Quand les portes de la plantation se sont fermées…

Publié en Catégorie: AMERIQUES, POLICES & PRISONS

Joseph « Jazz » Hayden a environ 70 ans et vit a Harlem. Il a derrière lui plus de 40 années d’activisme. Au cours de sa vie il a exercé différents métiers dont celui de trompettiste, d’où son surnom. Il a aussi passé de nombreuses années en prison. Il est fondateur et animateur du site web All Things Harlem sur lequel on trouve des sujets traitant de l’actualité politique d’Harlem, de New-York et du reste des États-Unis. All Things Harlem est principalement centré sur la violence et les assassinats policiers ainsi que le harcèlement quotidien du « Stop and Frisk » ; le cop-watching est aussi une activité importante du site à travers des vidéos transmises par des anonymes ou tournées par l’équipe de ATH. Des questions internationales comme la lutte palestinienne sont également abordées.

Mon nom est Jospeh Hayden, plus communément appelé Jazz –  l’offrande de l’homme noir à la musique du monde – et mon truc c’est essentiellement l’activisme et je suis activiste depuis des décennies. Ça a été un long parcours pour que j’en arrive où j’en suis maintenant. Mais en 2008 j’ai formé une compagnie appelée Still Here Harlem Productions et l’idée qu’il y avait derrière cela c’était de fournir à Harlem une voix qui dirait l’histoire d’en bas, en opposition à la façon dont les médias dominants couvrait Harlem. Mon intention était de développer une sorte de CNN ou de BBC militantes et ça aurait couvert chaque aspect de la vie communautaire à Harlem du Sud au Nord, Est, Ouest. Et c’est ce que nous avions l’intention de faire. On s’est équipés pour mettre en place un modèle qui pourrait être dupliqué partout dans le pays. Alors on s’est procuré nos cameras et j’avais un équipement.

On est allés dans les rues, commençant à documenter chaque aspect de la vie de Harlem ; politique, éducation, habitat, santé, jeunesse sport, la relation de la communauté à la police.

Au fur et à mesure nous avons commencés à être de mieux en mieux reçus par la communauté et notre travail s’est amélioré. Et nous avions une émission de télé, une émission hebdomadaire sur le réseau câblé du quartier de Manhattan, nous avions un site web et d’autres moyens par les réseaux sociaux. Mais avec le temps nous nous sommes concentrés sur les relations entre la communauté et la police parce que partout où on regardait on voyait des gyrophares. Partout on voyait des jeunes arrêtés, face à un mur en train d’être palpés et fouillés. Et plus on regardait plus on a commencé à réaliser que le quartier d’Harlem était un train d’être transformé en prison à l’air libre.

Ils ont implanté ces tours mobiles qui font genre 5 étages autour du quartier.Ces tours sont nées et ont été utilisées pour la guerre en Irak et ensuite quand la guerre en Irak s’est finie – techniquement parlant – ils ont ramené tous ces trucs à domicile. Ils ont commencé à les planter dans des communautés constituées en majorité de non-blancs. Parce qu’elles ne sont pas dans d’autres communautés, des quartiers blancs ou juifs. Et il y avait cette pratique de « Contrôle et Fouille » (Stop and Frisk)1 qui pour l’essentiel n’était pas très différente de l’Amérique post-esclavagiste durant l’ère Jim Crow avec la ségrégation et la classe dirigeante faisant tout ce qui était en son pouvoir pour contrôler les anciens esclaves.

Tu vois, quand les portes de la plantation se sont fermées celles de la prison se sont grandes ouvertes.

Et ensuite ils ont mis en place la location de la force de travail des condamnés à des privés, les groupes de forçats enchaînés, tous les moyens de contrôle social qu’ils pouvaient utiliser. Et ce dont j’étais témoin en 2008 c’est que la même méthode existait aujourd’hui et ce n’était pas différent de ce qui existait tout juste après l’esclavage.
À la vieille époque Jim Crow, les noirs étaient enfermés s’ils n’avaient pas un boulot. Accusés de vagabondage tu sais s’ils n’avaient pas de papiers ils étaient mis en prison. Ensuite ils étaient loués, leur travail était vendu au plus offrant. Et c’était une façon de les criminaliser et de les priver du droit de vote.

L’Amérique a 5% de la population mondiale et 25% de la population carcérale mondiale.

Ce pays, cette nation vit depuis un peu plus de 200 ans et elle a plus haut pourcentage de prisonniers, plus d’êtres humains en cage que n’importe quelle autre civilisation, nation ou entité dans l’histoire de l’humanité. Cette soi-disant terre de la liberté, maison des braves, tu vois cette nation exceptionnelle, humanitaire, cette salade de « bonne volonté et de justice partout », ce pays a le plus grand nombre d’êtres humains en cage. Et pour la grande majorité ce sont des gens de couleur.

C’est devenu évident parce qu’à force de scruter Harlem on a commencé à regarder le reste du pays et la même chose se passait partout. La police qui est le bras exécutant de l’état, le bras de l’état, était engagée comme institution, et avait étendu son pouvoir à un point qui n’était pas différent de celui de l’armée. Ils avaient occupé l’Irak, ils avaient occupé l’Afghanistan, ils occupent des endroits partout dans le monde. Ils ont 8000 et quelques bases partout autour du monde, ce pays exceptionnel.
Donc quoi qu’il en soit, nous avons commencé à couvrir cela et alors que nous commencions à filmer et à poster nos vidéos sur YouTube elles ont commencé à circuler. Soudainement, le gens ont pris la mesure du procédé de « Contrôle, Interrogatoire et Fouille ». Ensuite l’année dernière les statistiques ont montré qu’ils avaient arrêté plus de 700 000 personnes à New York. Et moins de 6 ou 7% des ces arrestations ont mené à une quelconque inculpation criminelle. Moins de 1% ont abouti à la découverte d’armes, ce qui est le prétexte de toute la manœuvre, procédé ou politique de « Contrôle et Fouille ».

Cette politique était un échec total au niveau de ce pour quoi elle avait été conçue. Et les communautés où le « Stop and Frisk » était mise en œuvre, des communautés non blanches, étaient dévastées par ces procédés.

Sur les voitures de police il est écrit « Courtoisie, Professionnalisme et Respect » ; c’est ce qu’ils prétendent apporter dans la communauté. Et ils ont enfermé les gens pour des trucs ridicules, des toutes petites doses de Marijuana. La marijuana est légale à New-York. Tu peux avoir jusqu’à 25 grammes de marijuana et c’est parfaitement légal. Mais comme pour toutes lois, il y a des vides juridiques : c’est légal tant que ce n’est pas exposé en public. Tu peux avoir ça dans ta maison. Tu peux avoir ça n’importe où mais tu ne pourrais pas le fumer ou juste le montrer en public.
Alors la police de New-York a exploité cette faille pour de massives arrestations, de l’ordre de 50 000 en 1 an, pour des petites quantités de marijuana et sous le prétexte de chercher des armes. Ce qui n’a résulté qu’à 1% des infractions constatées lors de ces arrestations, 1% de ces 700 000 arrestations ont mené à la découverte d’armes quelconques que ce soit un couteau ou un flingue.

En fait, c’était du contrôle social. Et ça a dévasté la communauté. Parce que toutes ces ressources qui ont été investies dans la police, le tribunal, la prison, si elles avaient été investies pour les communautés qui étaient impactées par le système de justice criminelle, le système d’injustice, les gens de ces communautés auraient eu tout ce dont les êtres humains ont besoin : nourriture, foyer, vêtements, éducation, opportunités d’emploi et l’opportunité d’être un être humain à part entière. Mais à cause de la mentalité de sanction qui prévaut dans ce pays, cette morale d’Ancien Testament « Œil pour œil, dent pour dent » on a eu des milliers de personnes enfermées en prison comme des chiens, des animaux. Et donc sur une période de 4 ans nous avons accumulé une grande quantité de vidéos sur les routiniers « Contrôles et Fouilles », et les grands médias ont commencé à les utiliser et la communauté a commencé à se réveiller. Et tout d’un coup tout le monde s’est mis à répliquer et à s’opposer à cette politique et cette pratique.

Pour toute action il y a une réaction n’est-ce pas ?

À la suite de ça, un jour je circulais dans la rue et des policiers que j’avais filmés un mois plus tôt ont décidé qu’ils allaient se venger de moi. Alors, ils m’ont arrêté. Ils ont donné comme prétexte que l’un de mes phares était mort à l’arrière et contre ma volonté, contre mon refus exprimé de leur donner la permission de me fouiller moi ou mon véhicule, ils ont fouillé ma voiture. Ils ont trouvé un couteau de poche, un canif comme ceux que tu peux acheter dans tous les magasins du pays, tu sais. Sans doute qu’ils en vendent même dans les confiseries. Et ils ont trouvé une batte de baseball miniature commémorative qu’ils vendent dans tous les stades du pays ; tu vois, les Yankees ont gagné en Série Mondiale donc ils ont sorti cette batte miniature. Et ils m’ont inculpé de deux infractions qui m’ont mis face à l’éventualité de 14 ans de prison. Pour ces deux armes de destruction massive…

Et au bout de 8 mois, mes avocats et les procureurs de district sont allés voir les preuves ensemble. Et quand ils ont sortis les preuves, ouvert le paquet… Ils ont sorti le couteau. Ils ne pouvaient pas l’ouvrir. Finalement après 5 minutes ils ont réussi à l’ouvrir et la vis qui tenait l’ensemble est tombée au sol. Le couteau était totalement inutilisable. La batte de base-ball était si ridicule qu’ils ont retiré ce chef d’inculpation. Donc à la fin, après 10 mois en fin de compte, ils ont admis en audience publique qu’ils ne pouvaient pas obtenir une condamnation au-delà de tout doute raisonnable. Et ils ont accepté de me libérer, au regard du rejet des accusations, avec 5 jours de travaux d’intérêt général à effectuer. Ça s’est révélé une victoire pour nous, parce que les gens se sont mobilisés autour de moi et ils ont rempli les salles d’audience. Ils se sont rassemblés devant les tribunaux, ils se sont rassemblés devant le bureau du Procureur du district, bombardant son téléphone de coups de fil demandant à ce que les charges soient abandonnées. Des pétitions avec plus de 2 milliers de signatures se sont aussi rajoutées au truc. Et les gens de partout dans le pays et partout dans le monde sont venus à mon soutien et ainsi on a eu une victoire. Mais cette pratique est ouvertement raciste. Et il est inexcusable que les Américains restent assis à regarder ce qui se passe sous prétexte que ça ne se passe pas dans leurs communautés. Et les médias dans ce pays sont en grande partie responsables de ça parce que ça renforce les stéréotypes sur les NoirEs et la criminalité. Le crime est partout. Sans lois il n’y a pas de crimes. Sans crimes, il n’y a pas de sanction. Si vous voulez vous débarrasser de tous les crimes, ce que vous devez faire c’est vous débarrasser des lois…

Après avoir formé All Things Harlem, notre département vidéo et commencé à couvrir la communauté, j’ai vu qu’il était nécessaire pour le peuple de s’organiser en une force efficace pour répondre à ces législations et ces pratiques. Donc, ce que nous avons fait ensuite a été de mettre en place cette campagne sur le régime « Jim Crow » moderne. Ça vient à la base d’un livre de Michelle Alexander. Je pense qu’il a du être traduit en français.2. C’est un livre qu’il est absolument nécessaire de lire quand on est intéressé par les droits humains, la justice et l’équité. Et si tu es contre l’oppression il faut que tu saches comment ça se fait que nous en sommes là. Et ce livre de Michelle Alexander c’est The New Jim Crow – Mass incarceration in the age of Colorblindness. J’ai commencé un groupe d’études autour de ce livre et ensuite avec les membres de ce groupe d’étude nous avons organisé cette campagne pour bâtir un mouvement national pour en finir avec les incarcérations massives. Notre vision c’est : « Non aux prisons, Oui aux communautés solidaires ».

Nous voulons démolir les prisons et bâtir des communautés.

Et on travaille là-dessus depuis 2 ans et c’est un phénomène croissant partout dans le pays. La prochaine étape est de faire les liens et de construire un mouvement national, un front uni national pour mettre fin à tout ce système de punition.

Donc c’est globalement ce que je fais. C’est essentiellement ce qu’il faut faire dans ce pays. Dans ce pays tout ce dont tu entends parler, ce que tu vois c’est que le président Obama a épargné deux dindes pour Thanksgiving. Tu mets 2, 5 millions d’être humains dans des cages et tu épargnes des dindes. Tu donnes aux dindes une seconde chance. Qu’en est-il des pères, frères, oncles et les autres membres de la famille, et de plus en plus les femmes, les mères? Qu’en est il de tout ceux-là ? Tu ne pardonnes aucun d’entre eux ? En fait ce gars n’a même pas mentionné les prisons ou la justice pénale depuis qu’il est au pouvoir. Et il n’a pas semblé préoccupé par la pauvreté, toutes les choses qui poussent les gens à la criminalité, pour mettre de la nourriture sur la table, tu vois. Il s’agit uniquement de la classe moyenne et des riches. La classe ouvrière, les travailleurs pauvres, les chômeurs, les inaptes au travail, le quart-monde, les laissés-pour-compte, ces personnes-là n’existent pas, et c’est pourquoi nous avons créé All Things Harlem pour donner une voix à cette population en bas de la pyramide.

Interview réalisée par Cases Rebelles en Décembre 2012.

  1. Le « Stop and Frisk » qui veut dire « Arrêter et Fouiller » a été mis en place depuis les années 90 dans le cadre de la dite « guerre contre la drogue ». Ce procédé, qui est en réalité du profilage racial, a provoqué une augmentation considérable du nombre d’arrestations et d’incarcérations.
  2. Le livre n’a pas été traduit en français.

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