Masculinités noires X Fragments S2E5 : Thomas

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES

Masculinités Noires X Fragments

Pour cet avant-dernier épisode de la série c’est Thomas qui nous fait le plaisir de répondre à nos quatre questions. C’est l’occasion aussi de rappeler que notre projet d’exploration des masculinités noires essaie de couvrir différentes générations, différents profils sans prétendre à l’exhaustivité ou à la recherche sociologique. Il s’agit de poursuivre la réflexion collective, dans une certaine hétérogénéité. Bonne lecture !
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

C’est ça le problème aussi : c’est quoi un homme noir ? Peut-être à partir de mon éducation, je dirais traditionnelle, parce que j’ai eu la chance ou la malchance d’avoir cette éducation-là, c’est d’abord le mot HUMANISME, c’est-à-dire tout ce qui se rapporte à l’Homme. Parce que dans notre conception du progrès la spiritualité n’est faite que pour empêcher un certain nombre de choses ; la finalité c’est vraiment l’Homme. Toutes les règles sociales, les règles traditionnelles mettent l’Homme au centre. Dans la spiritualité coutumière ça n’est pas tellement pour glorifier Dieu, c’est surtout pour fixer un certain nombre de règles, construire une certaine éthique, ne pas tuer, respecter…

Le deuxième mot j’hésite entre « mondialisation », qui est devenu banal, et peut-être UNIVERSALITÉ parce que ça renvoie quand même à l’histoire que j’ai connue, qui gouverne pas mal de choses dans ma propre vie sociale. L’Homme qui part d’Afrique, l’homo sapiens, qui se développe et qui va un peu partout, l’Africain, l’homme noir même s’il n’était pas noir au début – berceau de l’humanité comme on dit vulgairement – et puis qui revient chez lui et qui a des relations avec le monde entier. C’est pour ça que je ne conçois pas l’homme noir comme une espèce d’entité isolée. L’idée c’est vraiment celle de cette universalité, qui est scientifique, qui est prouvée – Lucy, Toumai – et qui se construit aussi dans l’histoire. Même la déportation qu’on a vu pendant trois, quatre siècles, où on est partis ; bon on a même rejoint… il est prouvé que les noirs de Chine étaient déjà là, ils n’ont pas été déportés comme esclaves ; et quand on regarde aussi ceux qui sont en Inde… Là je sors vraiment de ma petite Afrique pour voir que le Noir est dans le monde entier, sous des traits divers.

Le troisième mot : j’ai envie de dire COMBAT. Puisque cette histoire pour X raisons n’a pas toujours été facile pour nous, parce que où qu’on se trouve, que ce soit en Australie ou dans l’Amérique ségrégationniste ou en Amérique latine, dans des périodes historiques comme la période contemporaine, on a toujours été dans une posture – je ne dirais pas d’attaqué – d’agressé, même sur notre propre continent. Le mot « combat » renvoie aussi au premier mot « humanisme », il faut se combattre soi-même compte tenu du fait que l’Homme n’est pas forcément bonté ; c’est un Homme avec tous ces défauts : la convoitise, le crime, la jalousie, etc.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

Pour moi c’est PELÉ. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être depuis l’enfance. D’abord parce qu’il a excellé dans une discipline collective. Il aurait pu être boxeur tout seul qu’il n’aurait pas eu le même impact. Ça veut dire que pour un footballeur il n’y a pas de réussite individuelle. Quel que soit ton talent tu es déjà au service d’une équipe, donc tu gagnes ensemble, tu perds ensemble. J’aurais pu citer mille hommes politiques, louer les Lumumba, les Nkrumah, etc. ; j’ai dépassé ce stade-là.

Moi il m’a frappé dans mon enfance parce que, on n’avait pas de télévision au Cameroun, les vidéos commencent dans les années 80, c’est là où on commence à avoir les vidéos club, les seules actualités c’était au cinéma où on commence donc à voir les images bougeantes. Donc on a vécu avec une littérature… Et ça je ne l’oublierai jamais, ma première vision du racisme c’était la fameuse phrase « Macaque, va dans ta forêt ! » ; c’est-à-dire que Pelé était insulté au Brésil comme noir, malgré le fait qu’il donnait la Coupe du monde et faisait la fierté de son pays. Néanmoins il était victime du racisme comme tout le monde, malgré le fait qu’il donne la joie. Et quand il perdait, après on a extrapolé ça à Yannick Noah « le camerounais qui vient de perdre », « le français qui a gagné »… Donc moi c’est Pelé parce qu’il a donné beaucoup de force à nous tous en disant que on peut, qu’il n’y a pas de barrières.

C’était aussi la première fois qu’on s’identifie à quelqu’un qui n’est pas vraiment… Je dirais que par rapport aux jeunes d’aujourd’hui on avait pas ce sectarisme-là : pour nous un étranger c’était le Blanc, qui venait de son pays lointain. Un béninois pouvait vivre au Cameroun, on avait pas le sentiment que c’est un étranger ; c’était un noir. Pelé c’était un noir. Et c’est là aussi grâce à Pelé que l’histoire de l’esclavage, notre génération la connait. Parce qu’on s’est posés la question je crois au Cours Moyen 2, Cours Moyen 1, de savoir pourquoi est-ce qu’il y a des noirs « noirs » au Brésil! On se bagarrait que Pelé était de telle ou telle ethnie, de tel ou tel clan ! (rires) C’est une fille, ça je m’en souviens, qui a osé poser la question. Et c’est là que nous avons eu, je crois une semaine après, une explication du maître. C’est là mon premier contact en tant que gamin avec cette histoire qui m’occupe encore jusqu’à 55 ans aujourd’hui, c’était une question relative à Pelé : qu’est-ce qu’un noir fait là-bas, loin là-bas en Amérique ? Dans leur équipe y a des noirs, y a des blancs, donc le métissage ; ils peuvent juste jouer ensemble, les Pelé avec les Garrincha, ainsi de suite.

Voilà ce que je peux te dire. C’est surtout l’aspect racial. L’aspect virtuose, bon… chacun de nous portait un nom de footballeur. Moi je n’étais pas doué au football particulièrement. Mais Pelé c’est vraiment cette conscience-là : du racisme, du métissage, de l’histoire. Les autres je les découvre dans des lectures solitaires, mais Pelé c’était vraiment une révélation collective.

Quelles sont les formes de dominations que tu penses avoir exercées sur les femmes noires et qu’est-ce que seraient selon toi les solutions concrètes pour y remédier ?

Dominations, je dirais… Bon dans la vie rien n’est involontaire… ce n’est pas seulement le fait d’avoir été formaté dans une histoire sociale, ou que je sois  né et ai grandi dans une famille polygamique, ou encore que je sois l’ainé qui a été initié à dominer, représenter et faire attention à ses frères, et surtout protéger ses sœurs et en même temps avoir droit de regard sur leurs vies…

La première qui est une injustice acceptée c’est celle vraiment de la primauté. C’est-à-dire qu’on est dans une société où – quand je prends ma société traditionnelle où on m’a vraiment élevé – au départ elle est matrilinéaire : les enfants portent les noms de leur mère. Mon arrière-grand-père portait le nom de sa mère1 . Ensuite la génération de nos grand-pères volent les enfants aux mamans avec la complicité du christianisme, qui vient dire aux gens traditionnels que « Ah oui vous vous faites dominer par les femmes ; la femme ne vaut rien… » Ça conforte donc la tendance masculine, macho mais qui respectait les mères. Ce qui fait que à l’état civil on a donc volé, avec les premiers baptêmes, les enfants aux mères2 .

Mon père va à l’école, ils ont le bac dans les années 60, ils deviennent économistes et tout, ils ont des enfants, et là eux ils commettent encore un deuxième crime contre la mère : ils continuent de ne plus donner le nom de la mère. Sauf pour le premier enfant, chez nous, qui doit toujours porter aussi le nom de la famille maternelle3 .

Si je te raconte longuement, c’est pour te dire que rien que ce symbole-là, de retirer le nom de leur mère et de marginaliser lorsque nous avons des filles, et que nous sommes obligés puisque la tradition veut que nous donnions le nom d’un parent ascendant ou lointain ou même d’un ami, même dans cette règle-là on a trompé les femmes. Que ce soit l’état civil. Que ce soit également dans les questions matrimoniales comme le problème de la dot. Parce qu’aujourd’hui ça s’est retourné contre les femmes. Avant quand une femme allait en mariage sa famille donnait la dot pour qu’elle ne soit pas marginalisée là-bas. C’est sa famille qui payait. Maintenant, avec la gourmandise… les femmes sont devenues comme des marchandises. C’est-à-dire qu’il y a des filles qui ne vont pas en mariage tellement la dot est…

Voilà, je prendrai cet exemple-là de l’appartenance des enfants, appartenance c’est l’état civil, le religieux mais également au niveau de la société ; c’est-à-dire la femme devient cadet de la société. La médiation ce serait peut-être de revenir aux lois qui prédominaient avant. Parce que par exemple ce week-end on veut faire une réunion Beti, et quelqu’un posait la question des conjoints français : est-ce qu’ils peuvent adhérer ? Normalement, lorsque les femmes vont en mariage on n’admet pas leur maris, ce sont des étrangers. Par contre nous qui sommes allés épouser des femmes à l’extérieur, lorsqu’il y a des choses de la famille à faire, elles sont admises. Et ça c’est une règle traditionnelle, rétroactive, qui fait que la femme, qui a fait des enfants, elle est dans la famille. Mais c’est une règle macho aussi, puisque ma sœur est censée être partie : elle appartient à la famille de son mari, tandis que la femme de mon frère appartient à ma famille. Donc tu vois on reproduit un certain nombre de choses. Et ce principe-là c’est presque au niveau de tout le Cameroun, parce que c’est presque la conception matrimoniale de l’ensemble de mon pays, et ça a donné des choses où les femmes se moquent de nous maintenant : parce qu’une camerounaise ne perd jamais sa nationalité. Le pays refuse la double nationalité : dès que tu prends la nationalité française, américaine, tu perds ta nationalité camerounaise – sauf pour les femmes qui restent camerounaises aussi.

Je pense que la remédiation c’est l’éducation, la famille. C’est un combat, y compris contre nous-mêmes. C’est pas des préjugés. Je vois même, beaucoup de gens continuent, « Tant qu’on n’a pas un garçon c’est qu’on a pas d’enfant », parce que la fille est censée partir. Il n’y a pas très longtemps les filles n’héritaient même pas, mais la loi a essayé de les protéger. Et quand tu lis la Charte de Maputo, quand tu lis ça sur le papier mais tu te dis que les femmes en Afrique c’est les reines du monde. Mais c’est sur le papier.

Hypocritement on encourage les femmes qui luttent, « Allez-y » ; Forum Mondial des Droits de l’Homme, j’appelle les associations de femmes africaines « Venez vous faire entendre », mais jamais je me mets à leur place. Tu vois un peu cette espèce d’hypocrisie ? Donc on joue comme ça, on fait le caméléon, hélas.

C’est un vrai problème de l’homme noir aujourd’hui parce que c’est facile de parler de l’esclavage, des trucs, du fait d’être victime, mais là quand nous-mêmes on reproduit des choses qui au début n’étaient pas comme ça…

Peux-tu choisir trois mots pour définir tes relations passées et présentes avec les femmes noires et nous expliquer tes choix ?

On a 3 mots, 3 attitudes. Il y a un problème de TRANSMISSION. J’ai déjà parlé de l’aspect traditionnel, mais là je vais peut-être parler de l’aspect militant. On peut transmettre ce qu’on a appris de ses parents, de la société, mais on peut aussi transmettre ce en quoi on croit vraiment. Je vois comment on traite différemment les filles des garçons. Pour le problème que j’ai soulevé dans la question précédente on fait cette discrimination-là, du coup on ne dira pas certaines choses à sa propre fille, on ne dira pas à sa sœur. On va les prendre comme si c’était des êtres plutôt étrangers. On a gardé cette espèce de pudeur dans la transmission, il y a certains sujets que je n’aborde pas avec mes filles, même avec l’ainée, même quand elles étaient petites. C’est comme ça, il y a des sujets tabous. La plus jeune je ne lui ai même pas demandé ce qui s’est passé avec son conjoint, je gère, je me tais. Alors qu’avec mon fils, s’il met une photo sur Facebook avec une jeune femme, je rigole tout de suite, en disant « Mais est-ce qu’il faut que je commence à préparer la dot ?… » Tu vois on est donc dans cette discrimination sur la transmission, du coup on ne donne pas suffisamment aux filles le peu qu’on connait.

Deuxième chose qui pose problème : l’EXIGENCE. On a tellement idéalisé, « Femme noire, femme africaine / Ô toi ma mère, je pense à toi… »4  C’est-à-dire qu’on est dans la sublimation de la mater, de la maternité – moi si la mienne m’appelle aujourd’hui je laisse tout ce que je fais (rires) – à telle enseigne qu’on attend beaucoup trop. J’ai dit « exigence » j’aurais peut-être pris « intransigeance » . Le résultat est qu’on les prend pour des sur-femmes, elles n’ont pas le droit à l’erreur.
Quand je vois par exemple sur l’infidélité, on rigolait avec des statistiques sur l’Afrique que les Togolais sont les plus infidèles… un Camerounais, pour eux si tu n’as pas plusieurs maîtresses c’est que tu n’es pas un vrai… Alors qu’on attend de la femme… même si elle n’est pas mère. Et ça va malheureusement très très loin pour celles qui ont du mal à procréer, eh bien on autorise à aller prendre une seconde femme où la répudie, on dit même à la famille « oui il faut d’abord voir si elle peut procréer avant de l’épouser ». Donc on est dans les exigences telles que le jour où elle fait une erreur en tant que mère, alors là elle n’est plus… C’est comme si le papa, lui, pouvait être défaillant, faire des conneries, ne pas montrer le bon exemple.

En troisième je ne sais pas… Peut-être les questions de leadership dans le monde associatif… J’ai une attitude beaucoup plus CONDESCENDANTE – voilà c’est peut-être le troisième mot que je devrais mettre. C’est-à-dire une tolérance, à la limite de reproduire le même schéma qu’on nous fait « Ah bon ce n’est qu’un africain, il peut se tromper ». Donc tendance aussi à dire « Ah bon vous savez c’est une femme, il faut passer même si c’est pas bien fait »… Mais j’insiste beaucoup sur le deuxième mot qui est « l’exigence ».

Interview réalisée par Cases Rebelles le 16 janvier 2018.

* * *

S1E1S1E2 S1E3S1E4S1E5S1E6
Masculinités noire : fragments de réponses?
S2E1S2E2 S2E3S2E4– S2E5

  1. l’enfant reçoit un nom composé du nom de sa mère suivi d’un nom qui lui est propre
  2. l’enfant reçoit alors un nom composé du nom de son père suivi d’un nom qui lui est propre
  3. nom de la mère suivi d’un nom qui est propre à l’enfant
  4. À ma mère, de Camara Laye,

Vous aimerez peut-être :