Masculinités noires X Fragments : S2E4 Olivier

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES

Masculinités Noires X Fragments

Voici notre entretien avec Olivier pour le quatrième épisode de cette deuxième saison sur les masculinités noires. On continue cette série en fragments, en complexités autour des quatre questions que vous connaissez déjà, ou quatre questions à découvrir pour ceLLEux qui nous rejoignent. Bonne lecture!
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

La FASCINATION a déjà été évoquée dans les entretiens précédents ; la fascination pour l’homme noir, sa supposée hypersexualité, sa supposée force, animalité… Voilà, c’est assez étrange, et puis c’est presque paradoxal ce nombre de personnes noires impactant la vie des gens, d’hommes noirs quand on parle de sport ou de musique, les gens ont des disques chez eux, des posters de footballeurs, de basketteurs, etc., mais ça contribue à cette fascination. On ne va pas reprocher à l’homme noir d’avoir du talent, mais contrairement à d’autres tu as l’impression que tout ce travail déjà pour arriver à un certain niveau n’est pas reconnu, vu que l’homme noir est magique : il naît avec une balle de basket dans les mains apparemment, il n’a pas besoin de faire tous ces rudiments à la batterie, n’a pas besoin de faire des heures et des heures derrière un piano pour apprendre ce qu’il sait faire. Après il y a pas mal de rapport avec la femme noire aussi, mais dans le monde dans lequel on vit c’est vrai que l’homme noir dans ces domaines-là est très mis en avant. Donc c’est une fascination un peu malsaine qui fait oublier pas mal de choses.

Ensuite il y a le RÔLE. On en revient un peu à ce que je disais sur la fascination ; l’hypermasculinité je n’ai pas l’impression qu’elle soit obligatoire pour d’autres. Elle est promotionnée pour tous les hommes de la terre, ce serait hypocrite de ma part de dire que ce n’est pas le cas, mais elle est obligatoire pour l’homme noir. Donc on a ce rôle où il faut rouler des mécaniques, être fort ; tu te bagarres c’est toi qui dois gagner – surtout si tu te bagarres contre une personne qui n’est pas noire. Il y a ce rôle attribué à l’homme noir qui colle encore aujourd’hui à la peau malgré le fait qu’il y ait des tas d’exemples, de personnalités différentes qui sont là, connues, moins connues, pas connues du tout, que les gens croisent dans la rue, au boulot. Mais quand tu choisis de ne pas rentrer dans ce rôle il y a encore des réactions étonnées. Alors qu’en fait t’es juste toi.

Et puis il y a la CONTENANCE. Tout est lié en fait. Je parlais tout à l’heure de la force, de l’animalité supposée de l’homme noir, de son côté « sauvage » supposé ; à côté de ça tu dois avoir une contenance plus accrue que d’autres parce que si tu t’énerves au boulot pour des raisons justifiées, les gens vont être sur leurs gardes. C’est-à-dire qu’un coup de gueule qui est tout à fait humain, tu sens qu’il y a une peur en plus, des fois. Donc l’homme noir apprend aussi à se contenir, à des fois moins s’énerver qu’il ne le devrait, tu vois. C’est assez hallucinant parce qu’au final on emporte beaucoup de choses chez soi alors que comme tout le monde on devrait des fois dire ce qui ne va pas et après se libérer des tensions. Les gens devraient accepter que oui tu peux être énervé, et que ce n’est pas parce que tu t’énerves que tu vas frapper quelqu’un.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

Aussi loin que je puisse remonter, l’homme noir important à mes yeux c’est pas un militant. C’est Michael JACKSON. Pourquoi ? Parce que c’est l’artiste le plus connu de la planète, peut-être encore aujourd’hui ; je pense qu’on le passe de génération en génération. Et c’est vrai qu’il a ce parcours qui fait que tout d’un coup il était roi de la Soul et tout d’un coup il devient roi de la Pop, on essaie un peu de coller sur lui un universalisme qui ne lui sied pas du tout, et pendant ce temps il sort des albums comme Bad pour montrer aux noirEs que « ouais moi je suis avec vous », il appelle Teddy Riley pour Dangerous, parce que voilà il veut montrer, il veut faire partie… ce n’est pas même pas « il veut » : il fait partie de la famille. Et pendant ce temps, il y a cette promotion un peu universaliste qui colle à la peau de cet artiste qui, lui, en fait a passé son temps à représenter la musique noire, une musique noire américaine en premier lieu – parce qu’il n’y a pas que l’Amérique dans la vie. Mais en tout cas il va étendre un des nombreux savoir-faire musicaux de la diaspora. Et il y a ce truc avec sa couleur de peau où on est là, on le voit, on ne sait pas trop ce qui se passe, on lui en veut, on réfléchit pas trop, y a des vannes qui sortent de tous les côtés, et pendant ce temps lui, il est là, il représente, et on apprend au final que le gars est malade. Aujourd’hui on voit des mannequins qui ont le vitiligo. Lui il l’a, il a beau le dire, on continue à le vanner. Et pourtant jusqu’à la fin il représente, avec ses armes qui sont la musique.

C’est vraiment un parcours qui est intéressant aussi pour moi parce qu’il a une histoire familiale que tout le monde connaît ; c’est aussi un homme noir qui n’a pas représenté vraiment l’hypermasculinité. On a essayé un peu d’une certaine manière de le forcer, on a voulu le mettre en couple – il me semble – avec une fille qui avait joué dans un des clips, plein de choses comme ça. Et pourtant on a tous grandi avec cet homme noir qui ne forçait pas l’hypermasculinité, et au final avec un peu de recul je pense qu’il a fait du bien aussi à ce niveau-là, au-delà de nous faire danser, etc., etc. Je ne sais pour les autres mais il est important pour moi.

Quelles sont les formes de dominations que tu penses avoir exercées sur les femmes noires et qu’est-ce que seraient selon toi les solutions concrètes pour y remédier ?

Ce sont un peu celles qui se baladent un peu partout, c’est-à-dire… Tes parents t’ont appris à cuisiner mais quand tu commences à avoir un peu des rapports de couple avec des femmes, elles se retrouvent un peu plus à la cuisine derrière les fourneaux que toi. Alors que tu sais cuisiner. Mais tu ne t’en aperçois pas, t’es là tu laisses faire le truc. Des petites choses comme ça de la vie quotidienne, et aussi un peu toutes les petites politiques de respectabilité qu’on s’est passées de génération en génération : la femme noire forte, t’as une pote qui se met à pleurer pour un truc : « Oh, ça va ! Je t’ai jamais vu comme ça ! » , t’as l’impression de lui donner de la force mais en vérité t’es juste en train de la remettre dans le rôle de la femme noire qui doit être solide, etc. Des commentaires quand j’étais plus jeune sur les cheveux, ou des questionnements accusateurs – on va dire ça plutôt – « Oh mais pourquoi elles ont des rajouts ? » , etc. La domination de l’homme noir elle n’est pas forcément agressive, tu peux être le pote, etc., mais t’exerces quand même ce truc-là, ces petites politiques, des avis que tu crois de bons conseils mais qui en fait sont restrictifs par rapport à la liberté des femmes qui vont venir te parler en amies. Donc c’est un peu les formes de domination – c’est même pas « que je pense avoir exercé » – que j’ai exercé de toute manière sur les femmes noires.

Sinon pour les solutions concrètes, on va revenir aux basiques : éduquer nos fils déjà de manière à ce qu’ils ne reproduisent pas ça, qu’ils voient la femme noire pas comme un bloc monolithique, mais ils ont une femme devant eux, elles sont toutes différentes. C’est l’éducation des garçons depuis le berceau. Et puis il y a autre chose: c’est parler entre hommes, aussi. Y a des petits garçons qui naissent mais on ne va pas attendre qu’ils aient 20 ans, 30 ans pour voir un changement. Donc si moi je sais quelque chose je dois le passer à mon voisin, lui va me passer aussi son savoir. S’il se passe quelque chose devant moi je vais dire « écoute ça ne va pas ». Ne pas avoir peur de ne plus avoir l’air aussi cool qu’avant, de ne plus avoir l’air aussi marrant qu’avant. Se dire les choses entre hommes. Et puis on verra pour la suite.

Peux-tu choisir trois mots pour définir tes relations passées et présentes avec les femmes noires et nous expliquer tes choix ?

J’ai les trois mêmes mots pour le passé, le présent, et le futur j’espère. C’est simple, c’est : AMITIÉ, FAMILLE et AMOUR. Alors, franchement j’ai pas été chercher bien loin parce que je suis une personne noire donc j’ai des femmes noires dans ma famille, elles m’ont donné beaucoup d’amour, elles nous ont élevés, aidés, soutenus. AMITIÉ parce que j’ai la chance d’avoir grandi à Paris, une ville cosmopolite, je ne me suis pas retrouvé comme beaucoup de gens dans d’autres villes ou en province le seul noir de la classe ou quoi. Donc très tôt et depuis que je suis petit j’ai des amies femmes noires. Et c’est important en fait, parce qu’on ne peut pas grandir avec une vision des relations hommes-femmes uniquement basée sur les rapports de séduction puis mariage ou fonder une famille, des choses comme ça. Aujourd’hui il y a des femmes dans mes plus proches amiEs, vraiment. Et ça fait du bien parce que je peux avoir des discussions que peut-être d’autres hommes n’ont pas, et ça se fait naturellement, on grandit ensemble, on vieillit ensemble. C’est super important l’amitié entre hommes et femmes noirEs. On parle souvent du rapport amoureux, et à raison, mais l’amitié vraiment c’est quelque chose qui est… Comme on dit « on ne choisit pas sa famille, on choisit ses amiEs », et les amiEs peuvent devenir la famille, donc c’est vraiment important, ça aide ; et la FAMILLE – je l’ai un peu résumé déjà – et l’AMOUR, dans tous les sens du terme.

Interview réalisée par Cases Rebelles le 6 décembre 2017.

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Masculinités noires : fragments de réponses?
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