Mon enfance dans le Black Panther Party

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES

A l’occasion des 50 ans du Black Panther Party nous avons demandé à Meres-Sia Gabriel, écrivaine, poétesse, chanteuse, dont les deux parents étaient dans le parti de revenir sur ce qu’être une enfant de Panthers avait signifié pour elle. Elle nous a offert ce texte très fort. Nous l’en remercions. Vous pouvez découvrir son travail à cette adresse : http://www.sialove.com/ . Twitter : @sialovemusic

Meres SiaUn jour où j’accompagnais mon père dans un de ses voyages, une jeune femme m’a demandé ce que ça faisait de grandir avec un père célèbre. Je lui ai dit : « Ce n’était pas mon cas. » Mon père n’était pas « célèbre » quand j’étais enfant et le fait d’être née dans le Black Panther Party était un secret que je gardais au fond de mon cœur dans certains contextes, quand dans d’autres, c’était une évidence pour moi que les gens savaient. Il n’y avait rien de chic dans mon éducation faite de vêtements et de meubles d’occasion. Une mère trop fatiguée pour me donner de l’attention. Un père si calme que je pouvais oublier qu’il était là. Et une surcharge d’histoires d’assassinats, de guerres intestines, et de complots du gouvernement visant à détruire les NoirEs.

En 1988, j’ai eu l’opportunité d’intégrer un lycée indépendant majoritairement blanc à Pebble Beach, à deux heures de ma ville natale d’Oakland, en Californie. Jusque-là, je n’avais fréquenté que l’école publique d’Oakland. Avant que je ne parte pour ma nouvelle destination, mon père m’a mis en garde: « Ne dis à personne que tes parents sont d’anciens Panthers ». Au même moment, la musique rap devenait plus radicale ; certains de mes artistes préférés portaient des médaillons africains et embrassaient ouvertement l’idéologie révolutionnaire des années 60 et 70 ainsi que la rhétorique anti-apartheid de l’époque. Lyriciste et poète en herbe moi-même, je chantais en chœur avec eux, ravie que cette nouvelle musique cool célèbre mon secret. Mais avec mon entrée dans le monde inconnu des lycées indépendants en internat, mon père pensait que je devais élaguer mon identité. Ne pas crier trop fort qui j’étais. M’intégrer et passer inaperçue. Après tout, à peine trois ans auparavant le gouvernement avait bombardé MOVE – un collectif d’activistes noirEs écologistes, vegans radicaux qui prônait le retour à la nature – assassinant onze de ses membres, y compris des enfants. L’Amérique avait bombardé une de ses propres villes (une fois de plus), tué ses propres enfants et délogé tous les habitants d’un quartier noir. Je suis sûre que mon père avait cela à l’esprit quand il m’a donné ce conseil. J’entrais dans un autre type de monde que celui auquel j’étais habituée. Un univers où la majorité des enseignants blancs pourraient ne pas apprécier mon histoire de Panther. Et ça n’aurait eu pas de sens de m’attirer des difficultés inutiles en m’identifiant haut et fort comme l’enfant de membres du Black Panther Party. Ce n’était pas ses paroles exactes, mais c’est ce que j’avais compris. Et ces mots ressemblaient à ceux que ma mère avait prononcés tout au long de mon enfance pour décrire la façon dont les noirEs radicaux furent ciblés et détruits.

Pendant mon enfance, la famille de ma mère parlait ouvertement des Panthers, à la fois d’une manière critique et élogieuse. En revanche, mon père n’en parlait jamais : ni avec moi directement, ni en ma présence. Ma mère, Asali et mon père, Emory Douglas, étaient tous deux des artistes du Parti qui travaillaient pour le journal. En fait, c’est comme cela qu’ils se sont rencontrés. Une amie plaisantait récemment en disant que cette histoire ferait un scénario génial. Mais l’herbe semble toujours plus verte dans le pré du voisin. Mes parents se sont séparés quand j’avais deux ans et ma mère a quitté le Parti. Épuisée par le combat, sans emploi et à la recherche d’un boulot, ma mère n’était que l’ombre d’elle-même. Elle était comme un hologramme que je pouvais voir, sans jamais vraiment pouvoir le ressentir ou le toucher. Physiquement, elle était là et elle faisait en sorte de subvenir à mes besoins matériels : nourriture, logement, vêtements. Le reste de notre relation était semblable à un tableau dadaïste : intense, atypique et chaotique. Mon père semblait être une personnalité plus stable en surface, mais je n’osais creuser trop profondément. Je le voyais tous les week-ends. Il m’achetait des vêtements pour l’école et m’emmenait faire un tour. Mais il ne me parlait pas. Alors que ma mère me saturait de pensées, opinions, idées dans ce qui était, j’imagine, une tentative de me « protéger et me guider », mon père, lui, donnait très peu de lui-même, me laissant désorientée et sans protection. À ce jour, je connais très peu de choses sur la personne qu’il est. Je ne sais pas quoi lui acheter pour son anniversaire ou la Fête des Pères. Je ne savais même pas quel était son rôle dans le BPP jusqu’à ce qu’à l’âge de 21 ans, lors d’un voyage à Paris, je voie un documentaire à la télévision. Mon amie et colocataire regardait la télévision quand elle a demandé : « C’est ton père?» À ce moment, je vis des sous-titres qui le décrivaient comme ministre de la Culture du Black Panther Party.

Le Black Panther Party était beaucoup de choses pour beaucoup de gens, mais qu’était-il pour les enfants qui sont nés en son sein ? Alors que le monde a tant gagné du Parti, moi et d’autres « jeunes panthères » que je connais sont encore en train de se débattre avec cet héritage. L’une des choses positives pour moi c’est que mes parents m’ont inculqué le goût de la culture, de l’art et de la rencontre humaine. Quand j’ai découvert, adulte, qu’il y avait des sections BPP à travers le monde, j’ai mieux compris mon envie de voyage, en la recontextualisant dans mon héritage. À 15 ans, je suis allée en Indonésie chez une amie rencontrée à l’internat. À la fac, je suis allée à Paris où je me suis liée avec Julia Wright (la fille de l’auteur Richard Wright), qui était une amie de mon père et je suis finalement allée faire mes études supérieures là-bas. Pendant tout ce temps, mes parents n’ont eux-mêmes jamais exprimé un grand intérêt pour les voyages. Puis j’ai vu ces magnifiques photos de mon père en Algérie dans les années 70 et sur la Grande Muraille de Chine. Bien sûr, mon père voyage beaucoup maintenant, mais quand j’étais plus jeune et que je mourais d’envie d’explorer le monde, j’ignorais que cela pouvait être une conséquence directe de mon enfance atypique dans le BPP. Beaucoup d’autres « jeunes panthères » que je connais ont également eu des expériences culturelles et éducatives éclectiques. Mon orientation professionnelle est un choix qui reflète aussi mon éducation dans le BPP. Pendant neuf ans, j’ai été éducatrice et ardente défenseuse de l’éducation alternative, peut-être avais-je été inspirée par mon enfance passée au centre d’apprentissage du BPP à Oakland?

button_blackpantherpartyMais qu’en est-il de preuves concrètes de révolution? Les Panthers ont été tellement pris dans les dynamiques de groupe et le fait de «changer le monde» qu’ils ont échoué à veiller sur la plus importante institution révolutionnaire: la famille. Certes, le rôle du Cointelpro était de détruire l’héritage du BPP et quelle meilleure façon de le faire que de détruire l’idée d’une lignée dans l’esprit de ceux qui sont chargés transmettre? Si vous regardez la réunion du 50ème anniversaire, il n’y a pas d’enfants de membres des Black Panthers parmi tous les comités d’organisation, dans la présentation des ateliers ou parmi les invités à se produire au gala ou à l’un des événements communautaires. Les enfants à l’époque et encore aujourd’hui, sont une question secondaire. Alors que le Learning Center d’Oakland a en définitive mis au point un modèle national d’éducation, ma grand-mère se plaignait que la garde des enfants était mal gérée par des personnes sans formation. Les plus fragiles d’entre nous, les bébés, ont été négligés.

Ma grand-mère et ma tante se déplaçaient chaque week-end pour venir me chercher à la crèche qui fonctionnait 24h/24. Elles détestaient la façon dont c’était dirigé tout comme le fait que je n’avais jamais ma mère (ou mon père d’ailleurs) pour moi-même. Ma mère, comme les autres femmes, était en charge des groupes de tout-petits et de bébés, comme si les mères étaient interchangeables. Ma grand-mère décrit des scènes de moi en train de pleurer et essayer d’atteindre ma mère, réclamant son attention alors qu’elle tenait un autre bébé dans ses bras. C’était une façon très expérimentale et problématique d’éduquer les enfants. De nombreux enfants ont été détruits et de nombreuses relations parent-enfant ont été affaiblies par cette structure ou plutôt l’absence de structure. Quand ma mère n’avait plus d’autres enfants à charge, de programmes à diriger ou de journaux à vendre, elle était frappée d’un épuisement si écrasant qu’il lui volait tout désir d’être parent. Et il en a été ainsi le reste de notre vie ensemble. Je ne sais pas où est mon père dans tout cela. Où était-il quand ma mère prenait soin de tous ces autres enfants? Où était-il le week-end ma grand-mère venait me chercher? Où était-il quand ma mère épuisée dormait pendant des jours. Je n’en ai aucune idée. Nous n’avons jamais parlé. Pour l’essentiel, mes deux parents étaient émotionnellement absents. Les personnes qui me gardaient et prenaient soin de moi à ce moment-là, en dehors de la crèche des Panthers, étaient ma grand-mère et ma tante. Fort heureusement, elles m’ont fourni toute l’attention et l’éducation auxquelles chaque enfant a droit. Une fois que le livre de mon père a été publié vers 2007, je me suis sentie en sécurité pour sortir du placard révolutionnaire. C’est devenu glamour d’être une « Panther » et j’étais fière de partager avec les autres mon patrimoine de « jeune panthère ». Le BPP regorge d’histoires intrigantes qui ne peuvent être racontées par une seule personne ou en une seule fois. En accompagnant mon père, j’ai apprécié le fait de pouvoir combler les vides laissés dans l’enfance et acquérir une compréhension intellectuelle pour lier les fragments ensemble. Et comme la jeune femme qui m’a demandé ce que ça faisait de grandir avec un père célèbre, j’ai commencé à idéaliser l’histoire du BPP, jusqu’à ce qu’un jour, mon père me raconte la façon dont le Parti avait incité les NoirEs à acheter des biens immobiliers et faire construire à Emeryville, une petite ville située entre Oakland et Berkeley. Ils voulaient établir une communauté noire là-bas parce qu’elle était peu développée. Mais « les gens n’étaient pas prêts« , a dit mon père. Maintenant Emeryville est une ville animée, aussi gentrifiée (colonisée) que le reste d’Oakland. Il est trop tard pour que j’achète là-bas vu mon salaire. En fait, il semble qu’il est trop tard pour que je puisse louer ou acheter quoi que ce soit, dans la ville où j’ai grandi ou ses environs. Frustrée par ces obstacles et me demandant pourquoi mon héritage de « jeune panthère » ne semble fournir aucun type d’avantages matériels, j’ai demandé à mon père pourquoi il n’avait pas au moins acheté quelque chose pour lui dans Emeryville, même si «le peuple» n’était pas prêt. « Tu aurais eu quelque chose à donner à tes enfants aujourd’hui » lui ai-je dit. Il me regarda d’un air absent.

J’ai depuis cessé de regarder ce que le BPP avait fait pour le monde et je me suis demandé ce qu’il avait fait pour moi et les autres « jeunes panthères» qui ont été directement touchés par ses échecs et ses succès. Après la dislocation du Parti ceux qui venaient de la classe moyenne ont compris qu’il était temps d’arrêter l’expérimentation et de commencer à assurer l’avenir financier de leurs enfants ; tandis que d’autres ont continué à errer aux quatre vents, toutes leurs cicatrices grandes ouvertes. J’ai entendu des histoires effroyables sur ce qu’il est advenu de certains enfants et leurs parents après le Parti. Mais je ne peux pas honnêtement dire que c’est lié au BPP, parce que je n’y étais pas et je ne les connaissais pas avant. Ce que je sais c’est que tout le monde est entré dans le parti avec son propre ensemble de valeurs. Lorsque les valeurs du Parti entraient en conflit avec certaines de ces valeurs, ces gens sont partis. Alors que d’autres étaient plus ouverts à l’expérimentation mais avec leurs propres limites. Et certains étaient comme des seaux vides, espérant être menés et remplis par la révolution. Mais à la fin, quand les choses se sont effondrées, les gens sont retournés dans des cadres familiers, dans ce qui existait pour eux avant qu’ils n’intègrent le Parti et dans tout le confort ou l’inconfort financier associés. Ceux qui venaient de la classe moyenne sont retournés dans la classe moyenne. Ceux qui venaient de la pauvreté, s’ils n’avaient pas trouvé d’opportunités dans le Parti, sont retournés dans la pauvreté. Le Parti n’a pas enseigné aux gens comment prendre soin de leurs enfants ou d’eux-mêmes. Je ne suggère pas qu’il aurait du le faire. Mais je fais appel à vous, lecteurs, lectrices, pour que vous vous rappeliez, lorsque vous examinez le Parti en faisant l’éloge de ses accomplissements, qu’il y a plus de victimes que celles qui ont été comptabilisées. Surtout si comme moi vous considérez que la famille est une institution révolutionnaire sacrée.

Meres-Sia Gabriel (Octobre 2016)

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