Masculinités noires X Fragments : S2E3 Frédéric

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES
Et la série se poursuit : les hommes noirs se succèdent et leurs réponses ne se ressemblent pas! Malgré quelques points communs bien entendu… Pour cet épisode 3 de la deuxième saison, c’est Frédéric qui s’est prêté au jeu. Bonne lecture !
Fred

Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

C’est sûrement la question la plus dure. Je peux te dire qu’il y a une très grande PRESSION du fait d’être un homme noir. En tant qu’africain y a une très grande pression de la famille où on attend beaucoup de toi, en tant qu’homme. Il faut assumer, c’est ça… il faut assurer. Il faut que tu sois le protecteur. Il faut que tu aies une famille déjà. Il y a cette pression-là. Un homme noir qui n’a pas d’enfants – par exemple moi j’ai pas d’enfants – c’est un problème. Je sens qu’au début mes parents ils n’arrêtaient pas de m’en parler, maintenant un peu moins mais c’est quelque chose qui est extrêmement important, construire une famille. La réussite sociale. C’est presque une injonction : il faut réussir. C’est plus par rapport à ça que je trouve que c’est difficile? « être un homme noir ». Je ne sais pas ce que c’est être un homme blanc mais en tant que noir et en tant qu’africain – même je vais être plus précis – en tant que congolais y a cette INJONCTION permanente de réussite, de faire des enfants, d’assurer quoi, d’être « l’homme », même si c’est pour moi complètement ridicule… Mais c’est ça : « sois un homme », comme disent les américains « be a man ! ».

Ensuite y a un truc que j’adore chez les noirEs c’est ce sens de l’humour permanent, c’est-à-dire que même quand ça va pas, comme on dit chez moi « tu fermes la tête » : tu baisses la tête et tu continues à avancer. Il faut rire, on va sortir deux, trois blagues… On arrive toujours – même quand c’est extrêmement dur on a toujours ce recul-là – à RELATIVISER. Par exemple j’ai une double culture, je suis né en France mais je suis congolais et j’ai vécu à l’étranger, en Afrique, au Congo notamment. Et la chose qui me frappe c’est que je relativise beaucoup par rapport aux événements. Quand j’étais plus jeune c’était difficile parce que je ne me connaissais pas forcément mais en vieillissant…. C’est vrai que quand il m’arrive quelque chose je vais avoir ma réaction de… comme je dis je vais réagir comme un blanc, je vais être en panique, la terre s’est arrêtée de tourner c’est la fin du monde et puis après mon africanité va reprendre le dessus en disant : « Mais attends ça va c’est bon, y a pas mort d’homme ». Voilà c’est bon ça va aller, ça c’est une expression qu’on dit souvent en Afrique « ça va aller ». J’ai un copain qui disait « Y a rien. C’est l’homme qui a peur sinon y a rien ». Ça avait tendance à m’agacer et maintenant je trouve que ça prend son sens. On relativise vachement. Et c’est ça qui fait qu’en tant qu’homme noir ou en tant qu’africain les événements nous atteignent mais les gens arrivent à se relever. Ils sont là : « I’m still standing » et ça va aller. Après tu as la religion qui s’en mêle aussi ; et c’est vrai qu’en Afrique on prie beaucoup et c’est le seul espoir qui reste pour beaucoup de gens. Mais en tous cas on a ça en tant qu’africains ; et je sais pas si c’est en tant que noir et homme, mais on a cette capacité à pouvoir relativiser les choses. C’est une vraie chose et je sais que j’aurais pas eu ça en tant que blanc.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

Pour moi c’est un écrivain : James BALDWIN. C’est vraiment pour moi un des écrivains les plus importants et il se trouve qu’il est noir. Et c’est vrai que les thèmes qu’il a pu aborder tout au long de sa vie sont des thèmes qui aujourd’hui me parlent vraiment. Déjà il m’a vraiment amené à la littérature. Je lisais pas beaucoup et je l’ai découvert sur le tard, et puis j’ai pu aller vers d’autres écrivains aussi.
Mon roman préféré c’est Harlem Quartet. Ce roman est vraiment… Pour moi il est très riche déjà vraiment ; il parle de problématiques qui me touchent. Et je me suis rendu compte du fait d’être noir à travers James Baldwin. J’en avais pas vraiment conscience, du moins des problématiques que pouvaient vivre les noirs américains même si je cherchais pas forcément à transposer avec ce qui se passe en France. Je suis né en France mais j’ai beaucoup voyagé donc c’est vrai que je suis pas forcément… j’ai jamais pris conscience du fait que j’étais noir quand j’étais en Afrique par exemple. C’est surtout quand je suis arrivé ici. En Afrique tu es toi. Et c’est toujours les autres qui à un moment te disent que tu es noir. James Baldwin, cette conscience militante je l’ai eu grâce à lui ; j’ai pris conscience de ce que c’était que d’être noir dans ce monde et les difficultés que ça pouvait représenter.

Quelles sont les formes de dominations que tu penses avoir exercées sur les femmes noires et qu’est-ce que seraient selon toi les solutions concrètes pour y remédier ?

Je suis vraiment un très mauvais client. Je ne pense pas avoir exercé de domination sur les femmes noires ou les femmes blanches. C’est sûr, des reproductions de rôles qui nous sont assignés… Je ne pense pas avoir exercé une forme de domination quelconque sur les femmes ou alors inconsciemment.
Les solutions concrètes pour y remédier c’est un vaste sujet. Je pense que ça passe vraiment par l’éducation. Je trouve qu’il y a un travail qui est en train d’être fait aujourd’hui. Je trouve que la parole des femmes s’est quand même vachement libérée. C’est à l’école, l’éducation que les parents peuvent donner à leur enfant et pas forcément les mêmes modèles où les gens seraient assignés à faire des choses et d’autres pas. Moi je viens d’une famille… je suis vraiment pas le bon exemple. Je n’ai que des sœurs et la famille de ma mère est une famille de femmes aussi. On était sur un pied d’égalité et j’ai un petit frère qui vient juste derrière moi : on faisait les mêmes tâches que les filles. On n’était pas des garçons qui étaient un peu des petits rois comme ça pouvait être dans certaines familles. J’ai eu la chance d’avoir des parents plutôt assez modernes dans leur façon d’appréhender les choses et le monde. C’est vrai qu’on avait une certaine liberté pour nous exprimer et y avait pas vraiment de différences entre les garçons et les filles. Je pense pas avoir eu une éducation de « garçon ». Je n’ai pas eu d’éducation genrée de mes parents mais par contre de la société dans laquelle j’ai évolué : là, c’était très genré. « Les garçons font ceci, les femmes font cela« . Forcément ça jouait aussi sur moi mais quand j’étais à la maison ces propos n’avaient pas lieu. Mais c’est vrai que la question sociale, quand je sortais, quand j’allais chez mes amis, partout où j’étais, elle se posait. J’ai grandi à Brazzaville, en Afrique Centrale, au Congo, en plus je suis d’un milieu très privilégié avec des codes assez rigides. Chez moi c’était pas le cas mais dès que je mettais le pied dehors j’étais obligé de me conformer à ce qu’on attendait un peu de moi. Donc oui ; une éducation finalement genrée parce que mon éducation je l’ai aussi faite à l’extérieur.

Peux-tu choisir trois mots pour définir tes relations passées et présentes avec les femmes noires et nous expliquer tes choix ?

Je ne vais pas te dire que je ne vois pas les couleurs mais je pense avoir les mêmes relations avec les femmes blanches et noires. Ce que je peux te dire c’est COMPLICITÉ, COMPLÉMENTARITÉ et INTIMITÉ. Je suis très proche des femmes en général et donc les femmes de ma famille. J’ai été élevé par des femmes. J’ai des sœurs, des grandes sœurs. J’ai vraiment grandi au milieu des femmes. Je me sens complice. Je peux avoir une très grande intimité avec les femmes. Je me sens aussi féministe si je peux m’exprimer ainsi. Je me sens très proche des femmes de par mon histoire familiale aussi.

Interview réalisée le 11 décembre par Cases Rebelles.

* * *

S1E1S1E2 S1E3S1E4S1E5S1E6
Masculinités noire : fragments de réponses?
S2E1S2E2 – S2E3

Vous aimerez peut-être :