Que veut dire « Noirs de France » ?

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Dans l’émission n°23, Cases Rebelles consacrait un petit peu de son temps précieux à un édifiant documentaire…

Au Canada et aux États-Unis, le mois de février est le Black History Month, le mois de l’histoire des noir-e-s. En février 2012 France Télévision souhaitait vouloir tenter quelque chose en écho : deux programmes avaient été diffusés respectivement sur France 2 et France 5 : Toussaint Louverture (on ne préfère même pas en parler…), et Noirs de France. Le premier est une fiction d’inspiration historique en 2 parties sur le héros de la révolution haïtienne ; le second – sur lequel on va s’attarder ici – est un documentaire et aussi une sorte de fiction d’inspiration historique si on en croit le fil conducteur des 3 épisodes qui nous dit : de tout temps les noirEs se sont battuEs pour être… françaisEs… eh oui. Un documentaire qui revisite donc très sélectivement l’histoire et ses images pour fabriquer encore et toujours du mythe de cohésion nationale, de reconnaissance et d’amour pour un pays qui vous le rendra bien un de ces jours, circulez !… Une histoire des noirEs mais « de France » racontée par deux blancs et dans laquelle on peut entendre des choses terribles comme : « je ne suis pas noir tout le temps, mais ce que je pense être tout le temps c’est français, je pense être humain tout le temps … »1.

Le documentaire est ponctué d’extraits d’interviews de noirEs presque touTEs médiatiques2 , certains y mettant vraiment de la bonne volonté. Le tout sur fond de musique et de spectacle pour rendre tout ça un peu divertissant, comique et sensuel, comme s’il fallait la rendre un peu sexy cette histoire coloniale.
Les auteurs du film? Pascal Blanchard, historien dont la vision romancée et bankable de l’immigration en France est déjà le fond de commerce, et Juan Gélas, journaliste. Ces deux-là ont réalisé un film qui instrumentalisent les noirEs pour servir un discours citoyenniste et nationaliste. Près de 3 heures de bourrage de crâne sur ambiance nostalgique de l’empire colonial. Avec en prime une récupération grossière des mouvements d’émancipation pour les interpréter comme des élans de soumission francophile.

Et la France créa les noirEs

Une des premières choses qu’on peut constater dans ce documentaire, c’est que les noirEs dont il est question sont des objets isolés, sans histoire ni origine, enfermés dans les frontières de l’hexagone, hors du temps. Les « Noirs de France », échantillons de laboratoire pour Blanchard et Gélas, ont une histoire qui commence à l’abolition de l’esclavage en 1848 ; avant ça ils n’étaient rien, après ça ils sont les « Noirs de France » – enfin pour ceux qui ont la chance de découvrir le pays car il s’agit bien d’une chance nous explique-t-on. Dans un article critique du documentaire qui nous occupe, l’historien Oruno D. Lara écrit :

Que signifie ‘Noirs de France’ ? Pourquoi ce « de » : un génitif possessif ?
Sont-ce les Noirs qui appartiennent à la France ? Une possession coloniale ? Culturelle ? Politique ?

Ça en tout l’air.

En tout cas ils/elles ont l’air d’être seulEs avec les blancHEs puisque le film occulte complètement l’existence d’autres non-blancs en France, et l’existence tout court d’autres coloniséEs. Ce rétrécissement du monde s’ajoute aux amnésies récurrentes du film. Et dès le début le ton est donné :

« Être français, être noir, pour Léopold Sédar Senghor comme pour des millions d’hommes et de femmes noirs et métisses de sa génération, les deux identités coexistent, sans aucune hésitation. Mais il nous faut remonter le temps pour comprendre comment des millions d’africains, de malgaches, d’antillais,de guyanais et de réunionnais ont lutté pour devenir des français à part entière. Un long combat pour l’égalité mené par des générations de français dont les livres d’histoire n’ont que trop rarement retenu les noms ».

Voilà pour l’introduction. Et pour la leçon d’histoire, c’est petites phrases et grands euphémismes pour des faits majeurs : « en 1956 alors que l’Empire se fissure de toutes parts en Indochine et au Maghreb » ; « en 1960 les indépendances sont arrivées comme un coup de tonnerre ». Exit les mouvements anticolonialistes et les connexions entre ces mouvements ; exit les guerres coloniales – le nom de l’Algérie ne sera même pas prononcé. Rien ni personne ne sera nommé ; l’histoire s’écrit aussi avec des silences.

Nostalgie coloniale et occultation de la violence

Noirs de France prétend réhabiliter les noirEs dans l’histoire, et spécialement celle de la France. Et le film espère gagner en crédit en mettant en avant les quelques rares qui ont réussi à se hisser dans les hautes sphères du pouvoir et de la culture. « Étrange ambiguïté de cette république coloniale» dit le commentaire, qui soulève hypocritement un faux paradoxe. Les réalisateurs font semblant d’oublier que l’exception confirme la règle d’exclusion massive et d’exploitation terrible par le travail dans les colonies à l’époque. De Hégésippe Légitimus et Blaise Diagne, premiers députés noirs des colonies, Joséphine Baker, Henri Salvador, à Houphouët-Boigny, Senghor, Césaire, puis Marius Trésor, Yannick Noah, Harlem Désir et Rama Yade, les noirEs visibles nous sont présentéEs comme autant d’étoiles qui illuminent le ciel de l’antiracisme français. À plusieurs reprises on entendra dire qu’il y a avait tout de même plus de députés noirs avant, c’est-à-dire pendant la colonisation ; Patrick Lozès dira même qu’« on recule ». Effectivement à penser des trucs pareils on recule, et de beaucoup.

Cette nostalgie d’une élite colonisée bien sous tous rapports et soi-disant amoureuse de la France ressort dans les trois épisodes. Nostalgie d’un temps où les noirs étaient peu nombreux (et moins visibles) et brillaient par leur exotisme évident, d’un temps aussi où la France pouvait les utiliser en nombre et jusqu’à la mort : le documentaire se souvient de ceux à qui il a été accordé une petite minute de gloire, les tirailleurs sénégalais et autres soldats des colonies. Sorti en DVD deux semaines après sa diffusion TV, Noirs de France est déjà balancé un peu partout en France comme un document de référence qui sert de préalable à des débats. Blanchard et Gélas diront sûrement qu’ils n’ont pas pu tout mettre dans le film, et que toute omission ou raccourci est absolument fortuit ; qu’ils ont du faire des choix… notamment celui de la récupération.

Il y a d’abord et bien entendu la thèse des soldats des colonies, justement, tous venus se battre par amour de la France et n’attendant en retour que la citoyenneté française, leur récompense. Le film dénonce doucement le paternalisme de l’État français qui ne tient pas ses engagements vis-à-vis de ces soldats, mais ne dit rien sur les conditions réelles de l’enrôlement et sur la résistance contre cet enrôlement3 ,  rien sur les pensions jamais versées à ces anciens combattants. Rien non plus sur le massacre du camp de Thiaroye : le 1er décembre 1944 des troupes de l’armée coloniale française tirent sur des soldats africains, anciens prisonniers de guerre des allemands, libérés, rapatriés et démobilisés au Sénégal. 1300 de ces soldats sont regroupés au camp de Thiaroye4 , et réclament fermement leur solde. L’administration coloniale refuse et décide d’un massacre, camouflé en mutinerie. Le chiffre officiel de 35 morts est  aujourd’hui5 considéré comme largement sous-estimé6 .
Rien donc. Et quand bien même puisque que vient déclarer en toute simplicité le rappeur Soprano : « mais on dirait qu’on a oublié toute cette époque où justement on voyait les africains venir défendre leur pays : la France ».

Et puis il est question du Comité de défense de la race nègre, mené par Lamine Senghor en 1926, de la lutte des foyers des années 75-79, de la Marche pour l’Égalité, des actions de commémoration de l’esclavage en 1998, et des révoltes de 2005. Mais l’histoire s’arrête là, vous n’entendrez pas parler des mouvements de personnes sans-papiers, du LKP, ni d’autres mouvements antillais, réunionnais ou mahorais, ni des comités de lutte contre les violences policières, ni même de la Brigade Anti-Négrophobie. Et c’est toujours le même refrain : quand ils se sont battus c’était pour « l’égalité ». Globalement le film se dispense de se pencher en détail sur la particularité et les revendications de chacune de ces luttes. À propos de la lutte des foyers, on peut entendre le sociologue Mar Fall dire ceci : « On peut pas dire qu’il y ait une politique d’accueil, parce que de toute façon ça arrangeait tout le monde ; ça arrangeait et l’État français et le patronat français qui ne voyaient l’immigré qu’à travers sa force économique, et ça arrangeait aussi le migrant africain qui pensait qu’il allait rester cinq ans maximum et qu’il allait rentrer définitivement chez… ça arrangeait tout le monde sur le fond ». Propos graves qui justifient l’exploitation en parlant d’une situation qui « arrang[e] » les exploités eux-mêmes et qui se servent de l’argument de l’immigration temporaire pour justifier un traitement ignoble.

Les miracles de la citoyenneté française

De bout en bout le documentaire nous fait aussi la démonstration qu’il n’y avait autrefois pas ou si peu de racisme dans l’hexagone. Les noirEs enferméEs et exhibéEs aux expositions universelles, ainsi que les caricatures de presse des députés noirs nous sont présentéEs comme des exemples isolés et regrettables. Mais à part ça tout va bien, en témoigne la présence d’artistes noirEs et même noir-américainEs dès les années 20. En la comparant aux États-Unis, où il y a la ségrégation raciale, ils font passer la France pour une terre de liberté. La réalité disparaît d’un revers de la main, et la ségrégation raciale qui se pratique au même moment dans les colonies françaises est absolument niée. Ce qu’on comprend également c’est que le racisme devient un réel problème lorsque la presse commence à en parler dans les années 60, lorsque les blancs ne peuvent plus l’ignorer. De toute façon dans Noirs de France, la négrophobie aussi est traitée comme quelque chose d’assez flou ; pas la moindre tentative de définir ce que c’est, d’en montrer l’étendue, et d’ailleurs le mot arrive assez tard dans le film. Encore moins un mot sur la construction de la race. Si bien qu’à la fin, être noirE ça ne devient que la « couleur de la peau ». Toujours dans le registre 1+2 = 4, dans le documentaire les vrais racistes sont faciles à reconnaître: entre 39 et 45 ils étaient allemands et nazis, et depuis ce sont les françaisEs qui votent extrême-droite (ou qui aimeraient le faire). Et puis le film tente continuellement de mesurer l’évolution du racisme de la société française au fil des siècles, si bien qu’à la fin il semble dire : plus il y a de migrants, plus il y a de racisme… Quand c’est plutôt : plus il y a de migrants plus les discriminations sont visibles. Sans compter que les discriminations ne sont qu’une partie de ce qu’est le racisme.

Enfin, on retrouve la traditionnelle fiction selon laquelle les discours et les politiques racistes appartiennent à la droite, tandis que la gauche face à tout ça reste impuissante alors qu’elle aurait déjà fait tellement : « La gauche a fait entrer les premiers responsables politiques noirs au gouvernement depuis la fin des années 50, mais a laissé s’installer la ghettoïsation des quartiers populaires. Et la droite continue de creuser les différences ». Comme si la gauche n’avait pas elle aussi une part active dans ces politiques. Un peu plus loin, la falsification reste de mise : « SOS Racisme reste l’une des organisations pionnières dans la lutte contre les discriminations des minorités en France. Malgré cela beaucoup lui reprocheront d’avoir instrumentalisé la lutte anti-raciste sans avoir su faire émerger une génération de responsables politiques de la diversité ». Dans sa chronologie des temps forts de la cohésion nationale, le film ne nous épargne pas non plus juillet 98 et son « Black Blanc Beur » insupportable : « quand la France devient championne du monde pour la première fois de son histoire en juillet 98, une réalité explose : la France rassemblée avec toutes ses composantes fait gagner la France ».

Noirs de France c’est aussi comme un cours d’éducation civique : on y apprend notamment qu’avec la nationalité française et l’égalité républicaine garantie qui va avec, il y n’y a plus de question raciale ni de racisme. Formidable ! Malheureusement le système n’est pas parfait : « pour de nombreux français qui croisent les travailleurs venus d’Afrique dans les rues de leurs villes ou qui travaillent avec eux dans les usines ou sur les chantiers, ils sont des étrangers, alors que l’histoire coloniale en a fait des citoyens français à part entière ». Ici encore : « les enfants de migrants antillais, réunionnais et guyanais qui vivent dans les quartiers populaires sont français ; il n’en font pas moins l’expérience du racisme quotidien dans leur propre pays ». Et le film de conclure sur : « En 2011 Aimé Césaire entre au Panthéon. La République salue le combat pour l’égalité mené par des générations d’hommes et de femmes noirs. Mais derrière ces belles images, une question persiste : la France est-elle aujourd’hui capable d’accepter cette idée que l’on peut-être noir et français, tout simplement? ». La boucle est bouclée : tout ce qui devrait préoccuper les noirs en France, c’est d’être français…

La place des corps noirs dans le discours assimilationniste

Alors bien sûr il y a d’autres sujets que le film aborde, en s’indignant doucement ici, en romançant là et pour le reste j’en ai déjà dit pas mal. On y retrouve aussi un ressort que Blanchard n’hésite pas à utiliser dans d’autres travaux et interventions : la place des noirEs dans la culture : « mais pour l’heure la France veut oublier, s’amuser, et la nuit parisienne résonne des rythmes nouveau amenés par les soldats américains. Le fox-trot, le charleston, le shimmy : la France danse noir… » Les séquences « spectacle » (sport, musique, danse, acrobaties) sont intercalées entre les séquences historiques et politiques pour chercher à détendre l’atmosphère, et à aussi rassurer : les noirEs restent toujours aussi drôles. Et surtout, sous prétexte de ressortir des images d’archives incroyables, le corps des noirEs est montré et utilisé de la même manière que dans le music-hall et le cinéma colonial : objet de divertissement comique et sexuel. Le DVD du documentaire offre d’ailleurs en bonus un mauvais film muet du début de siècle dont le seul intérêt avoué est : 10 minutes de numéro de revue de Joséphine Baker… Fan de la chanteuse-danseuse, Blanchard nous la présente comme une icône noire décomplexée. Mais c’est surtout le regard blanc qui se décomplexe devant des noirEs consentant à se moquer d’eux-mêmes.

Dans Noirs de France, les images de bals et fêtes ne brassent pas seulement du cliché sur les femmes noires sensuelles et la « chaleur » de leur danse : « On voyait que des femmes blanches, pas beaucoup d’hommes. Les hommes… (rires) c’était pas avantageux pour eux ! C’est malheureux mais c’était comme ça dans le temps. Et c’est grâce aux femmes qu’on a eu toute notre chance, c’est pas du côté des hommes. C’est grâce aux femmes qui nous ont donné… (rires) pour dire vrai, notre chance… ». L’absence de commentaire sur ce point laisse toute la place aux éternels clichés sur l’hypersexualité des hommes noirs, prédateurs pour les femmes blanches. Le film ne questionne pas non plus la complexité des relations entre femmes blanches et hommes noirs. Quant à l’histoire des fantasmes de l’homme blanc pour les femmes noires, elle n’est jamais abordée, alors qu’elle dégouline à l’écran. Faire silence là-dessus c’est aussi faire silence sur la violence que ça porte. Mais je vous l’ai dit, Blanchard et Gélas ont fait des choix. Le choix de parler à la place des noirEs.

E.H – Cases Rebelles (Mars 2012)

  1. Patrick Lozès, ancien président du CRAN
  2. Pap Ndiaye, Manu Dibango, Gaston Kelman, Joey Starr, Lilian Thuram, Christiane Taubira, Claudy Siar, Rokhaya Diallo, Pascal Légitimus, Harlem Désir, Elikia M’Bokolo, Tyler Stovall, Audrey Pulvar, Alain Mabanckou, Jacob Desvarieux…
  3. de nombreuses et longues révoltes notamment ont eu lieu contre l’enrôlement de soldats africains pour gonfler les troupes françaises en préparation de la 1ère Guerre mondiale, comme à Beledougou au Mali en 1915
  4. chiffre officiel. D’après les travaux d’Armelle Mabon, ils auraient été près de 1600
  5. 2016
  6. ibid

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