Masculinités noires X Fragments : S2E2 Gab

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES
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Nous sommes encore au tout début de la saison 2 de « Masculinités noires X Fragments ». Nous essayons de continuer à appronfondir le sujet avec un principe qui ne varie pas : 1 homme noir et 4 questions identiques. Pour cet épisode 2 de la saison 2 on vous laisse avec Gab. Et si vous avez manqué le début de saison c’est ici, avec Franck.
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

FRATERNITÉ : c’est le seul mot évident qui m’est venu à l’esprit – les autres c’est compliqué. Ça me fait penser au fait que je kiffe à fond aller chez les coiffeurs afros, pas que chez les coiffeurs afros mais quand j’y vais c’est particulier. Déjà les discussions qu’on a entre nous, même quand je ne suis pas d’accord, même quand je suis en minorité sur des points de vue… j’aime beaucoup la camaraderie entre mecs noirs, même sans se connaître en fait. Chez un coiffeur où je vais souvent, il y a cette camaraderie parce qu’on commence à se connaître. Mais même quand je vais pour la première fois chez un coiffeur ça me fait un effet particulier. Quand j’étais aux États-Unis récemment, ou chaque fois que je vais ailleurs, hors de France, c’est un moment particulier chez le coiffeur, le coiffeur renoi. J’aime beaucoup l’expérience : y a quelqu’un qui s’occupe de tes cheveux, et tu parles en même temps d’autre chose.  « Fraternité » ça me fait penser un peu – mais beaucoup moins – à des moments comme le sport. C’est moins intéressant parce que déjà j’avoue que chaque fois je me fais éclater en sport ; du coup c’est moins drôle. Comme ça met déjà plus en jeu la virilité et tout ça, y a des moments ça peut être cool, y a des moments ça peut être relou. Globalement ça me renvoie à quelques bons moments pour le sport alors que le coiffeur c’est toujours super.

Le deuxième mot c’est TALENT. Et c’est pas qu’il n’y ait que là que les hommes noirs soient bons, mais je pense à la musique. Je ne vais pas citer de noms en particulier mais il y a quand même quelque chose où les musiques noires me renvoient à pas mal de musiciens et de compositeurs que je trouve excellents.

Pour le dernier mot je dirais BEAUTÉ. Je parle plus de la question de se trouver beau après des siècles de négrophobie, et en particulier beau en tant qu’homme noir sachant toute la déshumanisation particulière et le truc d’être vu comme… avec le côté un peu monstrueux.  C’est sûr, ça concerne touTEs les noirES, mais il y a quand même quelque chose de particulier par rapport à l’homme noir, la figure du danger, du prédateur. Donc arriver à trouver de la beauté. Je pense que ce n’est pas quelque chose de naturel pour moi. C’est un exercice de voir de la beauté sur soi-même et ses frères. Et pas quelque chose en rapport avec le stigmate de la puissance sexuelle que parfois certains trouvent positif ;  j’ai appris à ne plus trouver quoi que ce soit de positif là-dedans parce que ça reste lié à la négrophobie. Je ne considère pas non plus que quelqu’un est aliéné parce qu’il considère que l’homme noir est viril ou quoi que soit… On peut trouver du positif là-dedans mais j’essaie vraiment de voir cette beauté-là comme quelque chose qui est à la fois de trouver le physique beau, trouver les cheveux beaux, trouver la peau, toutes les peaux belles, mais sans l’impression que ça n’ait une once de rapport avec les femmes noires ou la sexualité ou les autres femmes ou peu importe qui. Mais il s’agit vraiment, dans ce monde-là, de pouvoir dire des hommes noirs, encore dans une forme de camaraderie : « Ah bah ok les frères sont beaux, les frères ont la classe ».

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

C’est de très loin, pour moi, la question la plus compliquée. Pas pour ce à quoi elle me renvoie, mais plutôt pour le choix. J’avais envie de citer tellement de gens… Il y a les hommes noirs à qui j’ai envie de ressembler. Il y a les hommes noirs avec qui j’aurais aimé être pote – même s’ils ont existé dans un autre passé… Donc j’ai fait un choix qui serait plutôt : « qui m’a le plus marqué en terme de fiction ? » J’ai essayé de mettre de côté la politique ; du coup c’est un personnage. C’est Kareem SAID, de la série OZ, un mec noir, militant, en prison justement parce qu’il est militant – si je ne me trompe pas… ça fait longtemps que j’ai regardé OZ. Lui n’était pas en prison comme les autres à cause du déterminisme social, de la précarité des hommes noirs. Il était super politisé, je crois qu’il écrivait un livre en prison, et il a participé à y organiser une révolte. Je spoile un peu pour les gens qui n’ont pas vu OZ. En gros ce que j’aimais c’était le côté dans un rapport de camaraderie avec les autres hommes noirs. Il avait des défauts et j’aimais bien qu’on les montre ; par exemple il fait la leçon à tout le monde sur la négrophobie mais je crois qu’il avait un rapport compliqué aux femmes noires, et quand ça a été découvert disons que les autres hommes noirs de la prison l’ont charrié. Il avait une autre faille c’est qu’il n’était pas humble. Et je trouvais ça bien de se dire : en quoi ça peut faire réfléchir quelqu’un qui pense très bien la négrophobie, mais qui a des failles dans son rapport aux femmes noires et qui considère aussi qu’il va guider les autres hommes noirs. Et comme j’essaie d’avoir une critique du leadership, c’est intéressant de se dire qu’ils n’en ont pas fait un portrait de personne parfaite. Et du coup, il m’énervait parfois. Un côté positif et un côté négatif, un personnage comme ça qui a à la fois la conscience de vouloir détruire un système mais qui reste prisonnier d’une socialisation où il veut être un héros. Cette figure-là m’a marqué ; une figure politique, au sein d’une prison – c’est-à-dire d’un univers très dur. C’est un personnage d’homme noir qui m’a peut-être plus marqué que des hommes politiques noirs qui ont vraiment existé. Peut-être aussi parce que j’ai du mal à m’attacher à une figure en particulier, du coup j’ai besoin de la fiction pour être un petit peu plus attaché – enfin je me demande… Aussi parce que, si je puis me permettre, c’est dur de choisir un homme noir qui a existé parce qu’on a tendance à brosser des portraits parfaits des leaders, et ça m’énerve beaucoup de ne pas avoir accès aux failles des gens. Alors que dans la fiction tu as les deux côtés, c’est vraiment un humain. Je ne veux pas citer d’homme politique ou de révolutionnaire, mais vraiment il y a une sorte d’idéalisation qui, je trouve, pose problème. Avoir accès à des figures qui sont liées à la révolte, comme ce personnage de OZ, une série politisée, personnage très imparfait, franchement c’est quelque chose que j’ai plus envie de mettre en avant. Alors qu’il y a des hommes noirs révoltés qui m’ont marqué mais il me semble qu’au final ce que me laisse un personnage de fiction m’intéresse déjà un peu plus.

Quelles sont les formes de dominations que tu penses avoir exercées sur les femmes noires et qu’est-ce que seraient selon toi les solutions concrètes pour y remédier ?

C’est une question compliquée parce que ça oblige à se positionner dans des rapports d’oppression. Disons que c’est la question à laquelle je répondrais le plus froidement – c’est-à-dire en étant plus réfléchi, organisé que pour les autres. Il y a trois choses qui me viennent en tête. D’abord distinguer dans le rapport aux femmes ce qui est rapport social et relations interpersonnelles – évidemment les deux sont en lien mais ce que je veux dire c’est que ce n’est quand même pas la même chose. Ensuite, distinguer si on parle des femmes noires cisgenres ou des femmes noires trans. Et enfin distinguer quand, du point de vue des femmes noires, elles savent que je suis trans ou pas ; ou pas juste elles mais dans l’endroit où l’on sera, si ce sera su ou non.

Premier point : j’ai un peu du mal à ne me penser que dans l’oppression face aux femmes noires, justement parce que je suis trans et que ce n’est pas évident que… Déjà dans un contexte occidental, femme noire-homme noir ça ne peut pas juste se penser comme « homme noir=oppression / femme noire=plus opprimée, etc. » On le sait sur des questions très très concrètes de rapport social comme l’accès à l’emploi ou cette question très médiatisée de la violence policière – qui va toucher plus les hommes noirs. Mais en même temps il y a la question du rapport social de sexe dans le foyer ; on ne peut pas faire fi du fait que dans le foyer  – même en contexte occidental – c’est l’homme noir qui est dominant.  Ce rapport social de genre n’est pas une chose dont on peut faire abstraction donc comment penser les deux, ça c’est compliqué.

Là où ça devient plus personnel, c’est moi vis-à-vis des femmes noires trans. Je connais des femmes trans proches de moi, et clairement je vois comment ça n’a rien à voir, tout est décuplé en X1000 en terme d’oppression, de ce qu’elles vivent, le rapport à l’espace public, le rapport aux espaces militants. Le fait que moi en tant que mec trans il m’est possible d’exister dans certains milieux sans que ce soit su, alors que ce n’est absolument pas possible pour elles. Donc je pense que oui la relation que j’ai avec les femmes trans noires, je vois très clairement à quel point c’est 15 fois plus compliqué, mais sur tous les plans – l’accès à l’emploi, tout. Et je vois très bien comment c’est compliqué pour moi à certains moments de ne pas prendre certaines places. Un exemple très simple, qui je pense est quelque chose qui relève pas de l’oppression mais de la non-conscientisation de la position, et c’est après, c’est ce qu’elles me disent qui va me faire comprendre qu’il y a un problème : c’est le fait que je parle tout le temps de « quand on sait ou pas que je suis trans ». Alors que les femmes trans noires que je connais n’ont absolument pas cette marge de manœuvre. C’est-à-dire que les normes transphobes liées à la masculinité et à la féminité sont beaucoup plus trash pour les femmes trans quelles qu’elles soient – blanches, non-blanches – et ça fait que par exemple, je le vois dans l’accès au militantisme, ce n’est pas possible d’avoir les mêmes marges de manœuvre. Ce qui me renvoie à une scène récente dans un milieu politique majoritairement noir (on n’était pas réuniEs parce qu’on était noirEs mais on était en majorité) :  je me suis bien rendu compte qu’il y avait quelque chose de très genré, et je me suis dit si j’avais été une femme trans noire je n’aurais pas pu être là en paix, alors que moi j’ai pu parce que les gens ne savaient pas que j’étais trans. Effectivement : se rappeler que le rapport social de sexe entre trans c’est quand même quelque chose de très déterminant dans l’accès à tout. C’est important de le conscientiser et je me suis rendu compte plusieurs fois qu’en terme de ce que j’ai pu exercer de foireux, c’est le fait de parler des trans de manière un peu généraliste, en oubliant comment le rapport social de sexe joue là-dessus.

Sur le dernier point « quand c’est su ou pas par les femmes noires que je suis un mec trans »: le truc important c’est de rappeler que dans le petit microcosme afroféministe noir j’ai une petite notoriété – relative mais une notoriété quand même – et je trouve que ça biaise vachement les rapports. C’est à la fois la masculinité et le fait d’avoir une visibilité dans un milieu qui fait que tu peux vraiment abuser sur certains trucs si t’as pas conscience. Par exemple dans la prise de parole, parce que déjà en réunion dans des contextes mixtes en genre les femmes noires vont avoir tendance à moins parler. C’est à la fois comment tu te positionnes comme mec, mais je suis un mec trans donc ça biaise. Mais aussi comment, quand tu as l’habitude de parler et d’être audible dans un milieu, si tu ne te surveilles pas tu peux prendre de la place, et ça fera quasiment comme si tu étais un mec cis. Je pense que c’est tout ça qu’il faut prendre en compte.

Peux-tu choisir trois mots pour définir tes relations passées et présentes avec les femmes noires et nous expliquer tes choix ?

Je pensais à COMPLICITÉ comme premier mot : à la fois en souvenir de la vie que j’ai pu vivre avant de transitionner ; « complicité » aujourd’hui parce que je suis quand même très bon copain avec des femmes noires dans le cadre de la politique, et on arrive à être d’accord sur pas mal de trucs.  Je vais avoir l’air de me contredire, mais aussi dans la politique il y a des COMPLICATIONS : par exemple sur la question du sexisme, c’est pas la même chose de penser cette question quand t’es un homme ou quand t’es une femme ; et quand t’es entre noirEs ce n’est pas possible d’exclure les hommes noirs de la discussion,  et en même temps on ne va pas avoir les même grilles de lecture. J’ai l’impression que quand je ne suis pas d’accord avec des femmes noires sur la manière de penser le genre, elles vont me renvoyer « mais bon t’es pas dans ma position, etc. » Et ça j’avoue c’est compliqué à gérer parce qu’il y a à la fois la position sociale mais aussi la ligne politique qu’on va défendre. Et je ne peux pas me solidariser de tous les discours de femmes noires sur le sexisme quand par exemple politiquement je trouve que ce n’est pas pertinent. Donc c’est aussi cette complication-là. Et le troisième mot, j’avoue que j’ai eu du mal à en trouver un. Vraiment. Du coup je vais terminer avec une grosse grosse blague : FRIEND-ZONAGE. Je n’explique pas, je dis juste ça.

Interview réalisée par Cases Rebelles le 4 décembre 2017.

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Masculinités noire : fragments de réponses?
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