’assurance le conduit à des rapports de domination non seulement sur les femmes, mais aussi sur les masculinités subordonnées.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

Je pense à un homme noir qui m’a beaucoup touché par son parcours, son courage et sa détermination : SIMON NKOLI, un activiste sud-africain anti-apartheid, engagé dans la lutte contre le sida et pour les droits des Queers. Il était homo, et l’un des premiers en Afrique à s’être mobilisé internationalement en faveur des droits des minorités sexuelles et de genre dans son pays et en Afrique. Nkoli se lance dans l’activisme contre l’apartheid, au Congrès des étudiants sud-africains et avec le United Democratic Front. En 1983, il rejoint la Gay Association of South Africa, majoritairement blanche, puis il créé le Saturday Group, le premier groupe gay noir d’Afrique.

Simon Nkoli fait des discours pour encourager les boycotts dans les municipalités du Vaal et il est arrêté en 1984. Il risque la peine de mort pour trahison avec 21 autres personnalités politiques lors du procès pour trahison de Delmas. Son homosexualité est un problème au sein de sa communauté mais, en faisant son coming out alors qu’il était en prison, il contribue à modifier l’attitude du Congrès national africain au sujet des droits des homosexuels. Il est acquitté et relâché en 1988, et fonde la même année l’Organisation gay et lesbienne du Witwatersrand. Il voyage beaucoup et reçoit plusieurs prix pour les Droits de l’Homme en Europe et en Amérique du Nord. Il est également membre du bureau de l’ILGA1 où il représente l’Afrique.
Il est l’un des premiers militants gays à rencontrer le président Nelson Mandela en 1994. Il participa à la campagne pour inclure la protection contre les discriminations dans le « Bill of Rights » de la Constitution de l’Afrique du Sud, et pour abolir la loi sur la sodomie. Étant l’un des homosexuels séropositifs les plus connus du grand public, il ouvre le groupe Positive African Men à Johannesburg. Il meurt du sida en 1998 à Johannesburg.

Je trouve qu’il symbolise a lui seul, et à travers son pays l’Afrique du Sud, l’exemple parfait de nos luttes intersectionnelles contemporaines contre le racisme et l’homophobie systémique. Il est l’incarnation à mes yeux de l’amour révolutionnaire que les hétérosexuels et les homosexuels noirs doivent avoir si l’on veut réellement faire front commun contre nos ennemis, nous ne devons pas nous tromper d’adversaires et surtout ne pas oublier que l’homophobie et la transphobie sont un héritage colonial dont nous devons nous désaliéner. Tel que le demandait le co-fondateur des Blacks Panther Huey P. Newton lorsqu’il s’adresse à la communauté noire à travers le texte : « On gay, women’s liberation »2

En tant qu’homme noir qu’est-ce que tu aimerais transmettre aux garçons noirs ? Et aux filles noires ?

J’aimerais faire de la pédagogie en faveur de la lutte contre l’homophobie et la transphobie à la fois en direction des minorités sexuelles et de genre elles-mêmes et envers les hétérosexuels, en réaffirmant l’impérieuse nécessité de l’estime de soi et du respect de la pluralité sexuelle et de genre, de la dignité et de l’humanité de tout être humain. La nécessité de faire communauté et de nous aimer avec nos différences, de réfléchir aux oppressions que nous subissons et que nous faisons vivre à notre tour. Il faut absolument briser ce cercle infernal par la réflexion et en faisant appel à la raison. Je pense qu’on peut être dans la controverse intelligente et tolérante, sans injonction de part et d’autre. Nous devons être conscients que notre mépris ou notre indifférence sur ces questions nous revient en boomerang et fait le jeu de nos ennemis. Il est important que l’homophobie noir, tout comme la transphobie et la misogynie noir doivent être combattus au sein de notre communauté. La connaissance de notre histoire participe également à décoloniser nos imaginaires sur les sexualités. Et enfin, j’aimerais également que la lutte contre le sida soit vue comme un combat panafricain que chaque membre de la communauté doit se réapproprier. Je finirai par les mots d’Assata Shakur qui disait : « Nous devons être des armes de construction massive, les artilleurs d’un puissant amour. Il ne suffit pas de changer le système. Il importe de nous changer nous-mêmes.« 

Te sens-tu différent de l’homme noir qu’enfant tu pensais que tu serais ? et si oui comment ?

Oui et non, je me sens différent de l’homme noir qu’enfant je pensais devenir en partie. Premièrement, en raison précisément de mon expérience minoritaire due à mon orientation sexuelle et à mon expression de genre, les violences que j’ai subi dans ma socialisation m’ont contraint à changer l’être que j’étais. Le film Moonlight de Barry Jenkins évoque cette violence homophobe qui contraint le jeune enfant à changer/modifier l’être qu’il est en un homme ultra viril pour se conformer à la norme. Ces normes auxquelles nous devons nous conformer, au risque d’être exclu de la communauté, vont jusqu’au langage et aux vocabulaires à employer.
Et non, car dans une certaine mesure, je suis quand même l’homme que je souhaitais être puisque j’aspirais à vivre ma vie et à être libre et que dans une certaine mesure, je le suis. Je vis ma vie comme je l’entends, comme je le désire, essayant d’être heureux malgré les contraintes.

Interview réalisée par Cases Rebelles (14 septembre 2017)

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  1. International Gay and Lesbian Association []
  2. voir ici : texte original en anglaistraduction française []