Masculinités noires X Fragments S2E6 : Abdoulaye

Publié en Catégorie: MASCULINITÉS NOIRES
Voici le sixième et dernier épisode de notre série « Masculinités noires X Fragments ». Et pour clore cette deuxième saison, c’est Abdoulaye que nous accueillons avec grand plaisir. Au programme : Fanon, respect, empathie et bien plus… On profite de cet épisode pour remercier chaleureusement tous les participants de cette saison en vous invitant à aller les lire si ce n’est pas déjà fait. Bonne lecture !
Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?

Masculinités Noires X FragmentsLe premier mot c’est MASCULINITÉ, pour reprendre le titre de votre série de portraits. Il est important de souligner d’une part que la masculinité est une construction socio-culturelle et d’autre part que toutes les masculinités ne se valent pas, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas le même pouvoir de nuisance.

La masculinité noire fait partie de ces masculinités qu’on dit minoritaires, sous contrôle et qui font l’objet de politiques de criminalisation et de répression, qui charrient aussi avec elles un certain nombre de représentations et de stéréotypes. Il y a un double mouvement on voit bien, comment dire, d’infantilisation et d’effémination d’une part, et de l’autre de bestialisation. Ce qui est intéressant aussi c’est la combinaison de ces discours dans des séquences historiques précises. Par exemple je repense aux révoltes des banlieues de 2005 où la référence à la bestialité des jeunes noirs a beaucoup imprégné certains discours politiques et médiatiques qui minimisaient la question des violences policières, les causes socio-économiques, la relégation due au racisme, l’abandon de l’État, pour mettre en avant par exemple la défaillance des pères noirs considérés comme démissionnaires, absents parce que polygames. En gros l’idée c’était vraiment qu’on avait  des jeunes en manque de repères, en crise d’adolescence, ce qui justifiait l’intervention policière de l’État, comme «père de substitution» pour faire régner l’ordre sous la forme notamment du couvre-feu imposé. Une autre dimension du fantasme du péril noir, c’est aussi l’hypersexualisation des hommes noirs.

Ces représentations matérialisent la figure de l’ennemi de l’intérieur dans l’espace public. Et ça a des effets très concrets, que ce soit sous la forme des contrôles policiers répétés, des discriminations systémiques. En plus ce sont des représentations qui nous assignent à certaines tâches, à certaines activités, à certains emplois qui vont plutôt valoriser la puissance physique – par exemple typiquement le métier de vigile. Ce qui rend la chose très complexe c’est que c’est un mécanisme d’autant plus efficace qu’il passe aussi par notre propre acceptation de l’ordre supposé naturel des choses, par le fait qu’on se conforme à une certaine image étouffante de la virilité noire. C’est important de reprendre le pouvoir des images, des récits, des discours et d’encourager toutes les initiatives qui justement visent à rompre avec la conception blanche, bourgeoise et hétérosexuée de la masculinité, pour rendre possibles d’autres formes de masculinité.

Je pense au documentaire Black Men Loving d’Ella Cooper sur la question de la parentalité des hommes noirs canadiens.1 Il y a eu le projet Black Boys Don’t Cry du photographe et poète londonien IGGYLDN, on a eu le film  Moonlight de Barry Jenkins, Tarell Alvin McCraney avec « In Moonlight Black Boys Look Blue», les ouvrages de bell hooks, les travaux d’Angela Davis. En France, on a eu l’ouvrage récent de Léonora Miano, « Marianne et le garçon noir», le documentaire Vers la tendresse d’Alice Diop et le travail que vous faites, vous.

Ensuite, AFRIQUE, parce qu’on le veuille ou non, quel que soit notre lien personnel avec le continent africain, je pense que notre sort en tant qu’hommes noirs  est lié au sort de l’Afrique, à sa libération politique, sociale et culturelle. C’est ce que résumait très bien Malcolm X en parlant aux afro-américains, les problèmes africains sont nos problèmes et nos problèmes sont des problèmes africains. Tant que l’Afrique ne sera pas respectée, les noirs ne le seront pas.

Le troisième mot découle du précédent ; c’est PANAFRICANISME parce que justement c’est le projet de libération de l’Afrique de la domination impérialiste.  Je pense que c’est une idéologie politique qui est capable de donner un sens aux expériences vécues des hommes noirs, une manière de se penser, de se percevoir comme sujet historique.

Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?

J’ai choisi FANON pour cinq raisons. D’abord pour sa trajectoire : ça a été un voyageur infatigable qui est né en Martinique, enterré en Algérie après avoir fait le tour de l’Afrique et visité Accra, Conakry, Addis-Abeba. Ce qui est intéressant chez lui c’est le fait qu’il a su déjouer toutes les assignations et ne pas rester à sa place de « nègre ».

La deuxième chose : son refus de toutes les injustices. C’est d’abord l’engagement dans la Résistance contre le nazisme, puis la lutte contre le colonialisme et cette rupture qui a été la découverte du racisme colonial dans l’armée et la France libérée.  Cet enchaînement  est intéressant parce qu’aujourd’hui on a tendance à penser que les luttes sont forcément un peu cloisonnées.

Le troisième point qui me tenait vraiment à cœur et on n’en parle pas beaucoup, c’est la question de l’écriture de Fanon… c’est mon côté un peu littéraire (rires). C’est vraiment disons, Fanon le styliste… C’est un style très énergique, très puissant, marqué justement de fulgurances un peu inattendues, d’images vivantes, de métaphores musculaires, vraiment une écriture du corps, des sensations. On pourrait même dire une encre de chair en fait qui déploie une parole foisonnante, transgressive et qui explore de nouvelles possibilités, en mêlant le langage du corps, celui du rêve, celui de l’inconscient. Et je pense que c’est parce qu’il a su mêler tous ces langages que Fanon a été un des grands penseurs de la race et du racisme.

Le quatrième point, c’était le lien entre la théorie et la praxis. Fanon a su prouver mieux que quiconque qu’être révolutionnaire ce n’était pas quelque chose d’abstrait, mais que toute vie révolutionnaire visait à créer du lien, de la sollicitude, du soin en fait, à réhabiliter le corps et la vie et à réaffirmer la puissance du pouvoir de dire et d’agir. Son souci des autres, cette attention généreuse qu’il a porté à la souffrance et à la vulnérabilité c’est, je pense, ce qui l’a conduit à mettre en place une psychiatrie révolutionnaire. C’est une dimension très importante, le sujet de la santé psychique et mentale, ce que le racisme fait aux corps, à la conscience et à la psyché.

La dernière chose c’est l’anti-dogmatisme. L’une des dernières phrases de «Peau noire, masques blancs » : «Mon ultime prière: O mon corps fais de moi toujours un homme qui interroge »… ça parle de la quête continuelle du sens. Le point d’interrogation c’est ça, c’est le refus de la clôture dogmatique. Quand on est militant c’est vrai qu’on obéit à une espèce d’éthique de convictions très fortes, ça ne doit pas suspendre le débat et la critique.

Quelles sont les formes de dominations que tu penses avoir exercées sur les femmes noires et qu’est-ce que seraient selon toi les solutions concrètes pour y remédier ?

J’ai été élevé par une femme et dans une famille composée de quasi essentiellement de femmes. J’ai cinq sœurs et un frère. C’est un univers très féminin. Du coup, pour les formes de dominations, je dirais que c’est tout le travail lié au care… ce qu’on appelle la charge mentale, le fait de ne pas avoir à supporter le fardeau des tâches, ne serait-ce que le partage des tâches domestiques. C’est quelque chose d’important parce que ça peut aussi expliquer mon parcours un peu de trans-classe. C’est un élément qui m’a permis en tout cas de « m’arracher » à mon milieu d’origine. Quand on acquiert une certaine forme de liberté, il faut toujours se poser la question c’est sur le dos de qui. Si j’ai pu faire des études supérieures c’est lié au fait que j’étais libéré en tant que garçon d’un certain nombre de contraintes, de tâches qui étaient prises en charge par les sœurs et par les filles.

Pour la deuxième partie de la question : je me définis comme un militant panafricain. Quand on est un militant de l’émancipation antiraciste et/ou panafricain, je pense qu’on commence d’abord par faire un travail sur soi, sur ses propres modes de fonctionnement et de relation, et aussi à l’intérieur des organisations auxquelles on appartient dont les structures restent largement masculines. Ensuite il faut relire nos luttes passées et présentes au prisme du genre, ce qui suppose de donner justement toute leur place aux femmes africaines et afrodescendantes dans les combats contre l’esclavage, le colonialisme et aujourd’hui contre le néocolonialisme. Quand on fait l’histoire du panafricanisme, on a beaucoup tendance à mettre la lumière sur les figures masculines alors qu’on pourrait effectivement parler des femmes, de Solitude à Aminata Traoré, en passant par Aoua Keita ou Asantehemaa qui est la reine mère Ashanti, et toutes les femmes anonymes qui luttent au quotidien pour leur dignité.

Capitalisme, colonialisme, masculinité et même  genre sont intimement liés. La situation coloniale a non seulement modifié la situation entre  hommes et femmes mais elle a aussi renforcé le poids de la domination patriarcale en excluant les femmes des espaces de pouvoir qu’elles pouvaient avoir dans la période pré-coloniale. Il ne s’agit pas de dire que les rapports de genre en situation pré-coloniale étaient parfaitement égalitaires mais de prendre conscience que le colonialisme a joué un rôle sur la manière dont aujourd’hui on perçoit nos rapports entre hommes et femmes noires. Le plus important c’est de soutenir les femmes dans leurs luttes contre l’indignité qui leur est faite, les soutenir dans leur auto-organisation en non-mixité, donner de la visibilité à leurs combats, s’intéresser aux mouvements sociaux et aux pensées politiques. Et on ne fera pas l’économie de débats intracommunautaires.

J’ai tout à fait conscience que c’est une tâche très difficile parce qu’elle exige de lutter contre le tabou et la normalisation des violences contre les femmes. Ça exige d’inventer des réponses théoriques et politiques nouvelles à beaucoup de questions : organisation familiale, tâches domestiques, sexualité,  questions matrimoniales, parentalité…

Peux-tu choisir trois mots pour définir tes relations passées et présentes avec les femmes noires et nous expliquer tes choix ?

Le premier mot c’est le mot RESPECT. C’est un mot qui suppose qu’on s’adresse les unEs aux autres comme à des égaux en dignité et en droit, qu’on se traite comme des personnes pas comme des choses. C’est important un respect qui ne hiérarchise pas, qui ne discrimine pas entre les noirEs et qui rompt radicalement avec ce qu’on appelle les politiques de respectabilité. Il n’y a pas de charte de la bonne négritude…Le respect que nous nous devons, c’est un respect inconditionnel ; le respect de notre pluralité d’origines, d’histoires, de parcours, d’expressions de genres et de sexualités.

Le deuxième mot c’est le mot EMPATHIE comme capacité à comprendre nos conditions respectives, à partager nos expériences affectives, émotionnelles, intellectuelles, sociales pour nous décentrer et nous remettre en question. Le truc que j’aime dans l’empathie c’est le fait que ça suppose une connaissance réciproque : ce que nous savons les uns des autres, ce que nous savons de nos craintes et de nos angoisses respectives, de nous doutes, de nos traumas, de nos blessures, de nos rêves, de nos espoirs. Je crois qu’on oublie trop souvent que la violence raciste nous fige parfois dans des rôles étouffants, contraignants. Chez les noirEs en particulier c’est le mythe de la force, de l’endurance. Et du coup ça réduit chacunE d’entre nous au silence, à l’isolement, ça fait de nous un peu des consciences déchirées, fragmentées, solitaires. C’est important de parler, de dialoguer, de raconter, de dire, d’utiliser la parole comme une cure. Pour dissiper les rancœurs, les malentendus, pour échapper aussi au silence et à la solitude.

Cette libération de la parole, elle existe en réalité déjà ; dans les cultures populaires noires, dans la musique ou le cinéma par exemple. Mais c’est une libération qui doit se faire davantage dans le quotidien, nos quartiers, nos villages, nos familles, nos lieux de sociabilité. Ouvrir la voix d’Amandine Gay est un film hyper important. Tous les hommes noirs devraient aller le voir. C’est vraiment une expérience d’empathie,  qui nous fait découvrir des pans entiers de l’expérience des femmes noires qu’on ne soupçonne même pas, y compris quand on est un homme noir, malgré la proximité qu’on peut avoir avec ces femmes-là.

Ensuite la RÉCIPROCITÉ pour sortir de la logique du don sacrificiel. Certains hommes noirs ont parfois tendance à penser que l’attention que leur portent les femmes noires, c’est quelque chose qui leur est dû. Je pense qu’il faut partir du constat que les rapports entre hommes et femmes noirEs ne sont pas immédiatement égalitaires et symétriques, mais qu’il faut introduire de la réciprocité. Ce qui suppose aussi une certaine forme de vigilance, d’attention aux besoins des unEs et des autres, de soutien affectif et moral. On ne peut pas vivre dans l’illusion lyrique de la fusion ou la fiction mensongère de l’unité. La division existe déjà et il faut essayer de travailler pour tendre vers des projets communs. En tout cas ça ne se fera pas sur le dos des femmes noires.

Interview réalisée par Cases Rebelles le 3 janvier 2018.

* * *

S1E1S1E2 S1E3S1E4S1E5S1E6
Masculinités noires : fragments de réponses?
S2E1S2E2 S2E3S2E4 S2E5 – S2E6

  1. https://vimeo.com/110821298

Vous aimerez peut-être :