Ode à ma Soeur

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Ode to my SisterAussi loin que je m’en souvienne, il y a toujours eu une fille. Une amie proche, une sœur de lutte, une co-équipière, celle qui avait toute mon attention. Celle dont je me souciais, pour qui je ne comptais pas le temps, celle qui pouvait me demander presque n’importe quoi (car parfois je manque aussi cruellement de générosité). Il y a toujours eu une fille. Et si je repense aux mecs avec qui j’ai été, ces filles n’étaient jamais très loin, et d’une certaine manière j’espérais pouvoir les atteindre grâce à ces mecs. Bien sûr ce raisonnement est erroné parce qu’en faisant cela je performais juste l’hétéronormativité et un peu de cette compétition sexiste entre filles.
Et aussi loin que je m’en souvienne, mon hétérosexualité a toujours été inextricablement liée à la race. En tant que fille noire, métisse, l’air un peu « butch », pas jolie, pas attirante pour les mecs, un jour de ma 20e année j’ai décidé de rejoindre cette vie « normale » de jeunes adultes dont nous ont gavé.e.s les séries TV des années 90. Quelque chose de la féminité blanche bourgeoise, quelques impératifs à connaître avec les mecs, quelques standards négrophobes sur ce qu’est un corps décent. J’ai fait semblant pour rejoindre le club. Maintenant je vois le résultat et ça m’a coûté énormément en terme de haine de soi, de dévalorisation et de dépolitisation.

Mais secrètement, je continuais à penser aux filles… Inconsciemment la plupart du temps. Je ne dis pas que je tombais amoureuse de toutes mes meilleures amies. Juste qu’il y a toujours eu une fille. Parfois une amie, parfois une inconnue assise à quelques chaises de moi. Juste qu’être hétéro n’était pas tout. Qu’à présent je commence à me projeter dans une relation avec une femme et c’est une vision plutôt paisible. Au fil des années j’ai évolué sur la question de relations avec des partenaires blancs et – sans faire de strict parallèle avec la situation actuelle – j’évolue maintenant sur la question des relations avec des partenaires masculins. Je ne vais pas discuter ici de mes interrogations, de mes doutes. Ils m’accompagnent depuis tant d’années. J’écris juste, je raconte, pour saisir le souffle politique de cette vérité.

Et donc ?Alors qu’une de mes Sœurs se bat avec la transphobie et la précarité pour avancer dans sa transition, je trouve maintenant assez de sincérité pour dire j’aime les femmes. Et cette Sœur me manque maintenant que j’écris ces lignes, pour partager avec elle ce mélange doux de peur et de joie que je ressens. Cette Sœur me manque parce que je sens une fois encore qu’elle a besoin de soutien, elle a besoin de moi et d’autres Sœurs. Mon aveu du jour est peu de chose comparé à ce qu’elle doit affronter. Ayant vécu 35 ans comme hétéro et amorcé mon chemin dans le lesbianisme il y a quelques temps seulement, je peux encore choisir la manière dont je vais le révéler, à qui, si je vais le dire à mon vieux père que je trouve chaque jour plus fatigué, si c’est la première chose que je dois dire à chaque nouvelle personne que je vais rencontrer. Parce que tant que je ne le dis pas, avec mon passé et une bonne partie de mon réseau social hétéro, personne ne le saura. Du moins pour l’instant. En réalité ça n’est pas ce je veux, mais j’ai le temps de m’y préparer. La transition pour une femme noire trans pose des questions bien plus cruciales que les miennes, de la visibilité à la sécurité, en passant par les liens familiaux et sociaux, les enjeux pour la santé ou encore l’amour de soi.

Alors ce texte n’est pas à propos de ce que quelques Sœurs queer ont peut-être capté comme évident chez moi ; ce texte parle du privilège que j’ai de garder de l’énergie depuis ma récente perspective noire et queer pour soutenir et accompagner ma Sœur trans dans sa propre vérité. D’une femme noire queer à une autre.

Love Sister.

R.Z_Cases Rebelles (Avril 2017)

(version anglophone : cliquez ici)

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