« NO! The Rape documentary » de Aishah S. Simmons

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE

NO! The Rape documentarySorti en 2006, No! The rape documentary s’attaque à la question du viol de femmes noires dans la communauté noire aux États-Unis.
Réalisé par Aishah Shahidah Simmons, il rassemble des témoignages de femmes qui ont été victimes de viol, des interventions de féministes sur l’histoire des africaines-américaines, ainsi que de la danse et des textes de poésie. Simmons compose ici un film sensible qui analyse et déconstruit le silence autour des violences sexuelles et l’invisibilisation qui en résulte.
Malgré quelques maladresses et lieux communs sur les catalyseurs de la violence masculine, NO! reste un film fort, à la fois un travail militant, un outil pédagogique et l’écriture d’une Histoire des femmes (Herstory). On y retrouve entre autres Aaronnette M. White, Elaine Brown, Angela Davis, Jonetta B. Cole, Charlotte Pierce-Baker ou encore Essex Hemphill.

Même si une femme admet qu’elle veut une activité sexuelle, si elle dit qu’elle ne veut pas être pénétrée, qu’elle ne veut pas d’acte sexuel complet, ça veut dire « non ». Il n’y a pas que ça qui veut dire « non ». « Je ne suis pas sûre » veut dire « non ». « Attendons un peu » veut dire « non ». « Je ne sais pas » veut dire « non ». Les hommes doivent se sentir responsables de leurs actes. S’il a l’impression de recevoir des messages contradictoires, il doit arrêter et clarifier la situation. (Aaronnette M. White)

Il y a cette croyance que les femmes n’ont pas le droit de dire « non » dans certaines circonstances. Elles n’ont pas le droit de dire « non » s’il est tard et qu’elles sont seules dans une chambre avec homme. Elles n’ont pas le droit de dire « non » si l’homme est excité. Elles n’ont pas le droit de dire « non » si elles ont laissé entendre avant qu’elles pouvaient être intéressées. Nous avons beaucoup d’a priori sur le droit des femmes de dire « non ». (Beverly Guy-Sheftall)

Articuler les témoignages à une Histoire des violences

Aishah S. Simmons, elle-même victime de viol et d’inceste, ne prend pas personnellement la parole dans son documentaire. Huit autres femmes racontent le(s) viol(s) et tentatives de viol qu’elles ont subis enfants et/ou adultes. Elles ont été agressées par des petits amis, oncles, voisins, inconnus, professeurs d’université, camarades de classe. Les « survivantes », comme elles se définissent, reviennent sur ces agressions et le chemin parcouru depuis pour surmonter le traumatisme. La parole tient un rôle central, l’engagement féministe également.
No! The rape documentary déroule un fil de questions et d’éléments de réponses autour des huit récits en incluant les propos de chercheuses, historiennes, sociologues, pasteures, travailleuses sociales et militantes – qui témoignent parfois aussi de leurs propres agressions : qu’est-ce qu’un viol ? Quelle est la place du viol dans l’histoire des femmes africaines-américaines? Quelles ont été les luttes des femmes noires contre le sexisme et les violences subies dans la communauté ? Quelle est la place du féminisme dans les luttes d’émancipation des noir-e-s aux États-Unis? Et comment lutter contre ces violences intracommunautaires ?

Dès la première partie du documentaire, l’oppression sexuelle des esclaves noires en Amérique et son impact destructeur sur des générations de femmes noires sont abordés. Qu’il s’agisse des viols systématiques sur les bateaux et dans les plantations par des hommes blancs, ou de l’exploitation des corps dans le travail et la reproduction organisée. NO ! interroge l’inscription de ces violences dans la société américaine jusqu’à aujourd’hui, et leur incidence sur l’accessibilité (physique et symbolique) du corps des femmes noires qui en a résulté.
Les femmes interviewées mentionnent également des figures telles que Sojourner Truth et rappellent que le sujet du viol n’était probablement pas un tabou dans la communauté noire à l’époque puisque ça faisait partie des violences que les esclaves fuyaient. De plus après l’abolition, des campagnes militantes comme celles de Ida B. Wells liaient violence sexuelle contre les femmes noires et lynchages des hommes noirs : tout comme le mythe de la femme noire lascive, le stéréotype du violeur noir justifiait le régime de terreur imposé à la population dans le Sud des États-Unis (voir ici pour une histoire des mouvements anti-viol) .

Pouvoir et constructions de genre

Nous avions l’habitude de dire : nous soutenons le mouvement pour l’autodétermination, nous soutenons le mouvement de libération des noirs, mais ce mouvement ne va pas réussir si la communauté noire est en guerre contre elle-même. Tant qu’il y a aura cette violence ignorée. (Loretta Ross)

Le documentaire nous conduit ensuite aux années 1950 à 1970 avec le mouvement des droits civiques, le Black Power et les Black Panthers. Les hommes s’emparent du leadership des luttes d’émancipation tandis qu’auparavant les femmes étaient également en tête de ligne, et le combat contre le racisme devient aussi une lutte entre deux masculinités (blanche et noire) pour un pouvoir indéniablement viril. En outre, le film insiste énormément sur l’idée de sacrifice (des femmes noires), qui tente de justifier le silence sur les violences intra-raciales : parler ce serait trahir, attaquer les hommes noirs ce serait menacer la cohésion du groupe.

[…] And when you’re gone,                 […] et lorsque tu pars
a woman is left                                       une femme reste seule
healing her wounds alone.                  à soigner ses blessures.
But we so called men,                          Mais nous soi-disant hommes
we so called brothers,                          soi-disant frères
wonder why it’s so hard                        nous demandons pourquoi c’est si dur
to love our women                               d’aimer nos femmes
when we’re about loving them           quand nous les aimons
the way america                                  comme l’amérique
loves us.                                                nous aime.
(extrait de « To Some Supposed Brothers », de Essex Hemphill)

Lorsque la décennie 1990 est abordée, c’est de la force des normes sexistes édictées par les figures puissantes de la communauté qu’il est question. Simmons cite prêtres et pasteurs en exemple. Pour illustrer son propos elle choisit l’emblématique affaire Tyson1, pendant laquelle leaders religieux et leaders politiques comme le Révérend T.J. Jemison2 ou Louis Farrakhan3 avaient soutenu le violeur. En plus d’un message de solidarité de classe entre hommes puissants, c’est de la prise en compte ou plutôt du refus de la prise en compte du consentement des femmes dont il est question ici.
Simmons introduit alors dans son film le gangsta rap comme signe extérieur d’une culture du viol et des violences contre les femmes noires. Mais si le gangsta rap n’est pas à sauver sur ce point, il me semble qu’en faire l’unique véhicule est assez attendu4 . C’est même un couplet récurrent des médias et des politiques américains depuis la fin des années 80, ce qui permet de minimiser une histoire américaine saturée de violence sexuelle. Bien d’autres genres/médias génèrent et communiquent stéréotypes sexistes et banalisation de la violence contre les femmes noires (cinéma, publicité, bande-dessinée, etc…). Et comme l’explique bell hooks ici, les artistes et producteurs de gangsta rap répondent à et alimentent des stéréotypes et une culture de violence déjà existante, pour un public d’acheteurs majoritairement blancs et jeunes, et pour un maximum de profit. Le gangsta rap ne touche pas seulement les jeunes noirs, et le sexisme présent dans une partie du rap appartient à une culture de viol qui concerne l’ensemble de la société américaine.
Hormis cet exemple isolé l’objet du film n’est pas vraiment le décryptage des cultures populaires ; l’attention reste surtout focalisée sur le traitement de ces violences dans l’histoire des luttes noires et la force politique du « dire, dénoncer ».

Briser le silence dans la communauté noire

Le silence n’est pas seulement la parole absente, il est aussi la parole ignorée. Dans le combat contre les viols commis par des hommes blancs sur des femmes noires, et contre l’obsession du violeur noir qui justifiaient les lynchages, l’attention portée aux violences inter-raciales a invisibilisé les violences intra-raciales. C’est un autre des points importants développé par le documentaire
Mais là encore pour l’illustrer, le film emprunte un raccourci et la poésie de Honorée Fanone Jeffers utilise de manière ignoble la référence au procès des Scottsboro 9. Jeffers ironise effectivement sur le soutien que « les 9 » ont reçu à l’époque, ajoutant qu’à sa connaissance en Alabama aucun homme noir n’est « dans le couloir de la mort pour avoir prétendument ou non violé une ou deux ou combien, combien de leurs soeurs » . Outre la question de la peine de mort qui reste très ambigüe ici, lier sans explication « les 9 » à la question des viols ignorés de femmes noires revient à les relier de nouveau à une accusation de viol. Je trouve ça gratuit et carrément déplacé. L’intention réelle de Simmons reste très trouble ici.

Les interviewées précisent également que la littérature noire a longtemps été un espace d’invisibilisation de la violence à l’encontre des femmes noires, traitées comme juste un détail de la narration , jusqu’à ce que des auteurs féministes comme Maya Angelou, Toni Morrison, Ntozake Shange, Alice Walker ne focalisent l’attention sur les victimes et les conséquences des violences sur leurs vies.

Dans un dialogue permanent entre les dimensions personnelles et politiques, NO! appréhende aussi les viols comme moyens d’oppression et de contrôle des femmes (noires) et de maintien d’un ordre social. Et non comme une somme d’attaques isolées et inexplicables, ou comme l’expression d’un prétendu trop plein d’agressivité masculine incontrôlable. D’où l’importance des luttes féministes qui lient les différentes oppressions sociales entre elles, comme notamment celle des lesbiennes noires des années 1970 :

Nous étions des militantes contre le racisme, mais nous étions aussi des militantes pour nos droits en tant que femmes noires de définir notre propre analyse politique. […] Les lesbiennes noires ont véritablement été en première ligne sur les questions de politique sexuelle dans la communauté noire et sur les problèmes de violence contre les femmes noires. Puisque nous sommes de toutes manières exclues (« outcasted »), nous allons forcément parler ouvertement de justice et dénoncer l’oppression quels que soient les résultats, car on ne s’attend pas à être acceptées un jour. (Barbara Smith, co-fondatrice du Combahee River Collective)

Dans NO! les anciennes victimes reviennent sur leurs sentiments lors de l’agression et sur les raisons qui les ont poussées ou non à dénoncer le violeur à l’époque. Culpabilité, peur des représailles, déni ; agresseur peut-être protégé par son statut social, sa place dans la communauté ; jugement de l’entourage, etc. Elles disent parfois avoir minimisé l’agression, s’être détournées de la réalité, manière aussi de se protéger. Mais il est clair pour toutes que parler a été une étape primordiale dans le long processus de guérison. Guérison, justice, et protection, puisqu’il s’agit aussi de se protéger (soi et d’autres femmes) de nouvelles agressions sexuelles. Les souffrances physiques et psychologiques, l’isolement, les longues thérapies sont aussi racontées. Et à travers les récits personnels et les luttes féministes évoquées, A. Simmons met aussi en valeur la sororité (solidarité entre femmes, « sœurs » ) qui permet aux femmes de s’exprimer dans des espaces protégés et de s’organiser.

Responsabilité collective de lutte contre les viols

Comment lutter contre les violences sexuelles faites aux femmes dans la communauté noire? Parler, dénoncer, lutter politiquement sont les premières initiatives promues dans le film d’A.S. Simmons. Puis assez vite arrive la question de la protection, de la prévention, à l’intérieur des familles ou plus largement dans la communauté. L’éducation des jeunes, filles et garçons, sur la sexualité, le consentement, le sexisme et la violence reste un travail essentiel et pourtant rarement mis en place :

« Seules les mauvaises filles savent des choses sur le sexe dans la communauté noire ». On continue à y croire ; que le meilleur moyen de protéger les petites filles est de les laisser dans l’ignorance. Nous travaillons dur pour dépasser ça. Au centre contre le viol de Washington, nous avons du faire beaucoup d’éducation sexuelle pour lutter contre le viol.  (Loretta Ross)

La femme noire est rarement vue comme un être de valeur et qu’il faut protéger ou qui a un honneur qui doit être nourri et protégé. Ma mère n’était certainement pas protégée quand elle grandissait. Alors elle ne savait pas vraiment comment me protéger. Si la situation était inversée, je me battrais jusqu’au bout si qui que ce soit touchait à ma fille comme ça. (Rosetta Williams)

La prévention et le travail de la communauté ça peut être aussi des groupes de travail non-mixtes hommes (tel que Men Stopping Violence dont quelques membres apparaissent dans le film), un travail sur la violence masculine et la masculinité.

Nous devons chercher de quelle manière aborder ça dans notre communauté. Certainement en dehors du système de justice pénale, ou d’injustice pénale. Nous devons vraiment y réfléchir. Et j’ignore si nous pouvons nous permettre de rejeter certaines personnes et les faire enfermer pour toujours. Je n’y crois pas. Je crois que les gens peuvent changer s’ils veulent changer. C’est la question que nous devons poser aux hommes noirs. (Janelle White)

Enfin dans NO! la mise en place de moyens de lutte et de prévention collectifs et intra-communautaires est valorisée à côté des réponses strictement judiciaires. En effet, le film n’exclut absolument pas de porter plainte et la question de la pertinence de l’enfermement n’est pas discutée. Mais différent-e-s intervenant-e-s expriment tout de même le désir d’autres solutions que la prison pour lutter contre les viols. Parce que c’est la responsabilité de chacun-e et de tou-te-s.

*      *      *

Aishah Sahidah SimmonsAishah Shahidah Simmons est réalisatrice radio, cinéma et télé, écrivaine, poétesse et vit à Philadelphie. Elle se définit également comme féministe et lesbienne. Elle travaille sur les questions de race, genre, violences sexuelles, homophobie.
En 1992 elle crée AfroLez Productions, une structure d’art et multimédia qui « s’engage à utiliser l’image en mouvement, le spoken word et l’écriture pour contrer les effets néfastes du racisme, du sexisme, de l’homophobie, et du classisme dans la vie des personnes marginalisées et opprimées avec un accent particulier sur les filles et femmes de la diaspora africaine ».
Ses premiers films sont Silence…broken (8′) (voir) en 1993 et In my father’s house (15′) en 1996. No! The rape documentary (94′) est le plus récent.
Simmons et deux autres co-productrices de NO!, Tamara L. Xavier et Joan Brannon, ont également co-fondé en 1999 le Groupe du 6 novembre, un groupe non-mixte « né en France de la rencontre […]  de lesbiennes dont l’histoire est liée à l’esclavagisme, à l’impérialisme, aux colonisations, aux migrations forcées, celles qui sont désignés dans les pays anglo-saxons sous le générique lesbians of color ».
Elle est la fille de Gwendolyn Zoharah Simmons, activiste et professeure de religion, et de Michael Simmons, également activiste , qui apparaissent tous deux dans NO!

NO! The rape documentary a été conçu comme un outil pédagogique à destination d’enfants et d’adultes, et s’accompagne d’un guide d’étude.  Parallèlement à la diffusion de NO! aux États-Unis et à l’étranger, Aishah S. Simmons intervient régulièrement (conférences, atelier) autour des questions de violences sexuelles.

Le site du film NO! : http://notherapedocumentary.org/

Cases Rebelles – juin 2012

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  1. Desiree Washingon a été violée en juillet 1991 par Mike Tyson. Celui-ci a nié le viol et s’est défendu en argumentant que D. Washington était consentante. En février 1992 il a été condamné à 6 ans de prison dont 4 en probation.
  2. président de la National Baptist Convention, de 1982 à 1994
  3. un des leaders de la Nation of Islam
  4. Pour une analyse plus complète et plus subtile sur les cultures populaires, voir (en anglais): bell hooks, Cultural criticism and transformationhttp://www.youtube.com/watch?v=KLMVqnyTo_0

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