Masculinités noires X Fragments : S2E1 Franck

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES

Masculinités Noires X Fragments

Après une courte interruption, notre série « Masculinités noires X Fragments » est de retour, avec 6 nouveaux portraits. Le principe reste le même : tous les 15 jours un homme noir répond à 4 questions toujours identiques.
On commence cette deuxième saison avec Franck.
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

Je commencerais d’abord en tant que garçon, parce que j’ai découvert que j’étais noir à l’âge de 6 ans et je l’ai découvert en tant que STIGMATE. Mon voisin m’avait dit que j’étais sympa mais que c’était dommage que je sois noir. Il y avait aussi des enseignants qui, quand ils nous punissaient, nous mettaient à côté de la carte de l’Afrique pour dire qu’on était mauvais. Et depuis l’âge de 6 ans jusqu’à même à peu près aujourd’hui j’essaie plus ou moins de lutter contre le stigmate ; toujours essayer d’apparaître contre, de contredire ce que mon image, ma couleur de peau prétendraient dire. Donc c’est un peu une course sans fin.

Dans cette idée, j’arrive à ce deuxième mot qui est la VIRILITÉ. Je suis issu d’un quartier et c’est vrai que dans mon rapport à mes camarades c’était toujours sur la virilité ; on était toujours là à se tester, ne serait-ce que dans les vannes, etc. Je me suis rendu compte aussi que parmi mes amis ou mes camarades de jeu, était un vrai noir la personne qui possédait le corps le plus viril. Et toujours dans cette lutte contre le stigmate, dans cette envie de recevoir quelque reconnaissance, la virilité c’est quelque chose que je voulais acquérir. D’autant plus que j’avais pas des images spécialement positives ou attractives d’hommes noirs, de masculinité ; les clips de rap me donnaient tout, avec des corps musclés, etc. Je pensais que c’était la vérité du corps noir, c’est-à-dire qu’un vrai homme noir ne pouvait être que viril. Cette virilité-là, elle se traduisait également dans mes rapports avec les femmes, dans mes goûts, j’aimais bien dire que j’avais une mentalité de bledard , enfin quand j’étais adolescent. Et cette mentalité elle se traduisait aussi par cette virilité : « oui moi j’ai pas de sentiments, moi je pleure pas, je suis très froid, c’est un truc de blanc de pleurer, d’avoir des états d’âme en fait ». Donc j’avais vachement appris à adorer en quelque sorte cette virilité-là, même si ensuite je me suis mis à apprendre à la déconstruire.

Et puis le troisième mot qui est toujours en rapport, parce que pour moi « stigmate » c’est vraiment le moteur, autour duquel tourne la virilité, le troisième mot ce serait l’idée de COOL. Le fait d’être noir et d’être perçu comme un stigmate, j’ai en même temps réalisé qu’être cool c’était une des seules niches dans lesquelles on pouvait fuir ce stigmate, et dans laquelle volontiers je m’installais. Après « cool » c’est par exemple à l’école faire volontiers des bêtises, ne pas être discipliné en cours ; ça se traduisait également dans ma consommation – j’ai une consommation toujours un peu excessive – avoir un goût du beau vêtement, les vêtements les plus originaux, en vue de maquiller – et j’insiste sur ce mot-là parce que dans le fait d’être noir il y a aussi ce côté-là – maquiller ce stigmate, de le montrer de la manière la plus attractive possible. Donc ça passe par des vêtements, par une attitude virile aussi des fois, par un soin esthétique à soi. C’est vraiment ça. Après, être cool, ça je ne l’ai pas totalement déconstruit (rires), mais masculinité et virilité ce sont des choses que je questionne, que j’essaie vachement de déconstruire.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

C’est assez difficile parce que « d’un homme noir », j’en ai trois modèles : Malcolm.X, André 3000 et Stuart Hall. Ce ne sont que des références anglo-saxonnes, ce qui me dérange un peu mais bon… Parmi ces trois je vais choisir STUART HALL parce que c’est très récemment que j’ai l’occasion de lire des auteurs noirs, d’autant plus des théoriciens post-marxistes – comme on dit dans le jargon. Stuart Hall est pour moi très important parce qu’il a apporté beaucoup dans la théorie critique, il me permet de penser mon identité noire, de la penser dans un rapport marxiste qui est très lié à mes études ; intellectuellement j’ai fait la fac mais dans les lectures qu’on nous donnait c’était jamais des auteurEs noirEs ou des intellectuelLEs noirEs, qui plus est qui questionnaient l’identité noire – parce qu’on peut être noir sans la questionner. Et Hall, pour ça, m’a apporté beaucoup. Il m’a aussi fait penser que c’était possible d’être noir et d’être intellectuel. Par ailleurs je l’aime bien pour son humilité : c’est un intellectuel qui sait se remettre en question, dire qu’il a tort, et qui n’a cessé tout au long de sa vie d’être en conflit avec la pensée, avec lui-même ; il ne sépare pas, me semble-t-il, sa vie privée de sa vie publique mais plutôt il les pense en va-et-vient et comment l’une nourrit l’autre, dans un rapport mutuel. Donc Stuart Hall c’est mon préféré. En plus ça change un peu des États-Unis même si la réalité fait que mes principaux modèles sont américains.

Quelles sont les formes de dominations que tu penses avoir exercées sur les femmes noires et qu’est-ce que seraient selon toi les solutions concrètes pour y remédier ?

L’exploitation – les féministes parlent de servage – oui j’en ai profité. Enfin je veux dire le fait que j’ai pu faire des études, etc., passait également par le fait que j’avais une mère qui a toujours été là, qui a toujours été aux petits soins. Je pouvais m’appuyer sur elle sans bouger le petit doigt. Donc oui il y a cette exploitation-là qui m’a d’ailleurs été révélée par les études féministes parce que pour moi c’était « naturel » qu’une femme ou qu’une mère soit aux petits soins.

Il y a aussi ce côté macho ; après je n’ai jamais vraiment cru à la supériorité masculine dans le sens où j’ai été élevé par des femmes. Je n’arriverais pas à croire entièrement au machisme, c’est-à-dire comme mode de comportement, parce que mes exemples n’étaient que des femmes. Mais en même temps dans l’entre-soi masculin, quand tu joues ou quand t’es dans la rue avec des potes, bah y a la pression des « pairs » qui fait que oui tu joues le macho en sachant que t’y crois pas totalement, mais la fraternité et l’amitié elles passent par là. Donc c’est un peu dans cette contradiction que j’ai navigué.

Et puis il y a une autre forme de domination également que j’ai exercé : c’est cette invisibilisation. Pendant très longtemps, cette question noire m’a toujours trotté dans la tête, et depuis 5 ou 10 ans grâce aux afro-féministes et au Black feminism… Jamais avant je n’avais pu penser cette subtilité, cette sensibilité de penser être noir ET homme, être noire ET femme et toutes les difficultés que ça pose. Qu’est-ce qui se cache derrière le « je suis noirE et je vis des dominations » ? Est-ce que je parle de moi ? Mais en parlant de moi est-ce que je n’entretiens pas une autre invisibilité ? Le fait que depuis ces quelques dernières années il y ait des femmes qui soient vraiment à la pointe de luttes militantes me questionne, m’interpelle pas mal, sur ce que j’ai pu aussi produire, entretenir en terme d’invisibilité.

Pour moi la solution, j’ai un mot en tête – plus avec des blancHEs – c’est une notion qui peut paraître un peu abstraite mais qui ne demande qu’à être traduire concrètement : c’est celle de déconstruction. Pour moi c’est la grande solution. C’est quoi ? C’est déjà réaliser qui on est quand on se voit dans le miroir. Je ne me vois plus en tant que noir, point ; je me vois noir et homme à la fois, et aussi des classes plutôt précarisées ou appauvries. Et quand je vois quand je sors dans la rue, je sais où je suis, ma position, et je sais également là où je suis dans un rapport de dominé, mais je sais aussi à quel moment je suis dans un rapport de dominant. Par exemple quand je rencontre des femmes, la manière dont j’interagis avec elles, etc. Quand je vais dans tel lieu de savoir, où je me sens illégitime, oui là je me sens dominé, mais je me sens également dominant dans mon rapport aux femmes. Et l’idée ou projet politique de déconstruction, de savoir qui on est et qu’est-ce que ça implique concrètement, c’est-à-dire qu’avoir une conscience de soi et une conscience de la position des autres, peut aider. Toute la difficulté en plus c’est que c’est inconscient. Le fait qu’il y ait des fois par exemple où je me sens « naturellement » légitime soit pour prendre parole soit pour prendre une décision quand je suis entouré de femmes, je vois très bien quel rapport de domination j’exerce. Ou quand je suis dans des débats entre amiEs et qu’il y a une monopolisation de la parole, c’est-à-dire qu’il n’y a que des hommes qui parlent alors que quand bien même il y a des femmes dans la salle, je me rends très bien compte de la domination que j’exerce. Même dans un débat qui peut paraître anodin. Et comment sortir de ces postures viriles pour lesquelles nous sommes sollicités? Dans cette déconstruction il faut essayer d’être vigilant. Après, j’admets que je n’y arrive pas tout le temps.

La déconstruction est essentielle. Elle est déjà difficile pour des blancHEs de manière générale, elle l’est aussi pour des hommes noirs dans le sens où notre masculinité est sans cesse sollicitée comme la blanchité pour les blancHEs est sans cesse sollicitée. Et elles ne sont surtout pas vues comme des problèmes. Pour moi la priorité est vraiment d’avoir ce souci de se déconstruire. Après bon ça implique vachement des longs moments de non-mixité sans doute, des ateliers, de films également qui peuvent peut-être nous apprendre à faire. On est encore loin de ça. C’est un travail qui est à faire dans les prochaines années ; changer la culture populaire, se donner des armes, se donner des mots, se battre contre ça. J’écoute du rap toute la journée, je vois des clip de rap toute la journée, c’est sans cesse l’apologie de la masculinité donc c’est pas forcément facile quand on a grandi dedans de remettre en question. Là j’ai qu’un mot : déconstruction. Révolution mentale.

Peux-tu choisir trois mots pour définir tes relations passées et présentes avec les femmes noires et nous expliquer tes choix ?

FAMILLE dans le sens où il y a une omniprésence de femmes dans mon éducation, de femmes qui plus est très critiques des hommes – sans avoir les grands mots, sans dire « patriarcat », tout ça –  et qui ont tout donné pour me donner une bonne éducation dans un environnement assez hostile. Je dois beaucoup à cette famille, même si c’est une famille assez disloquée, mais m’a soutenu vraiment à 90%.

Du coup ça m’amène à cet autre mot : RESPONSABILITÉ dans le sens où j’ai connu des femmes qui ont retroussé leurs manches, ont éduqué ce que j’étais, c’est-à-dire un petit garçon noir, pour qu’il devienne un homme, enfin un adulte, face à une lâcheté aussi de beaucoup d’hommes. Ma mère a été extrêmement responsable, et cette responsabilité pour moi elle est à deux sens : elle a su me donner, et j’ai ce sentiment aussi d’être là quand elle en a besoin – après je ne suis pas spécialement fort quand c’est affectif – mais d’être là, ne jamais l’abandonner comme elle ne m’a jamais abandonné, quand bien des fois c’était très difficile.

Il y a cet autre mot : l’AMOUR dans le sens affectif mais dans le sens politique. Tout à l’heure je parlais d’invisibilité… mais je ne me rendais pas compte à quel point les femmes noires étaient vraiment dans un climat ultra hostile et anxiogène. Ne serait-ce que par les mots employés, les sollicitations sexuelles incessantes, et qui sont produites et reproduites par nous-mêmes en tant qu’hommes noirs. On banalise des discours dépréciatifs sur ces femmes. C’est pour ça que je me dis qu’il y a un amour politique ; dans le sens où on se doit de développer un amour politique pour elles, d’être solidaires de leurs luttes, de leur résilience. Hélas les femmes noires sont généralement seules dans leurs luttes, dans leurs difficultés ; elles le font le taf, elles le font, mais ce seraient bien aussi qu’on se montre un peu plus solidaires – de manière la plus la large possible – dans la participation à l’éducation, également dans les combats qu’elles mènent, combat au sens militant, populaire, quotidien. Faire attention aux mots, à la manière dont on blesse aussi les personnes ; on s’en rend pas compte mais on blesse par les mots qu’on utilise, les images qu’on véhicule, etc. Donc en gros créer des lieux, des espaces où on peut parler ouvertement, où on peut échanger nos points de vue. Et surtout on se doit d’être humbles et écouter les critiques qu’elles auront à nous faire. Ça peut être un peu bateau mais mine de rien c’est pas aussi évident parce que la masculinité nous fait dire qu’on est non seulement la parole mais aussi l’oreille : on peut discuter entre nous sur ce que pensent les femmes, mais au fond y a des silences, y a beaucoup d’angles morts qu’on ne reconnaît pas.

Interview réalisée par Cases Rebelles le 5 décembre 2017.

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Masculinités noire : fragments de réponses?
S2E1 – S2E2

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