Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’une aliénation.

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Un cliché dit que les noir-e-s vouent une attention excessive à leurs cheveux. Or ces crispations n’ont rien de futiles ou d’innées. Et ils ne sont pas les seuls à focaliser sur ces cheveux là. Ceci est l’objet d’ un livre vraiment instructif, critique et complet : Peau noire, cheveu crépu. Lhistoire d’une aliénation, de Juliette Sméralda édité en 2004.

Couverture de Peau noire, cheveu crépu

« Les esclaves allaient finir par méconnaître la valeur inestimable de leurs cheveux. En effet, une fois privés de leur peigne et du temps nécessaire à son entretien et à sa mise en valeur, (par des élégantes coiffures dont ils étaient coutumiers en Afrique), ils vont commencer à développer du ressentiment envers ce cheveu. Son déclin résulta du refus des planteurs d’accorder à leurs esclaves du temps à consacrer à leur hygiène corporelle. Conscients des réactions négatives observées chez les Blancs et de leurs remarques humiliantes, les esclaves vont se mettre à déprécier et leurs cheveux et le système de valeurs qui se rattachait à leur héritage ancestral.

Plus tard, lorsqu’ils consentiront à répondre à la demande d’hygiène corporelle formulée par leurs esclaves, c’est à l’imposition d’une nouvelle culture esthétique participeront les esclavagistes, en suppléant le manque d’accessoires africains par des accessoires de la culture occidentale. Peignes et brosses usées seront des accessoires qu’ils cèderont aux esclaves.

Dès lors, le peigne européen sera regardé par ces derniers comme l’accessoire à l’aune duquel se décernera le label de bon ou de mauvais cheveu : si le cheveu se coiffait facilement au moyen du peigne offert par le maître, alors il s’agissait d’un bon cheveu. Si au contraire l’opération était rendue trop difficile par les dents trop serrées de ce peigne, alors il s’agissait d’un mauvais cheveu. Lorsque les dents du peigne se cassaient, le diagnostic de mauvais cheveu se voyait renforcé. Ces détails triviaux finirent par occuper une place décisive dans la nouvelle culture esthétique des esclaves.

Il y eut cependant des femmes esclaves qui employèrent le temps d’hygiène corporelle accordé à entretenir la pratique qui consistait à s’oindre les cheveux de graisses animales, afin de les assouplir, puis au moyen de fourchettes de table, à les démêler avant de les tresser. Après cette opération elles s’enserraient la tête dans une sorte de bonnet très ajusté (réalisé à partir d’un vieux bas) puis se la couvrait d’un « mouchoir ».

Une dimension importante de l’histoire du cheveu crépus en Amérique est, de fait, celle d’un cheveu couvert, caché en permanence pour le soustraire aux considérations méprisantes. Aussi le « mouchoir » de tête finit-il par devenir un symbole de l’esclavage et du lien d’asservissement qui existait entre le maître et l’esclave ; un attribut inséparable de la femme noire1 ».

Juliette Sméralda est une sociologue martiniquaise qui enseigne actuellement à l’Université Marc Bloch à Strasbourg. Elle travaille sur les relations de dominance entre groupes sociaux notamment en Martinique, les discriminations, et dans les mêmes perspectives sur les questions liées à l’esthétique. A travers ses publications il est surtout question des populations noires et des indo-antillais.

Peau noire, cheveu crépu est composé en cinq parties :
– les origines de la représentation du cheveu crépu et de la peau noire
– la combinaison noir/crépu/laideur, les canons d’une esthétique déniée […]
– l’historique des techniques de transformation de la structure et de la couleur du cheveu
– le corps dans la société de consommation
– et enfin les mouvement identitaires et remise en question du défrisage et de l’éclaircissement.

Juliette Sméralda s’intéresse à trois pratiques : le défrisage, le blanchiment de la peau et le bronzage, en abordant différentes époques, différents lieux –Etats Unis, Caraïbes, Afrique – elle prend également en compte l’âge, la classe sociale et le sexe. Elle questionne et déconstruit les représentations négatives de la peau noire et du cheveu crépu à travers l’histoire et les cultures, elle décrypte ces représentations à la lumière des rapports de domination blanc/noir et de la place du corps dans les sociétés coloniales d’hier et les sociétés contemporaines. Comment tout cela alimente ce qui devient des signes distinctifs noir/blanc ; comme tout cela sert les codifications raciales et sociales : la ségrégation, les discriminations et la valorisation sociale aussi ; comment s’est construit le couple noir/laid dans la société européenne et dans les sociétés coloniales ; comment ce couple travaille à l’intérieur et à l’extérieur du groupe de noir-e-s d’Afrique et des diasporas. Et puis elle raconte l’évolution du binôme infériorité/laideur chez les populations noires afro-américaines, africaines et caribéennes, qui conduira à des transformations du corps plus ou moins douloureuses et dangereuses pour la santé. Peau noire, cheveu crépu retrace aussi l’origine du défrisage et analyse la problématique d’emprunt et d’imitation chez les noir-e-s, quand depuis plusieurs siècles la pression est mise par les canons de beauté occidentaux : cheveu lisse, peau blanche.

A la fin du livre on retrouve les questionnaires et les résultats d’enquête menées par Juliette Sméralda ainsi que des illustrations médiatiques tirées de l’actualité, la publicité, la télévision, etc.

« Par la pratique du défrisage, il s’agit de soustraire les cheveux à la tyrannie du regard qui pénalise socialement. Crépu étant synonyme de disgrâce, d’imperfection, de ruralité, de manque de raffinement, etc., ce cheveu-là doit disparaître derrière un lissage qui, il y a peu, n’était pas encore infaillible comme il l’est aujourd’hui. La publicité, cela a été dit, axe désormais sa propagande sur le fait que la femme défrisée n’a plus à craindre l’humidité qui fait refriser ses cheveux. Elle peut désormais se baigner à loisir, et se dépenser physiquement comme elle l’entend, sans craindre pour sa façade sociale. Sans craindre que dame Nature ne lui joue un mauvais tour. L’invention du défrisage à froid a en effet révolutionné la pratique du lissage désormais irréversible.

Le défrisage n’est donc plus qu’un « principe bourgeois », dont l’enjeu est d’échapper à ce qui a été présenté comme une condition dégradante : le signe qui conditionne toute identité digne de ce nom, parce que celle-ci s’assortit d’un sentiment d’une liberté nouvelle ; confère du prestige social au porteur. Le lissage du cheveu n’est pas, dans la conception bourgeoise de la culture, une opération anodine, en effet. Dans l’inconscient occidental, le lisse est associé au propre, à l’estimable… Un cheveu non défrisé peut même être, dans certains domaines de l’activité sociale, assimilé à un manque d’hygiène. « Le corps valorisé par cette culture bourgeoise occidentale, écrit Dominique Picard, est glabre, net, uni, sans aspérité, sans orifices. Les cheveux doivent être lissés ; le poil rappelant l’animalité ou l’incivilité hirsute doit être domestiqué. » […]2 ».

Cases Rebelles

(À écouter dans l’émission #8 – Janvier 2011)

  1. Peau noire, cheveu crépu, p.95-96.
  2. idem p.153.

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