Masculinités noires X Fragments : S1E4 Isaac

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES

Masculinités Noires X Fragments

Dans ce quatrième épisode de notre série Masculinités noires X Fragments, Isaac,72 ans, répond à nos questions.
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

Ce ne sont pas des mots qui me viennent mais des concepts plutôt ordinaires. D’abord : LUTTE PERMANENTE ; pour appartenir à ce qu’on peut appeler « l’homme universel » – j’emprunte ici un terme senghorien. J’ai l’impression qu’il faut se battre en permanence, toujours faire la preuve qu’on appartient à l’histoire de l’humanité.
Deuxièmement c’est l’HISTOIRE NOIRE, africaine. Qu’il y ait des noirs sur d’autres continents, soit ; mais ils n’ont pas la même histoire que des noirs d’Afrique, que des noirs qui sont partis d’Afrique, se sont retrouvés ailleurs de gré ou très souvent de force. Je crois qu’il nous faut bien connaître l’histoire noire pour pouvoir mieux nous rendre compte qu’elle est non pas semblable à celle de toute civilisation mais que l’homme noir a autant apporté à l’universel que les autres civilisations, et qu’il n’a par conséquent pas à en rougir. À un moment donné il a du faire face à des forces qui étaient beaucoup plus importantes que celles qu’il pouvait opposer, je parle de la colonisation, de l’esclavage. Ce n’était pas pas un fait accepté par le noir, on le lui a imposé parce que celui qui était en face était beaucoup plus fort matériellement et par la violence ; si certains historiens estiment qu’il y ont participé de bon gré, ça c’est un jugement qu’il faut revoir. Ce n’est pas au noir à avoir honte de son histoire, c’est à ceux qui l’ont à un moment donné contraint. L’histoire des noirs n’aurait pas été celle qu’elle a été s’il n’y avait pas eu cette violence exercée à leur égard pendant plusieurs siècles, et qui l’est encore dans une certaine mesure.
Le troisième mot qui me vient à l’idée c’est AVENIR ; construire l’avenir. Comment ? En se disant « j’appartiens à l’histoire universelle, et quoi qu’il se soit passé il faut absolument que je fasse ma place ». Je pense qu’aujourd’hui, que ce soit moi ou les noirs d’une manière générale, tout le monde est conscient de ce qui s’est passé, de ce que qui risque de se passer si on ne construit pas – dans la lutte – l’histoire de l’humanité.

Au-dessus de tout ça il y a pour moi une notion fondamentale qui est celle de la liberté. Et on ne peut pas parler de liberté sans parler de lutte. Rien n’est donné a priori. Surtout lorsque tu es noir. Je me rappelle que lorsque je suis arrivé en France, j’étais en cité universitaire et des jeunes gens qui étaient en sociologie sont venus nous poser ce genre de questions, notamment « qu’est-ce que vous pensez de la place des noirs », etc. À l’époque j’étais surpris : on attendait toujours que le noir fasse la preuve de quelque chose. Et jusqu’à aujourd’hui c’est encore le cas. Mais l’histoire montre qu’il l’a déjà fait, il n’a pas besoin de faire ses preuves pour entrer dans la civilisation de l’universel, il y est déjà ! Je pense que des hommes comme Senghor, Césaire, Fanon l’ont montré. Je dirai même qu’il était au début de l’histoire de l’humanité.
Aujourd’hui les historiens noirs sont en train de revenir sur l’histoire des noirs, notamment celle de la colonisation. Parce que chez certains historiens la colonisation est vue comme « une mission » ; elle n’a jamais été une mission, la preuve il y a certains politiques ici dont la langue fourche de temps en temps et finissent par dire la vérité, même s’ils se rebiffent après, « ce n’est pas ce que je voulais dire », etc. : la colonisation ça a été un crime contre l’humanité. Sur le plan physique d’abord, les gens ont été massacré physiquement. Mais aussi culturellement. On a parlé à la fois de l’acculturation et de la déculturation.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

C’est MANDELA. Malgré tout ce qu’il a vécu, il aurait peu être quelqu’un qui, sorti de prison, aurait peu prendre sa revanche. Mais il n’a pas cherché à le faire. Il a cherché à construire, à construire l’homme noir1 . Beaucoup de gens ne s’attendaient pas à ce qu’il agisse comme il l’a fait. Et c’était effectivement la meilleur façon de faire.

En tant qu’homme noir qu’est-ce que tu aimerais transmettre aux garçons noirs ? Et aux filles noires ?

Là également ce message se rapporte à tout ce que j’ai déjà dit avant. C’est à eux de construire l’histoire à venir. Que ce qui s’est passé leur permette de construire une histoire qui soit la leur, de laquelle ils puissent se dire « nous participons à l’histoire de la civilisation de l’universel ». Et ne surtout pas attendre que ce soit les autres, spécialement ceux qui ont contribué à complètement dévier l’histoire de l’homme noir ; parce qu’il ne la construiront pas, ils chercheront à nous maintenir là où ils voulaient qu’on soit. Même si aujourd’hui ça leur échappe, parce que le monde a complètement changé par rapport à ce qu’il se passait avant, peut-être même au 14e siècle. Il ne faut pas oublier que jusqu’au 12e siècle, on estime que toutes les civilisations étaient au même niveau.

S’agissant en particulier des filles noires, je pense qu’elle doivent également mener une bagarre au sein même de la civilisation noire pour leur émancipation. Les violences qui leur sont faites sont très visibles. Il faut qu’elle se battent, j’allais dire deux fois plus que les hommes, pour faire partie de cette histoire et s’émanciper par rapport à tous les problèmes. Parce que les problèmes qui se posent déjà ici, dans les pays dit « civilisés » restent des problèmes importants à résoudre ; on voit depuis deux semaines tout ce qui se passe, tout ce qui se dit2  . Dans les pays noirs il y a aussi ce genre de problèmes. Les femmes doivent se battre pour prendre toute leur place. D’autant que contrairement à ce qu’on dit elles occupent sur le plan économique une place très importante. Il y a une répartition – peut-être de moins en moins avec l’industrialisation, la tertiarisation – mais avant il y avait une répartition vraiment très claire du travail dans les familles, dans les groupes ethniques : la femme s’occupait de l’éducation des enfants, de leur alimentation, et l’homme s’occupait de tout ce qui concerne – chez les agriculteurs par exemple – le défrichage des terres ; mais c’est la femme qui plante, qui fait le marché, etc.
Je pense que c’est d’abord aussi un combat pour l’éducation, la formation des hommes. Beaucoup de choses viennent parfois de l’ignorance. Un combat éducatif, informatif, pour montrer que la société a besoin de tous ces enfants pour évoluer.

Quand je parle de combat pour l’émancipation à l’intérieur des communautés noires, je pense aussi à une catégorie ethnique comme les Pygmées, à qui il faut donner toute leur place parce que dans beaucoup de pays, comme le Cameroun, le Congo, le Gabon, dans la plupart des régions qu’ils habitent, ils sont considérés un peu comme des « sous-hommes » voire parfois utilisés comme des esclaves. Ce sont des choses qui sont extrêmement choquantes.

Te sens-tu différent de l’homme noir qu’enfant tu pensais que tu serais ? Et si oui comment ?

Oui et non. Oui parce que j’ai découvert… la question se posait différemment, je ne vivais pas aux États-Unis ; en Afrique les enfants vivaient la situation qu’on connait, élevés [entre noirs]. C’est après que j’ai pris conscience qu’il y a toute cette histoire, cette violence qui a été exercée à l’égard des noirs d’une façon générale, que ce soit aux États-Unis, sur d’autres continents ou en Afrique. Effectivement, là je sens que je suis différent de l’homme que j’aurais pu être, ou voulu être, parce que cette conscience-là ne peut pas me laisser indifférent, ne m’a pas laissé agir comme je l’aurais peut-être fait s’il n’y avait pas eu cette histoire.
Non, un peu pour les mêmes raisons mais prises à l’envers. Quand j’étais enfant, je n’étais pas conscient d’être noir. La seule lutte dont j’étais conscient à l’époque c’était la lutte contre la colonisation. Les hommes qui se battaient – je parle du Cameroun – les mouvements étaient beaucoup plus sur une ligne politique que raciale ; il fallait se battre contre le colonisateur.

Interview réalisée le 18 octobre 2017.

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  1. ndlr : au sens « les noirs » []
  2. suites de l’ « affaire  Weinstein » []