Masculinités Noires X Fragments : S1E3 Sofiane-Akim

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES, TRANS & QUEER LIBERATIONS

MASC-E3

Nous sommes déjà au troisième épisode de notre série « Masculinités noires X Fragments ». Après Yves et Régis,  Sofiane-Akim répond cette fois-ci à nos questions.
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et nous expliquer pourquoi ?

D’abord RÉSISTANCE. En tant qu’homme noir je me dis que le système est… pas contre moi mais qu’il faut que je m’arme, que j’ai conscience que face à la négrophobie, au racisme il faut essayer de créer une résistance. Être résistant soi-même déjà, et aussi aller dans le sens de la résistance fermée pour pouvoir se confronter à toutes les oppressions qu’en tant qu’homme noir je peux subir. La résistance peut prendre plusieurs formes : l’action politique, militante mais aussi l’art, avec des messages forts.
Je pense aussi à la DIGNITÉ, et à la fierté en même temps, parce qu’en tant qu’hommes noirs on est souvent dévalorisés et pas jugés à notre juste valeur. Il faut penser à ce qu’on est vraiment, au respect qu’on devrait avoir. Avec les violences policières, le système scolaire, toutes les discriminations qu’on subit en tant qu’homme noir, il faut être fier de soi et garder sa dignité. Et surtout avoir conscience que nous aussi on mérite le respect et qu’on ne doit jamais se laisser rabaisser, qu’il faut rester digne devant les attaques, pour soi-même, et se dire qu’on vaut quelque chose.
Et puis l’INDÉPENDANCE. Je suis un homme noir trans, j’ai aussi ce passé-là, c’est quelque chose que j’ai toujours eu en moi, j’ai toujours été un homme noir, j’ai transitionné. Pour moi c’est une valeur qui est hyper importante, l’indépendance de l’esprit. On a le droit d’avoir des opinions, une pensée libre. Et cette indépendance qu’on peut avoir en tant qu’homme noir c’est très difficile qu’elle soit vraiment prise en compte quand tu veux imposer une idée ; notre liberté de parole est souvent bafouée et malheureusement il faut être fort et limite en faire toujours plus. Donc il faut garder cette indépendance d’esprit, ne pas suivre le mouvement bêtement et ne pas se rendre compte que tu peux perdre justement ta dignité, le respect. Si tu vois du racisme, tu vis du racisme, il faut toujours être capable d’affirmer cette liberté de pensée.

Ces trois mots sont importants mais il y en avait d’autres. La question « être un homme noir » c’est très genré, et vu mon positionnement d’homme trans noir, pour moi ces trois mots sont aussi pour toute la communauté noire en fait. Après il y a des forcément des différences dans les oppressions subies selon qu’on soit un homme ou une femme, mais je me dis que ce sont des mots qui peuvent être forts aussi pour une femme.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

J’ai pensé à mon père ; il a fait ses études de journalisme mais n’a jamais pris sa carte de presse parce qu’il a toujours voulu garder son indépendance, et il fait de l’art dans la lutte, exactement ce que j’aime faire en terme de résistance. Et il est pour moi vraiment libre dans son ton de parole.

Mais le personnage qui m’a le plus marqué quand j’étais ado c’est Patrice LUMUMBA. Il est l’anticolonialisme né, et quand j’ai compris que mes deux pays (ndlr : République du Congo et Algérie) étaient des anciennes colonies, un personnage comme ça, qui a en plus été assassiné, ça m’a donné de la force. Malheureusement ces personnages ne sont pas assez connus ; on devrait tous les lire. Tous nos héros noirs. Mais on est invisibles. J’ai pris conscience de la force, de la résistance qu’a eu cet homme, c’est un exemple et ça m’a inspiré, ça m’a donné de la force de me dire que c’est possible de penser différemment, un peu à contre-courant, d’assumer une idée révolutionnaire, de me dire que la résistance n’est pas quelque chose de mal. Généralement l’histoire blanche en France elle fait des résistants un gros truc et nos personnages de résistance on les voit pas. Mais quand j’apprends qu’il y avait des gens aussi forts, je me dis « moi aussi je suis fort, capable d’assumer des idées jusqu’au bout, de prendre des risques ». Lumumba on l’a assassiné. Il est un symbole de la lutte anticolonialiste. Le Che que les blancs se mettent en bandoulière là, pour moi c’était lui quand j’étais ado. Heureusement qu’il y a des personnes comme ça ; je me suis senti valorisé.

En tant qu’homme noir qu’est-ce que tu aimerais transmettre aux garçons noirs ? Et aux filles noires ?

C’est une question très genrée aussi, je comprends, même si ça me fait un petit choc quand même.
Aux garçons je vais leur dire qu’ils sont forts, qu’ils sont beaux et qu’ils ne se laissent jamais marcher sur les pieds. Qu’ils gardent cette indépendance d’esprit, et la force non pas physique mais mentale. On a cette force en nous, malgré toutes les épreuves qui peuvent leur arriver dans la vie, dans la vie d’un homme noir. C’est ce que je disais tout à l’heure : il y a trop de dévalorisation des hommes noirs.
Aux filles je leur dirais que les garçons noirs sont beaux. Et surtout pareil : garder l’indépendance, et qu’une fille est forte aussi. En fait ce sont les mêmes conseils que je pourrais donner à un garçon parce que j’ai pas envie de genrer. C’est ce que j’ai envie de leur dire : vous être forts, vous êtes beaux, notre peuple est beau, nos valeurs, nos langues ; n’ayez pas honte de vous. On n’essaie toujours de nous rabaisser, de montrer une espèce de laideur en fait ; Banania, etc. y a des choses hardcore, tellement sales que c’est possible quand t’es enfant noir de te dire « ce serait peut-être mieux si j’étais blanc ». Mais soyez fiers et forts, parce qu’on est beaux, nos cultures sont belles.

Mais de la force il faut en avoir parce que la masculinité noire est jugée en permanence. Par exemple lorsque tu es un homme noir et que tu portes une casquette, un baggy, des baskets disons streetwear, habillé comme ça dans la rue, tu es forcément un harceleur ou un homme violent. J’ai déjà vécu ça dans l’espace public, où même les femmes noires changent de trottoir quand elles me voient, elles ne s’assoient pas à côté de moi dans le tram alors qu’il y a plein de place autour de moi, parce que la masculinité noire fait peur dans l’espace public, et ça ça se voit dans tous les milieux en France. C’est vraiment flippant. Donc voilà pourquoi il faut de la force, pour pouvoir combattre tout ça et c’est très difficile. J’ai aussi l’impression en ce moment que dans des milieux de femmes noires afrocentristes, parfois ce sont nos propres sœurs qui nous rejettent, qui  peuvent se dire qu’un homme noir c’est violent, agressif. Ça fait mal parce que c’est comme si elles n’arrivaient pas à voir la beauté de ce qu’un homme noir peut être, de ce qu’il est.  Exister en tant qu’homme noir, en étant masculin, c’est compliqué – parce qu’on peut être un homme noir et être efféminé, mais ça c’est encore un autre débat… Sans compter aussi la façon dont l’art et les bobos artistes blancs reprennent et utilisent la masculinité noire et des gens de quartier, en l’homoérotisant. Comme The Blaze l’a fait dans des clips où ils jouent sur les codes de la masculinité arabe.

Je sais aussi que quand je sors dans la rue, en tant que personne trans, les gens voient un homme noir, c’est tout. Les gens ne savent pas que je suis trans. Et s’il y a un contrôle de police par exemple, et on sait ce qui se passe, ils sont ultra violents, contrôle au faciès, bah c’est pour l’homme noir. Ça c’est un truc hyper flippant, d’autant plus quand t’es trans et que t’as pas ton changement d’état civil. Les flics peuvent être insultants, déjà racistes – ça c’est la base – mais en plus avec la transphobie ça peut-être hyper violent. Il y a une espèce d’appréhension dans l’espace public comme si ta masculinité était un danger, quelque part. Voilà pourquoi je voudrais dire aux jeunes noirs « t’es beau », malgré tout ce que tu vas pouvoir te prendre dans la tête ; c’est ce genre de discriminations-là qui sont ultra violentes. Quand t’es un garçon tu ne t’en rends pas vraiment compte mais quand tu grandis et que tu commences à devenir un peu visible dans les espaces publics… ou en bande c’est pire ; si t’es avec un pote renoi ou si vous êtes plus… On sent une espèce de peur en fait.
J’ai eu des dreadlocks aussi, et il y a encore d’autres clichés derrière la masculinité d’un homme noir avec des dreads, et même au sein de la communauté noire – c’est quelque chose qui est plutôt mal vu. Je l’ai fait parce que c’était me rapprocher de mes racines africaines, c’est une coiffure qui mettait en valeur ma beauté noire, c’est aussi un message révolutionnaire pour moi qui est lié aux Rastas, à Ital, à des valeurs afro-caribéennes qui m’ont touché. Mais je me suis pris tellement de réflexions… T’es forcément un fumeur, t’es quand même quelqu’un de moins agressif – c’est ce que j’ai compris – on vient te parler des préceptes d’Haile Selassie, etc. Quand un blanc te voit avec des dreads t’es comme un petit agneau ; ils voient ça comme une espèce de hippie noir. Alors que pour moi ça n’était pas du tout ça, c’était justement un signe de résistance, de lutte.

Te sens-tu différent de l’homme noir qu’enfant tu pensais que tu serais ? Et si oui comment ?

Je me suis toujours projeté en tant qu’homme. Encore une fois je parle de ma transidentité. Est-ce que je sens différent de l’homme noir que je pensais devenir ? Non. En tant que personne assignée femme à la naissance, avoir eu mon parcours de transition et en être arrivé là où j’en suis aujourd’hui, c’est ce que je pensais un peu de moi. Et même ma place, mon expérience aujourd’hui font que justement je suis un homme un peu différent des hommes noirs. L’art que je fais, la résistance, la révolte que j’ai en moi, que j’avais déjà enfant, aujourd’hui j’arrive à les exprimer d’une façon positive, et je suis heureux de pouvoir évoluer comme ça en tant qu’homme et d’avoir trouvé une espèce de soupape. Enfant je me projetais juste heureux, qui fait les choses que j’aime. Je me projetais aussi avec une famille, et aujourd’hui j’ai mes enfants. Donc par rapport à mon parcours d’homme trans noir, je suis content de pouvoir vivre ça. En Occident j’ai la chance de pouvoir faire ça ; en tant que personne transidentitaire au Congo ou en Algérie ça n’aurait pas été possible du tout d’avoir pu bénéficier d’endocrinologue, des hormones, etc. Pour moi c’est une réussite, mais surtout je me rends compte des privilèges que j’ai en tant qu’homme noir occidental.

À cette question, comment enfant je me projetais en tant qu’homme, je suis obligé de parler de ma transidentité, parce que ça fait partie de moi. Enfant je me demandais comment devenir justement l’homme que j’avais envie d’être. Pouvoir faire de l’art, de la sérigraphie, des photos sur les résistances, des personnalités importantes, surtout noires, enfant je ne m’étais jamais imaginé réussir ça, peut-être parce que je me mettais des barrières. Du coup il y a une confiance que j’ai acquise, qui est là, qui est vraiment différente justement.

Interview réalisée par Cases Rebelles (2 octobre 2017)

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