Masculinités noires X Fragments : S1E5 Teddy

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES
teddyVoici, avec Teddy, l’avant-dernier épisode et cinquième de la première saison de notre série « Masculinités noires X Fragments ».
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

Alors j’ai choisi un peu plus de 3 mots : FANTASME, CLICHÉS, et FASCINATION / RÉPULSION. Ça renvoie à la sexualité, aux clichés qui existent sur les hommes noirs : la taille du sexe ; la peur qu’ils inspirent à la société blanche, aux femmes ; le présupposé d’homme volage, infidèle, etc. Il y a aussi une certaine virilité, une séduction valorisées, et en même temps ce que j’appellerais des injonctions contradictoires.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

J’ai pensé à James Baldwin ; je ne le connais pas si bien, je l’ai peu lu mais je l’ai entendu dans le dernier documentaire de Raoul Peck. Ce qui m’a plu chez Baldwin c’est sa lutte contre les préjugés, contre la ségrégation, ses positions en tant qu’homme noir, intellectuel, avec sa situation en tant qu’homo également. Je lui ai trouvé une certaine virtuosité, une combativité aussi. Dans I am not your negro justement, on le voit participer à une émission de télévision, où le présentateur le confronte à un universitaire philosophe qui lui reproche de dresser un tableau sombre des relations interraciales ; et  Baldwin, je ne sais plus comment il a répondu exactement, mais il soulignait le déni et réagissait avec  colère je pense.

En tant qu’homme noir qu’est-ce que tu aimerais transmettre aux garçons noirs ? Et aux filles noires ?

Quelque part ce serait d’abord de l’amour. Ça fait écho à ce que j’avais lu dans la préface de 100 Portraits contre l’Etat policier de Cases Rebelles ; justement je trouvais ça très touchant et très juste, de l’amour pour les familles, aux personnes qui ont été touchées par les violences d’Etat et les crimes policiers. Et là notamment c’est un peu la même chose : il y a besoin d’amour face à toutes ces violences institutionnelles et structurelles. Par expérience, par-delà les âges, il y aurait cette dimension-là : espérer qu’ils évitent certaines souffrances. Il y a l’amour qu’on reçoit des autres, mais il y a aussi l’amour d’eux-mêmes, ça c’est important.

Et puis aussi je ne sais pas si on peut dire de la combativité mais c’est un peu ça : une sorte d’énergie positive. Avec justement aussi l’intérêt pour les luttes des ainéEs. C’est un point intéressant, cette transmission-là, un gros enjeu parce que c’est moins connu que les luttes « officielles », ce qui est en général transmis par les institutions ; ou si on en entend parler, c’est de choses négatives… donc c’est pas évident. Cette semaine, un collègue de bureau qui est blanc, qui est dans l’action culturelle et prépare en ce moment un projet avec une prof, me demandait : « Est-ce que tu connais des femmes noires scientifiques ? » Et moi je lui réponds : « là je n’ai pas de noms qui me viennent en tête, mais je sais qu’il y a… » Et pour cause, ce n’est pas du tout un hasard, ce ne sont pas des choses dont on va te parler en général. Donc c’est vraiment un enjeu.

Plus spécifiquement à propos de transmission aux filles, je vais parler de la même chose : de l’amour qu’on peut donner, de l’amour de soi, mais aussi… je ne sais pas comment on peut dire ça : quelque part j’aurais presque une demande de pardon à adresser. Je me rappelle des filles de mon entourage, j’avais l’impression qu’elles étaient lésées ; enfin ce n’est pas qu’une impression : elles l’étaient en fait, par rapport aux hommes. Je me souviens dans ma famille, de ma sœur jumelle, d’une cousine ; il y avait des moments où ma mère me privilégiait, privilégiait les garçons par rapport à elles. Notamment pour sortir par exemple, pour certaines choses. Et j’avais demandé à ma mère : « Mais pourquoi ? Ses frères peuvent sortir » et elle disait : « Mais non, c’est comme ça, les garçons c’est différent des filles ». J’avais ce sentiment de malaise, ce sentiment d’injustice, quelque part j’en bénéficiais mais je trouvais ça totalement injuste. Y a cette dimension-là. Je pense que quelque part elles en bavent plus.

Te sens-tu différent de l’homme noir qu’enfant tu pensais que tu serais ? Et si oui comment ?

J’ai l’impression que oui, mais en y réfléchissant je n’ai pas vraiment l’impression. Je ne me souviens pas d’avoir eu une vision très claire ou une idée précise de l’homme noir que je serai. J’ai l’impression que non par rapport à un certain nombre de normes sociales, au projet de vie, des choses comme ça. Par exemple, que ce soit le fait de se marier, ou d’avoir des enfants. Peut-être ça.
Et puis aussi, quand je fais un retour sur certaines représentations, un certain imaginaire, des choses qui étaient racontées par l’entourage, ce dont j’ai l’impression de me souvenir, de choses véhiculées par les institutions, il y a un certain nombre de choses qui sont très différentes. Je ne sais pas si on peut dire que c’était faux mais j’ai une sensation bizarre par rapport à ça, de ne pas me sentir très à l’aise dans ces normes-là. Je parle par exemple du travail, de la position sociale. Disons que j’ai un sentiment un peu de déconvenue, de désillusion. Par rapport aux épreuves de la vie aussi. En gros je m’interroge sur les valeurs.

Et puis il y a la distance aussi, puisqu’une partie de ma famille est aux Antilles, en Martinique. Et moi je suis là. Et ça n’est pas vraiment un hasard, bon c’était pour mes études mais c’est pas que ça, c’est aussi, pas vraiment mon orientation sexuelle, mais certains tabous, un certain nombre de choses qui font que du coup je suis là. Si j’étais plus dans les normes ça m’intéresserait de revenir aux Antilles – et ce n’est pas complètement exclu. Mais il n’y a pas que ça ; je m’interroge aussi sur la portée d’un certain nombre de valeurs. Chacun vie un peu sa vie ; j’ai quand même le soutien de la famille proche, mais je m’interroge, je me dis : « Tiens, c’est vrai qu’on est isoléEs, on est un peu seulEs ». Il y a parfois du soutien individuel mais la question politique, de lutte collective pour un certain nombre de choses parfois ça me manque. Être sur de l’aide au niveau individuel, à certains égards ça peut être vraiment contreproductif. Les échanges avec ma mère notamment sont beaucoup ciblés sur « qu’est-ce qu’on peut faire individuellement ? » la débrouille et tout ça, mais c’est uniquement sur ça ; et quelque part si tu ne fais pas ça, quelque part c’est de ta faute. Je ne sais pas si on peut dire que c’est une sorte d’individualisme ; le collectif est là aussi mais je ne vois pas la dimension de lutte collective. Parfois il y a du positif, elle me dit « Regarde ce qui se passe là, ou là » ; parfois elle me dit « Oui, fais attention » , il y a cette prudence-là mais ce que j’essaie de lui dire c’est aussi qu’en ne faisant rien les choses ne changent pas. Et justement on parlait aux filles, aux garçons noirs, il y a cette dimension-là aussi que je voudrais leur transmettre ; est-ce que je veux leur transmettre les mêmes problèmes ou pire, toutes ces choses et ne rien changer là-dessus ? Donc cette dimension de lutte me manque quand même. Pour moi y a une nécessité de s’organiser en tant que noirEs ; c’est quelque chose que je n’ai pas toujours pensé, mais aujourd’hui c’est là.

Interview réalisée par Cases Rebelles le 29 octobre 2017.

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