Quand les combats s’articulent : Ramata Dieng et Assa Traoré à propos de la place des personnes et groupes queer et trans dans la lutte

Publié en Catégorie: POLICES & PRISONS, TRANS & QUEER LIBERATIONS

En cette année anniversaire commémorative des révoltes de STONEWALL, nous avons voulu faire un pas de côté pour rappeler les liens profonds entre luttes queers/LGBT et luttes contre les violences policières. Pour ce faire nous avons voulu nous entretenir avec deux personnes dont nous sommes proches, familles de victimes de violence policières et qui n'hésitent jamais à lier leurs combats à d'autres combats ; elles nous expliquent en quelques mots le sens que prennent pour elles les liens forts qu'elles ont établis dans la lutte avec des individu.es et des groupes queers/LGBT. Parce que tous les combats émancipateurs gagnent à se rejoindre. Et qu'elles le savent, y croient et en témoignent en acte, régulièrement et de manière exemplaire.
Entretiens avec Ramata DIENG et Assa TRAORÉ.

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Nous sommes bien placé.es pour connaître l’ampleur de la bienveillance de Fatou et Ramata DIENG pour les personnes trans et queers. Ces deux sœurs, valeureuses et généreuses combattantes, sont au fil du temps devenues aussi nos sœurs, précieuses et indispensables dans nos cœurs. Dès notre première rencontre Ramata nous avait expliqué, à la faveur d'un mouvement BLM en pleine expansion aux Etats-Unis, comment le lien entre luttes queer et lutte contre les violences policières faisait sens pour elle. Ramata nous en dit plus ici sur les liens entre Vies Volées et les communautés et individu.es queer et trans.

Une cousine de Lamine, Fatou et Ramata Dieng, le 15 juin 2019 (Photo © Cases Rebelles)

RAMATA DIENG : Vies Volées a été créé pour porter la voix des victimes dans la lutte contre les violences policières et leur dimension systémique qui est raciste. Et depuis sa naissance, le collectif compte parmi ses soutiens les plus proches et les plus précieux des personnes Queer et LGBT.

Cette communauté de personnes queer/LGBT subit les discriminations dans toute la société, par les institutions et donc aussi les violences policières.
Cela fait sens que les personnes  queer/LGBT soient dans les rangs de la résistance des concerné.es face à l'oppression.
Car elles sont une composante à part entière.
La lutte contre les discriminations et l'injustice implique par principe qu'on s'applique à nous mêmes la rigueur qu'il faut afin de suivre les valeurs que nous défendons : bienveillance et tolérance !!!

Au nom du droit à la vie et de l'égalité en droit dans la société, de la liberté d'exister, d'être soi, j'ai la même considération, la même estime et le même respect pour ces personnes.
Je ne fais pas de différence et je ne tiens pas à en faire. Quand je dis que je ne fais pas de différence, c’est que je regarde les gens comme des êtres humains ; je peux te regarder comme une femme parce que t’es une femme, je peux te regarder comme un homme parce que t’es un homme, mais au-delà de ça je te regarde juste comme un être humain !

J’ai un lien particulier avec toi Xonanji, avec Michaela, comme je peux avoir un lien particulier avec d’autres personnes, mais c’est une question d’affinités. Les questions queer/LGBT, c’est une composante de la lutte, c’est une identité de la lutte ; tout comme l’identité noire est là, comme l’identité arabe est là, etc. ; la lutte doit rassembler l’ensemble des discriminations, et l’ensemble des personnes qui sont victimes de la violence d’État.

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Nous n'apprendrons à personne que l'énergie revendicatrice et émancipatrice née du côté de Beaumont-sur-Oise à la suite de la mort d'un jeune homme noir de quartier populaire a depuis longtemps dépassé le strict cadre de la lutte contre les violences policières et s'articule constamment à d'autres combats. Il était donc évident pour nous d'échanger en ces circonstances avec Assa Traoré et le Comité Adama, que nous aimons et soutenons.

ASSA TRAORÉ : Toutes les personnes qui subissent de la discrimination, du racisme, de la violence, du rejet d’un système ou d’un autre, je suis contre ce qu’elles subissent, quoi qu’il arrive. Que tu sois une personne gay, trans, de la communauté LGBT, en fait c’est pas ce que je regarde. Je me dis pas : « Il est pas comme moi, on n’a pas la même appartenance sexuelle donc peut-être que... », je me dis au contraire : « C’est une personne comme moi et si elle subit de la discrimination, de la violence, du racisme, c’est ça qu’il faut dénoncer dans un premier temps ». C’est le respect de la personne, c’est le respect de l’autre ; peu importance l’appartenance sexuelle de la personne, peu importe l’appartenance religieuse de la personne, personne ne devrait subir de la discrimination, personne. Dans toutes ces luttes on ne devrait même pas dire : « Je suis contre le racisme, je suis contre les violences policières, je suis contre les discriminations » ; tu ne choisis pas tes discriminations, tu es contre toutes les discriminations en vérité.

Dans le combat de mon frère, nous tout de suite ce qu’on a voulu c’est ouvrir le combat ; dire que le Combat Adama c’est le combat de tout le monde, le combat de toutes les personnes, toutes les personnes qui sont victimes et de toutes celles qui ne le sont pas - c’est-à-dire que les personnes qui ne sont pas victimes, ce sont elles qui devraient venir apporter du soutien aux personnes qui sont victimes. Tant que tu as des pensées claires pour entrer dans nos principes et nos convictions, ce combat on y va et on le porte ensemble. Je me suis même pas posé la question : « Oh lala, c’est une personne gay, c’est une personne trans, une personne de la communauté LGBT, est-ce que... », non ! Pas du tout. Tu es ce que tu es, ensuite si le combat te parle, que tu veux y entrer avec nous et qu’on le porte ensemble, et qu’en fait toi aussi tu subis une discrimination, je vais venir t’aider, te défendre aussi et la dénoncer aussi pour toi.

Le combat Adama, pourquoi aujourd’hui on a de la force ? Parce que c’est un combat qu’on a laissé tout le monde s’approprier. S’ils viennent à Beaumont, dans nos quartiers, dans nos manifs, je ne pense pas que des gens de la communauté queer/LGBT aient déjà ressenti un regard ou de la discrimination, du mépris dans nos marches. Je ne le veux pas et la marche elle se passe comme nous on veut qu’elle se passe. Déjà, le comité est ouvert : on est tous ensemble, on est ouverts, on est tous égaux ; mais si tu vois de la discrimination, tu n’as pas le droit d’être spectateur de tout ça, c’est impossible. Quand on va marcher ensemble, je pense pas que l’autre se dise : « Ah il est comme si, il est comme ça, il est pas comme moi, qu’est-ce qu’il fait ici ?» Non, parce que les marches sont représentatives du comité.

Ça n’est pas que je « les accepte », j’accepte les gens qui sont dans le combat ou qui veulent venir, et on y va. Je ne valide pas les gens, par contre on valide tous un même combat, on valide tous la même (in)justice. Pour le combat, peu importe où les gens sont. Il ne faut pas qu’on reproduise ce qu’on dénonce chez les autres. Sinon c’est grave, et c’est ça le piège.

Ce qui serait intéressant ce serait de poser la question dans l’autre sens : quand vous venez dans le combat Adama, dans les marches, aux évènements, comment vous vous sentez ? Est-ce que vous ressentez quelque chose de différent, un regard ? Je pense que les gens diront que non.

Ce que je trouve qui n’est pas assez représentatif, où il faudrait aussi avoir plus de visibilité et ne pas se laisser invisibiliser par ce monde blanc, c’est que quand on parle de « la communauté » c’est souvent parlé par des blanc.hes, et ils parlent pour les noir.es. Alors que donner la parole et dire : « C’est quoi votre vécu ? Qu’est-ce que vous vivez ? »… Parce qu’on a l’impression que ceux qui subissent du racisme, de la discrimination, c’est presque normal, mais c’est parce qu’en fait on ne leur donne pas la parole. Demain sur plateau télé, on ne va pas inviter les noir.es pour en parler. Et c’est là ou il faut prendre de la force, ne pas se laisser invisibiliser. En fait ce que nous on dénonce dans les violences policières en disant « les noir.es, les arabes et les blanc.hes », dans les autres luttes ça devrait être la même chose.

Dernièrement j’ai vu une série trop bien sur la communauté trans et noire, Pose, j’ai adoré. On a tout regardé avec une copine. Franchement quand tu la regardes… quand t’as des préjugés, quand tu ne connais pas, la série est faite d’une telle façon que tu comprends. La justice/l'injustice tu la sens, tu vois ? Quand je l’ai regardée, je ne voulais pas que ça se finisse, et t’as de la peine, parce qu’au début c’est lourd. Je trouvais la série bien faite : tu comprends la communauté gay, trans, comment ça s’est passé avant et toute l'histoire ; en vérité tu comprends plein de choses.

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Rendez-vous le 20 juillet à Beaumont-sur-Oise (95) pour la Marche Adama III, 14h30 au départ de la gare de Persan-Beaumont. Soyons nombreux.ses !

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Merci à Ramata Dieng et Assa Traoré.
Interviews réalisées par Cases Rebelles en juillet 2019.