Politiser les analyses sur l’inceste à travers quatre romans afro-américains (3/4)

Publié en Catégorie: AMERIQUES, FEMINISMES, LECTURES, SANTE LUTTES HANDIES ET PSY

Corregidora, de Gayl Jones (1975)

CorregidoraLa lecture de Corregidora est une épreuve angoissante, nauséeuse et porteuse de questionnements abyssaux. Ce premier roman de Gayl Jones, néo-récit d’esclave sorti en 1975, ramène magistralement la question de l’inceste à la source de toutes les violences sexuelles qui ont littéralement façonné la famille noire étasunienne : le système esclavagiste et ses agents.
La narratrice, Ursa Corregidora, est chanteuse de blues dans le Kentucky des années 50. Son patronyme, Ursa l’hérite d’un tortionnaire : le maître portugais d’une plantation brésilienne, père de sa grand-mère et de sa mère et également leur prostituteur. Jones impose la réalité de ces schémas incestueux classiques du régime plantationnaire et retourne à l’envoyeur le discours sur l’inceste dans les familles noires. L’origine c’est la suprématie blanche et l’institution esclavagiste, base des nations étasuniennes et brésiliennes. Les maîtres blancs et leurs associé.es avaient un accès illimité aux corps des femmes noires et ils les violaient peu importe leur âge, leur génération et la filiation. Par ailleurs, ils les contraignaient à la sexualité mais aussi à la procréation au mépris d’éventuels « liens de sang ».

Dans Corregidora c’est une agression qui inaugure le récit. Ursa violentée par son mari Mutt, perd le bébé dont elle était enceinte et se voit imposer une ablation de l’utérus. Cette attaque contre le ventre,  lieu stratégique et ambigu d’histoire, est la matrice du récit : le fœtus meurt mais le récit naît.  Ursa, qui navigue dans un espace temporel et psychique confus où se mêlent sa vie présente de femme noire autonome et le temps passé de la plantation, des viols et de la prostitution, voit cette stérilité provoquée par le mari maltraitant aiguiser le brouillage. Brouillage du temps, brouillage de l’identité des bourreaux :

« Eh bien, il y a des choses qu’on ne peut pas garder à l’intérieur de soi. Ce que je ne t’ai pas dit c’est que le vieux Corregidora est le géniteur de ma grand-maman et de ma maman aussi. »
Taddy fronça les sourcils, mais il ne prononça pas un mot.
– Ma maman m’a toujours dit Ursa, tu dois faire des générations. C’est un truc avec lequel j’ai toujours grandi.
Tad resta silencieux. Puis il dit  « J’imagine que lui aussi tu le détestes maintenant, non ? »
– Je connais même pas ce connard.
Il fronça les sourcils et j’ai su qu’il ne voulait pas parler du vieux mais j’ai continué comme si c’était le cas.
– J’ai une photo de lui. Une que l’arrière grand-mère a récupéré en cachette, j’imagine, qu’on puisse savoir qui on devait haïr. Grand, blanc, une barbe blanche, une moustache blanche, un vieil homme avec une canne, un pied tourné vers l’extérieur, pas vers l’intérieur, vers l’extérieur. La tête penchée en avant comme s’il s’emportait contre quelque chose qui n’existait pas. Un pur Portugais. Je la ressors de temps en temps pour ne pas oublier à quoi il ressemblait.
– Tu ne savais pas de qui je voulais parler ?
– J’ai compris seulement après que tu l’as dit.
Il ne dit pas un mot. Il ne me força pas à lui répondre. Il me laissa et repartit en haut.1

La stérilité brutale d’Ursa interrompt involontairement une « tradition matrilinéaire » qui se fait sous l’égide du patronyme du maitre-père-violeur, Corregidora. L’héroïne est mentalement et physiquement envahie par un tangage dangereux qui doit la mener à repenser ses héritage et ce qu’elle souhaite en faire. Selon la lecture des femmes qui l’ont précédé les enfants sont la preuve du crime que furent les viols répétés au sein du système esclavagiste ; la peau claire en étant le marqueur évident. Tout en ne lui épargnant pas le récit des horreurs qu’elles ont endurées, les femmes Corregidora poussent Ursa à procréer, comme une fin en soi, dans un désir guerrier et maladif de continuité : hors de tout amour, de projet de construction familiale et de réparation de soi. Il faut enfanter pour montrer et prouver.

Ce qui importe c’est de faire des générations. Ils peuvent brûler les documents mais ils ne peuvent pas brûler la conscience. Et c’est ce qui fait qu’on a une preuve. Et c’est ce qui fait le verdict.2

On trouve une opposition idéologique absolue entre le « make generations » obsessionnel des prédécesseures martelé ici et le « Manjé tè pa fè yich pou lesclavaj / Mange de la terre, ne fais pas d’enfants pour l’esclavage »  des caraïbes créolophones, bien plus en accord avec la destinée d’Ursa.
Une grande partie des questions qui nous intéressent sont fort justement abordées par Tina Harpin dans un article brillant nommé « L’Horreur au cœur de l’autorité des mères : l’inceste dans Corregidora de Gayl Jones, révision et création ».
L’une des problématiques qu’explore le roman dans une boucle lancinante, obsessionnelle, c’est la manière dont la normalisation de l’inceste s’est faite par l’œuvre de transmission de celles qui en furent les victimes :

Ursa n’a pas connu Corregidora, mais du fait de l’autorité des mères et de leurs récits, elle se trouve aussi victime :« Ils ont enfoncé Corregidora en moi ! déclare-t-elle, révoltée, à son premier mari, Mutt, ce vieillard hurle encore en moi !
Ursa est doublement victime de la logique de violence et de confusion propre à l’inceste puisqu’elle ressent physiquement et psychologiquement l’invasion du père et qu’elle est incapable, en outre, de se différencier de ses mères victimes. Gayl Jones dénonce ainsi l’autorité des mères comme le lieu ambigu où ressurgit la figure du Père-Maître et le désir de celui-ci. Les mères reconduisent la logique incestueuse en voulant faire des filles des doubles et en les empêchant, par leur seule autorité, de construire une famille ou une relation de couple.3

Jones désacralise le rôle des mères dans l’imaginaire noir post-esclavagiste où elles sont supposées être les garantes de la stabilité et  de la réorganisation de la famille. Elle fait ainsi irruption de manière particulièrement polémique dans le dialogue littéraire sur l’inceste, ainsi que sur la matrilinéarité4. Le colorisme dont font preuve les femmes Corregidora – l’arrière grand-mère et la grand-mère d’Ursa – atteste qu’elles ont intégré les injonctions du père prostituteur – qui prohibait toute relation sexuelle avec des noirs – tout comme elles sont piégées dans leur obsession pour leur propre peau claire.
Le père d’Ursa, qui a rompu le cycle des viols par Corregidora, a été éjecté physiquement et symboliquement de la famille et du récit familial, notamment parce qu’il était trop noir ; tout se passe comme s’il n’existait pas et Ursa a l’impression d’être elle aussi l’enfant du planteur brésilien. Mais son désir de rupture fait qu’elle déteste qu’on la ramène à sa peau claire ; précisément parce que cette peau est un rappel constant de Corregidora et des viols, et qu’elle la distingue contre son gré des autres membres de la communauté noire. Elle est la marque indélébile du maître. Jones explore aussi la manière dont cette peau claire des femmes est investie négativement par le reste de la communauté. Bien qu’elle soit le produit du viol des femmes elle devient une source de jugement moral, de suspicion et d’accusation ; les femmes noires à la peau claire sont assignées à une sexualité débridée et considérées comme des voleuses de mari, des destructrices de familles. Le sentiment collectif ambigu provoqué par le caractère visible, voyant, embarrassant de cette histoire violente ne se mue pas en désir de justice mais en charge contre les enfants des victimes ; de quoi douter d’ailleurs de l’équation entre générations, preuves et verdict des femmes Corregidora. Si jugement populaire il y a, il n’est pas très favorable aux victimes. Ursa ne cesse d’ailleurs jamais de ruminer cette menace d’exclusion qui pèse sur elle et la méfiance dont font preuve les femmes noires à son égard. Cette suspicion généralisée la prive en général de la force d’une sororité noire qui lui permettrait de donner un sens à son odyssée : de fait elle est contrainte de cheminer relativement seule – en dehors des bribes de réponses apportées par sa propre mère – avec son vécu et ses questionnements, d’où un ressassement permanent de l’Histoire et de son histoire. Mais le chant, dont elle fait son métier, l’ancre dans la communauté noire – le seul groupe dans lequel elle puisse se reconnaître – et lui donne la possibilité d’une expression collective, même s’il s’agit du collectif limité et majoritairement masculin des bars.
Avec Ursa, Jones nous impose des questions cruciales. Quels sont les liens entre viols et colorisme ? Entre inceste et esclavage ? Quels héritages, quelles combattivités et quels fatalismes peuvent transmettre les incestées ? Quelles sont les significations des désirs de maternité sans pères dans les sociétés post-esclavagistes ? Comment raconter une histoire faite de dépossession corporelle et de viols ? Le couple noir peut-il exister sainement dans ces héritages ? Quelle place cela laisse t-il à l’amour et au plaisir ?

La mémoire maternelle transmise de la mère à la fille, même si elle fonctionne effectivement comme un contrepoids à l’amnésie de l’histoire officielle, finit par devenir une compulsion de répétition, qui comme l’affirme à juste titre Dubey « emprisonne les femmes de Corregidora dans une histoire qu’elles n’ont pas créée car posséder cette histoire ne leur offre rien d’autre que l’histoire de leur propre dépossession » Tant que la centralité de la mère (comme une source du nom, du passé, de l’ identité, de la généalogie) se base sur un attachement à un passé fait de souffrance, de perte et d’exclusion , les femmes demeurent harnachées au lieu de la blessure, en promouvant une idéologie de « la force intérieure » des femmes qui naît de « la souffrance ».5

L’expression du désir maternel fait tristement écho ici au désir incestueux du Père-Maître. L’utilisation subversive du ventre s’avère monstrueuse, faisant de la mère une figure dévoratrice, à l’instar du père abuseur.6

Le roman rappelle aussi comment l’institution esclavagiste brouillait en permanence la filiation, la parenté et dispersait les familles, ne permettant absolument pas ainsi de garantir que l’interdit de l’inceste soit respecté.

Corregidora exige une résolution, une forme de justice : il faut interrompre la transmission du trauma. Ursa cherche du côté du plaisir du corps, de la musique ; il y a chez elle un refus du fatalisme des douleurs imposées. Le roman est aussi porteur d’une interrogation tendue et ambiguë sur le lesbianisme. Une lesbophobie évidente a été relevée à juste titre par des lectrices critiques comme Barbara Smith ou Audre Lorde. Mais il faut attendre 2014 pour que Bethany Jacobs dans la revue Callaloo incite à relativiser et complexifier ce premier niveau de d’interprétation pour voir comment les textes de Jones « utilise les relations lesbiennes pour exposer les limites des attentes hétéronormatives et la possibilité d’une vie viable au-delà de celles-ci »7, une analyse que nous rejoignons.

Il n’y a rien de paisible, de rassurant ou d’édifiant dans Corregidora. La seule certitude c’est l’héritage d’une histoire intranquille qui a marqué les corps, les sexualités, les constructions familiales. Dans le mépris le plus absolu de la  respectabilité, Jones invoquait avec une force rare le tourbillon de nos histoires de descendant.es d’esclaves marquées par les violences sexuelles. Et dans cette mémoire, poison et antidote, l’inceste apparaît comme la conséquence terrible et banale de la dépossession absolue des corps et des transgressions infernales que s’autorisèrent les esclavagistes avec l’excuse de nos sous-humanités. Ne pas oublier mais s’extirper ; c’est tout le défi de Corregidora.

Cases Rebelles (Octobre 2019)

À lire sur le même sujet:
Le premier chapitre de l’ouvrage Monstrous Intimacies : making post-slavery subjects de Christina Sharpe, Gayl Jones’s Corregidora and Reading the « Days That Were Pages of Hysteria ».

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À lire dans ce dossier également :

Politiser les analyses sur l’inceste à travers quatre romans afro-américains (1/4) : Homme invisible, pour qui chantes-tu?, de Ralph Ellison
Politiser les analyses sur l’inceste à travers quatre romans afro-américains (2/4) : L’Oeil le plus bleu, de Toni Morrison
Politiser les analyses sur l’inceste à travers quatre romans afro-américains (4/4) : Harlem Quartet, de James Baldwin

  1. p.9 []
  2. p.22 []
  3. Tina HARPIN, L’Horreur au cœur de l’autorité des mères : l’inceste dans Corregidora de Gayl Jones, révision et création []
  4. cf Tina Harpin []
  5. Mother, Memory, History: Maternal Genealogies in Gayl Jones’s « Corregidora » and Simone Schwarz-Bart’s « Pluie et vent sur Télumée Miracle », Gil Zehava Hochberg, Research in African Literatures, Vol. 34, No. 2, (Summer, 2003). []
  6. Tina HARPIN, ibid []
  7. Jacobs, Bethany. (2014). “Woman Like You”: Troubling Same-Sex Desire in Gayl Jones’s Corregidora and Eva’s Man. Callaloo. 37. []