Nouvelles géographies africaines de l’amour, du désir et de la représentation avec Z’étoile Imma

Publié en Catégorie: AFRIQUE DECOLONIALE, TRANS & QUEER LIBERATIONS

Z’étoile Imma est professeure à l’Université de Notre Dame (Indiana, Etats-Unis) dans le cadre du programme d’études de genre, sexualités, race, littérature et cinéma africain et afro-diasporique. Elle est aussi poétesse.
Dans cet entretien réalisé en Mai dernier, elle nous parle de deux de ses projets en cours, en résonances profondes . « Our Queer Mandela: Simon Nkoli, the Archive, and the uses of an African Queer » s’attache à rassembler et analyser la production qui s’est faite autour de Simon Nkoli, militant queer anti-apartheid. Et avec « Love Stories from Africa », Z’étoile Imma travaille à montrer comment les thèmes de l’amour et du désir, dans la littérature africaine contemporaine, participent à déconstruire les discours habituels sur les corps africains, les espaces, le genre. Enfin, elle aborde l’importance du travail de Zanele  Muholi et en quoi ses travaux photographiques et ses films proposent de nouvelles pratiques de représentation.

C.R. : Peux-tu nous dire qui était Simon Nkoli qui est au cœur de ton projet nommé « Our Queer Mandela: Simon Nkoli, the Archive, and the Uses of an African Queer Icon » ?

Z’ETOILE IMMA : Simon Nkoli était un militant queer qui venait du township de Sebokeng. Il était intéressant à bien des égards. C’était un militant, contre l’Apartheid, un jeune militant dans les années 1980 qui affichait ouvertement sa sexualité. Il a été emprisonné en Afrique du Sud, comme beaucoup de militants. Alors qu’il était en prison, il a révélé son homosexualité à ses co-défendeurs.
Cela a causé pas mal de remous parmi les militants africains qui se trouvaient en prison durant cette période ; ils pensaient que sa sexualité serait utilisée pour délégitimer leurs actions, leur rôle dans la lutte. Mais il a persévéré, et a continué de poser des questions importantes, de pousser les gens à prendre en compte les identités multiples. Donc, il a demandé, disons exigé d’avoir un espace, dans le cadre du mouvement anti-apartheid, en tant qu’homme noir, gay, venant du township.
Ça n’a pas été fait. À l’époque, si vous étiez gay, vous n’en parliez pas. Mais lui, il était décidé à parler ouvertement de sa sexualité dans le contexte de l’apartheid en Afrique du Sud, ce qui l’a amené à être confronté à des tensions problématiques tant dans la communauté gay blanche qui ne voulait pas parler de race, que parmi les militants africains qui ne voulaient pas parler de sexualité.

Donc à bien des égards, il a été, d’une certaine manière, ce militant queer qui a émergé dans les années 80. Il a continué à militer pour les droits des queer en Afrique dans les années 90, jusqu’à sa mort en 1998. Il a été l’une des premières personnes à parler de sa séropositivité. L’une des raisons pour lesquelles le livre s’intitule “Queer Mandela”, en fait, je tire ce titre d’un artiste-performer, Steven Collin qui qualifiait Simon Nkoli de Queer Mandela dans le contexte de l’Afrique du Sud.
En fait, ils avaient des parcours assez similaires – c’est lorsqu’ils étaient de jeunes activistes qu’ils ont été emprisonnés. Après qu’il eut quitté la prison, il a voyagé aux États-Unis, en Europe. Il a créé des alliances, des coalitions avec des gens. Malheureusement, ces gens ne partageaient pas le même intérêt pour l’intersectionnalité, et il retourna en Afrique du Sud pour continuer de militer. Et il était très visible, très public, tant dans les journaux, que dans les émissions radios, ce genre de chose, pour rendre son combat visible.
Jusqu’à présent, sa vie n’a pas fait l’objet d’une étude approfondie. Les gens parlent de lui en tant que militant queer, les gens le reconnaissent, mais je m’intéresse à la manière dont les médias et les films le représentent, à la manière dont l’industrie de la mémoire le perçoit. Mon intérêt se porte aussi sur les textes qu’il écrivait lorsqu’il était en vie.

Et l’une des questions que je me pose avec ce projet est celle de la manière dont son iconographie a été utilisée dans son histoire à lui. Quelles ont été les contributions qu’il a apporté à ce moment précis alors que les gens se posent de plus en plus de questions sur les queers d’Afrique, le mouvement queer en Afrique, l’identité queer, à quoi ressemble la lutte LGBT “globale” qui traverse la diaspora africaine. Des discussions intéressantes se font à l’échelle transnationale. Il était le prédécesseur de ce mouvement actuel, du moment dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui.

Quelles étaient les raisons qui t’ont poussée à commencer cet autre projet « Love stories from africa« ?

Oh, c’est une question géniale… Le projet est toujours en cours, c’est mon second livre en fait. J’écris ces deux livres en même temps, et ils se font écho. Je parlais aussi de cette question de l’amour durant la conférence aujourd’hui, l’amour comme une sorte de moyen de résister à la représentation des femmes et hommes noirEs comme étant trop sauvages pour être capables d’aimer.

Tu sais, j’ai suivi mes études à l’Université en Virginie, la terre de Thomas Jefferson :  l’une des chose qu’il disait à propos des noirEs était que nous n’avions pas la capacité d’éprouver des émotions profondes et complexes. Ce fossé vient du fait que les anthropologues allaient en Afrique, voyaient que les hommes épousaient trois femmes, et en concluaient “c’est juste une affaire de famille, juste parce qu’ils ont besoin d’enfants pour travailler dans leur fermes”. Et donc il y avait cette idée que nous ne connaissions pas de romance dans nos relations, que nous n’avions pas de compassion, pas d’amour. La seule forme d’amour dont on parle dans le contexte africain dans les médias c’est l’amour maternel. Mais on ne voit pas l’amour passionnel, érotique abordé largement  que ce soit dans les textes critiques ou dans la culture plus populaire, bien que nous ayons des chansons d’amour. Tu sais, cette passion dans les chansons d’amour appartient au contexte culturel du continent africain. Il y a aussi cette manière de voir les noirEs comme des êtres hyper-sexualiséEs ; l’acte sexuel est perçu comme étant animal, il est dépourvu de lien affectif, de questions d’intimité. C’est toujours perçu comme “Oh, vous voulez juste coucher”. Du coup, c’est ça que j’ai envie de bousculer. Tout mon travail… c’est la base de mes recherches universitaires. Et le type d’enseignement que je prône fait partie d’un plus large projet qui vise à humaniser les NoirEs ; qu’il s’agisse de la diaspora sur le continent africain ou les deux et pour réfléchir à la manière dont on questionne,  envisage l’intimité comme un outil de résistance ; un projet humanisant pour nous connecter entre nous-mêmes, et le potentiel radical du corps, le corps érotique dans notre communauté. Donc il n’est pas toujours question du regard, celui qui est posé sur nous, qui présume de notre sexualité. Au contraire, il s’agit de comment nous utilisons la sexualité dans nos communautés pour nous exprimer, et exprimer notre amour pour chacunE. Et même tout à l’heure, quand on bavardait, on disait “j’aime touTEs les NoirEs, etc”. Tu vois, c’est le genre de choses qui n’est pas mentionné dans les analyses critiques mais ça existe bel et bien.

Souvent, c’est le genre de choses qui nous propulse, qui nous pousse à faire le travail que nous faisons ; j’aimerais rendre ce genre de choses plus visibles. Il s’agit aussi pour moi de voir comment les producteurs d’événements culturels, qu’ils/elles soient réalisateurICEs, les productreurrICEs d’événements culturels africainEs et féministEs, les écrivainEs, poètes, performeurEUSEs, il s’agit de voir comment ils-elles envisagent l’amour comme un site de résistance. C’est l’objet du projet, et je le vois véritablement en fort écho au projet sur Simon Nkoli, parce que, ce qu’il fait vraiment, c’est parler de la manière dont il aime, la manière dont il est dans l’intimité en tant que queer  et l’espace qu’il exige afin de pouvoir en parler. Il refuse de concevoir ça comme un projet déviant.

Tu essaies vraiment de montrer comment le thème de l’amour dans la littérature africaine et l’imagerie  questionne la rhétorique qui est habituellement appliquée  aux corps africains, leurs sexualités, leur genres.

Exactement, exactement, c’est ce que j’essaie de faire. Je pense à ce moment en particulier, moment de globalisation dans lequel nous nous trouvons actuellement alors que que les mouvements de migration augmentent ; eh bien ces sujets deviennent de plus en plus délicats et complexes parce qu’il existe des discours bien ancrés qui hyper-sexualisent le corps noir. Donc comment interpréter les images érotiques dans ce contexte? De quoi est-il question lorsque l’on parle de l’érotisme ou de la sexualité, de l’intimité dans des espaces où le tourisme du sexe augmente sur le continent africain? Et souvent, le sexe est perçu comme un espace d’exploitation, tu vois. Et c’est comme ça depuis un long moment. Le but pour moi est de suggérer que ces artistes, dans les différentes formes d’art qu’ils pratiquent, sont en fait très au fait de ces tensions, de suggérer qu’ils utilisent l’amour pour contrer ces autres structures qu’elles soient idéologiques, matérielles, les structures économiques de l’exploitation. Ils essayent de nous donner matière à imaginer d’autres façons de penser à la sexualité et la sexualité des NoirEs. D’une certaine manière pour réécrire, non seulement le passé mais aussi imaginer le futur.

Quelles sont les œuvres qui te viennent à l’esprit pour illustrer ce point de vue?

Je pense que le travail de Chimamanda Ngozi Adichie a été vraiment important pour moi. En réfléchissant aux questions autour de l’amour et de l’érotisme, je pense que, dans une large mesure, les écrivaines africaines de cette génération, contemporaine, font des choses vraiment intéressantes. Elles écrivent des scènes d’amour, alors que pour la génération précédente, ou du moins la plus récente, les écrivaines africaines des années 80 et 70, bien souvent la sexualité est un espace d’exploitation où les femmes subissent, il n’y avait pas beaucoup de place pour représenter le plaisir que les femmes africaines ressentent dans le contexte de la sexualité. Tout du moins, s’il en était question c’était implicite, pas explicite.

Des écrivaines comme Chimamanda Ngozi Adichie, Aminatta Forna. Et Mojisola Adebayo et Mamela Nyamza ; leur pièce s’intitule “ I stand corrected”qui parle du viol « correctif » d’une certaine manière. Mais c’est une histoire d’amour entre ces deux femmes qui décident de se marier. C’est très sensuel, très tactile.
J’aimerais parler de quel travail est-ce que cela nécessite de montrer l’amour, de montrer l’amour entre deux femmes, l’amour entre deux femmes noires africaines dans le contexte de la violence sexuelle, et comme moyen de répondre à cette violence sexuelle, la déshumanisation de la subjectivité queer africaine.

J’ai parlé à Maaza Mengiste, j’ai aussi écrit sur elle. En fait, je l’ai interviewée l’année dernière, elle disait que son nouveau livre était une histoire d’amour dans le contexte de la guerre. Et j’ai travaillé sur les écrits de Aminatta Forna, une auteure sierra-leonaise qui a écrit “The memory of love”, qui est aussi une histoire d’amour dans le contexte de la guerre. Pourquoi ces auteures écrivent-elles des romances dans un contexte violent? Quel est l’effet? Dans quelle mesure est-ce qu’il s’agit d’une réponse aux histoires de différentes formes de violence oubliées, ou dans le contexte de l’après guerre civile dans le cas de la Sierra Leone, dans “Memory of Love”. Ce sont quelques unes des auteures auxquelles je m’intéresse.
Et bien sûr, le travail de Zanele Muholi a été très important. Ce matin, je parlais de ses photographies, du projet “Faces and Phases”. Mais je m’intéresse vraiment à ses films, qui n’ont jamais fait l’objet d’analyse critique dans la même mesure que ses photographies.  Et elle a fait un travail vraiment intéressant, des courts métrages, qui sont en fait des films érotiques de femmes ayant des rapports sexuels. Et une fois encore elle réfléchit à cette question: quelles peuvent être les usages de l’intimité dans le contexte de la déshumanisation de la communauté queer africaine? Je suis vraiment intéressée à m’impliquer dans ces projets. En fait, je viens de voir certaines de ses photographies qui sont exposées ici, on voit clairement la sensualité et l’érotisme dans certains des auto-portraits. Je vais continuer à travailler sur ses travaux, m’engager, et analyser son travail, parce que je pense qu’elle se dirige dans cette direction, loin de cette approche qui se limiterait juste au documentaire, j’emploie “qui se limite” à la légère. Elle réfléchit à la représentation de l’affection, de la sensualité. En même temps, elle garde toujours à l’esprit le contexte de la justice social en Afrique du sud.

Tu parlais justement dans ton intervention des pratiques différentes et nouvelles que propose Zanele Muholi…

Je pense que l’une des choses qu’elle entreprend est de nous proposer une pratique de la représentation qui est différente, nous proposer un nouveau langage visuel. Elle est au carrefour de ces différentes formes que sont la photographie coloniale et postcoloniale dans le contexte de l’Afrique du Sud. Je lisais un article de quelqu’un, sur Ota Benga1 qui avait été kidnappé. Ces photographies de corps soumis à l’esclavage, corps captifs, évidence de l’ inhumanité des hommes et femmes noirEs, le caractère primitif de notre sauvagerie.

C’est de cette manière, entre autres, que la photographie est devenue un genre. La photographie était utilisé comme un moyen de regarder les autres. C’était un projet visant l’Autre. Je pense qu’elle est vraiment consciente de cet aspect dans la photographie. Elle est aussi consciente de l’histoire récente de l’ Afrique du Sud anti-apartheid, et des artistes engagéEs qui ont utilisé la photographie comme un espace de résistance, pour mobiliser à l’échelle transnationale pour la lutte, et qui ont diffusé ces images. Donc il y a tellement d’histoires auxquelles elle s’intéresse, auxquelles elles donne sens, elles nous amène dans des trajectoires importantes et elle établit des liens entre les moments de luttes passées et la question de la justice sociale pour les sujets queer en Afrique du Sud.

Donc je suis fascinée par la manière dont elle est en conversation avec ces autres formes d’une manière assez fantaisiste et parfois très étrange ; c’est par l’intermédiaire de cette combinaison, intersection qu’elle nous montre une nouvelle route, nous montre le potentiel de la photographie de cinéma en particulier. C’est comme ça que j’envisage sa manière de créer un nouveau langage visuel.

L’une des choses qui m’intéresse toujours, c’est qu’on parle de la photographie, on parle de résistance, d’amour… Ce qui m’intéresse toujours c’est :  comment est-ce que tout ça circule? Comment nous, au-delà des frontières, en tant que peuple noir – qu’il s’agisse de la diaspora, des Caraïbes ou de l’Europe et tous ces endroits où nous allons, où nous nous déplaçons, et de plus en plus vers le Moyen Orient et l’Asie, les États-Unis bien entendu… Eh bien, je m’intéresse à la manière dont la culture visuelle représente aussi un espace où nous sommes en conversation l’unE avec l’autre.
De même pour la musique bien entendu qui a servi de socle commun à l’Atlantique Noir, au panafricanisme, aux NoirEs à l’échelle globale, aux afropolitainEs, et il existe d’autres termes. Et je porte toujours un intérêt à déplacer les conversations, donner un espace aux voix africaines dans ces conversations. En tant que personne qui réside aux États-Unis, dont la famille vient des Caraïbes, parfois j’ai l’impression que la conversation est inégale, que les NoirEs venant des États-Unis, de l’Occident pensent qu’ils occupent une position de leader.

Cases Rebelles – Novembre 2015

  1. Ota Benga, né vers 1883 et mort le 20 mars 1916, était un pygmée congolais qui a été exposé au zoo du Bronx de New York en 1906.

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