Monsters and Men, de Reinaldo Marcus Green

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, POLICES & PRISONS

Monsters and men« A simple right or left can mean life or death
Epic fail or nice success
Days of pleasure or nights of stress »

Ka – Decisions

Qui sont les monstres et qui sont les hommes du film1 de Reinaldo Marcus Green ?
Nous sommes des êtres de choix. De choix concrets. Ils structurent notre être, notre éthique. Par-delà les hésitations, les conflits intérieurs, ce sont nos choix au bout du compte qui affectent le monde et les individu.es qui nous entourent. “A simple right or left” comme le dit Ka, rappeur de Brownsville, dans son morceau Decisions, peut changer une destinée du tout au tout. Et dans la mesure où nos vies sont organisées par des systèmes profondément inégalitaires nous ne faisons pas face au même type de choix selon nos positions sociales. Choisir entre la peste et le choléra laisse un goût profondément amer.

À Brooklyn, Big D, vendeur à la sauvette qui rappelle intentionnellement Eric Garner, est assassiné lors d’un contrôle de police.
Autour de ce crime injustifiable, Reinaldo Marcus Green, inspiré notamment par Amores Perros, déploie un triptyque qui confronte trois hommes à des choix déterminants concernant l’affaire, des dilemmes forts où la conscience le dispute au désir de tranquillité.

Il y aurait à réfléchir sur l’intrication entre les questionnements et la masculinité, le fameux « men » du titre ; la victime est un homme et ce sont des hommes qui sont au centre du récit. En périphérie, les femmes sont toutes porteuses d’autres discours très clairs sur l’idée du choix dans le contexte spécifique des violences policières ; on ne verra jamais leurs hésitations.

Le film est bâti sur les silences pesants propres à l’introspection des trois hommes et à leur embarras. On regrettera que la musique vienne sur-occuper malgré tout le terrain sonore. Parce qu’au fond ces hommes face à nous, secoués de dilemmes, c’est nous face au miroir. Qu’avons-nous fait quand la police a tué ? Que ferons-nous la prochaine fois ? Prendre part à la guerre en cours contre les violences policières, est-ce réservé à quelques sacrifiables ou aux familles qui n’ont pas d’autre choix ? Quel ordre socioracial ma passivité sert-elle ? Quelles sont mes excuses pour continuer à ignorer ou me contenter de réagir sur les réseaux sociaux ? Comment je négocie avec ma conscience mon choix de rester dans le confort ?

Manny, un ancien petit dealer en passe de se ranger connaissait Big D. Il était présent et a filmé la scène du crime policier. Les deux voies qui s’offrent à lui sont aussi simples que conséquentes. Il a déjà une petite fille, sa femme est de nouveau enceinte et il vient de décrocher un nouveau boulot. S’il ne partage pas la vidéo, il va pouvoir profiter pleinement de ce nouvel élan inattendu que connait son existence. S’il partage c’est la viralité assurée et l’enfer du harcèlement policier lui tombera dessus, sans pitié ; renseignez-vous sur le destin Ramsey Orta auteur de la vidéo de la mort d’E.Garner, la regrettée Erika Garner disait de lui que c’était un soldat. Et qu’on se rappelle ici le lourd tribut qu’ont payé les frères Traoré, soldats d’une guerre qu’ils n’ont pas voulue, au combat Adama.

Dennis Williams est officier de police à Brooklyn. Il connait la violence du flic assassin. Il expérimente aussi régulièrement le racisme de l’institution qui l’emploie lors de contrôles routiers qui l’insupportent. Il peut témoigner contre son collègue ou se taire. L’éthique ou l’omerta. Alors qu’il semble disposé à le faire tout bascule quand une de ses amies le confronte lors d’un repas ; il se métamorphose alors en avocat du diable, invoquant pitoyablement la dangerosité du métier de flic, la peur quotidienne et la rengaine habituelle : “Vous n’êtes pas flics, vous ne pouvez pas savoir…
Revenons à la question du choix. Reinaldo Marcus Green semble demander ceci : peut-on faire des choix radicaux, des volte-faces par rapport à un itinéraire de renoncements acté des années auparavant ? Comment faire des choix présents qui désavouraient complètement nos choix passés ? Non seulement cela nécessite de sacrés changements individuels mais aussi, au niveau des mécanismes de déresponsabilisation, cela implique d’accepter qu’on a de la latitude, que l’on n’est pas agi ; bref , se raconter une autre histoire, moins victimaire. Mais le confort n’aide pas à faire des choix nous dit Green.

La troisième partie du film c’est Zyrick, jeune joueur de baseball prometteur. Il peut se laisser porter par le succès et fuir ce Brooklyn qui tue les noir.es ou s’investir dans la mobilisation en cours pour Big D. et compromettre son échappée. Pour son père, fataliste, la situation est claire : la police a tué et tuera encore, que Zyrick sabote son avenir n’y changera rien. Mais Zyrick cherche du sens et il connaît le harcèlement policier, le fameux Stop and Frisk new-yorkais, qui a mené à la mort de Big D.
Alors que les quelques critiques du film semblent s’accorder pour louer sa complexité et son absence de manichéisme notamment – on s’en doute – parce qu’il met en scène les atermoiements d’un flic noir, il me semble bien plutôt que Monsters and Men est un film d’interpellation. Chaque transition dans le triptyque se fait par un échange prolongé de regards entre les personnages centraux. Le plus significatif est celui qui passe de Manny à Dennis à travers une glace sans tain. Manny ne voit pas le flic, mais il sait qu’on le regarde. Les personnages de Green ne voient pas les spectateurs, mais ils savent que nous les regardons et ils nous interpellent : “Et vous qu’allez-vous faire? Qu’allez vous choisir ?
Si l’on accepte la proposition sémantique de Green, les monstres – concept ô combien problématique – ce sont peut-être ceux qui ne se posent pas de questions, qui adhèrent sans réserve à ce système meurtrier. Seraient maintenus dans la communauté humaine celles et ceux qui questionnent.
Pourtant au final ce ne sont pas les débats intérieurs qui comptent : ce qui sauve des vies ou les condamne ce sont les choix concrets. Est-ce que la monstruosité n’est pas plutôt de croire au choix dans un monde où les victimes et leurs proches n’en ont eu aucun ?

Reinaldo Marcus Green réalise ici un premier long-métrage prenant, malgré quelques longueurs. Il a auparavant réalisé deux cours métrages. Stop (2015) parle de violence policière et Stone cars (2013) de choix. Reinaldo est le frère de Rashaad Ernesto Green qui a entre autres réalisé Gun hill road (2011), l’histoire d’une jeune fille trans à Harlem.
Bravo aux frères Green pour ces films, certes imparfaits, mais positivement dérangeants. Encore une affaire de choix sans doute.

M.L. – Cases Rebelles (Février 2019)

  1. à l’heure où nous écrivons, il n’y a pas encore de date de sortie en France pour Monsters and Men []