Quelques minutes de suprématie blanche transversale

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES

mur-briquesblanchesJe pars avec une amie dans mon agence bancaire pour déposer de l’argent liquide, chose qui n’arrive que très rarement. Sur le chemin de la banque un homme blanc d’une cinquantaine d’années qui fait la manche me demande si j’ai de la monnaie. Je lui dis que je lui en donnerai au retour.

Dans l’agence, après mon dépôt, la machine automatique me signale qu’il y a aussi un chéquier à ma disposition. Je n’ai pas de pièce d’identité. Je me dirige vers l’accueil pour me présenter et demander s’il est éventuellement possible de le récupérer quand même ; j’insiste sur le fait que je peux revenir une autre fois, j’habite tout près. La personne au guichet ne me répond pas. Elle marmonne quelque chose comme « … une carte ». Il regarde longuement sur son ordinateur. Il finit par me dire avec une espèce de sourire narquois : « Alors je vais quand même vous poser une petite question. » Je veux bien répondre mais je ne vois pas ce qui est drôle. Il me demande mon lieu de naissance. Je lui donne le nom de la petite ville inconnue où je suis né. Il ne répond rien. Il regarde encore un moment son ordinateur en silence puis me dit de nouveau avec son sourire de gars qui a l’air de passer un bon moment : « Bon allez encore une petite. » Je ne vois pas comment je pourrais connaître le lieu de naissance d’une autre personne. J’ai en plus ma carte bancaire en ma possession et viens de m’en servir. Apparemment l’employé voit là l’occasion de jouer à un petit jeu humiliant de contrôle d’identité. Il me demande  mon numéro de téléphone. Je ne le connais pas par coeur ; il est trop récent. Je lui réponds donc qu’on va arrêter ce petit jeu, que je ne vois pas ce qui le fait rire et je lui demande de me rendre ma carte. Il ne me répond pas, ne me rend pas ma carte et dit avec le même sourire narquois : « Ah bon vous ne connaissez pas votre numéro de téléphone ? C’est étrange ça ? Vous faites comment quand les gens vous demandent votre numéro ? » La personne qui m’accompagne intervient, je renchérie en répondant que ce n’est pas son problème, qu’il peut garder ses questions désobligeantes et intrusives et je lui dis qu’il n’a qu’à appeler mon conseiller et dont j’ai entendu la voix plus tôt. Là il marmonne qu’il ne sait pas, se lève et se dirige vers le bureau de son collègue où il jette un vague regard avant de revenir vers moi pour me dire qu’il ne sait pas où il est. Je peux finalement récupérer ma carte et m’en vais, non sans lui avoir demandé son nom au préalable et lui avoir redemandé ce qu’il trouve amusant dans la situation, ce à quoi il répond « qu’il n’y a rien, il ne se passe rien. »

Nous sortons, humilié.es, dégouté.es.

Je prépare la pièce que je comptais donner à l’homme dehors. Nous arrivons à sa hauteur et  je lui tends. Il me répond directement : « Il manque 4 euros« .  Je souris et ne réponds rien. Là il s’adresse à la personne qui est avec moi : « C’est votre fils? C’est votre frère? C’est votre…« .  Je suis du côté passager. J’ai fermé la porte et je préfère ne pas avoir entendu ce qu’il vient de dire. Il vient se coller aux vitres de la voiture. Il continue ses supputations sur le rapport précis qui me lie à l’autre personne noire avec moi. Une situation humiliante de nouveau. Intrusive de nouveau. À peine trente secondes après être sorti.es de la banque. Nous démarrons et là il s’éloigne de la voiture.

Je ne regrette pas d’avoir donné la pièce. Les personnes qui essaient de se faire de l’argent de cette manière n’ont pas à être exemplaires. Il s’agit juste d’une minable redistribution radicalement imparfaite. J’ai déjà pesté contre les personnes qui racontaient en ligne ne pas donner aux blanc.hes qui faisaient la manche parce qu’ils ont des fois des réactions racistes. Le racisme transcende les classes alors quand je donne à une personne blanche je ne me soucie pas de savoir si elle est raciste ou pas. Je me pose la question très pragmatique du surplus temporaire qu’il peut y avoir dans ma survie économique et si je peux je donne. Parce que je ne me soucie pas non plus de savoir si les personnes sont sexistes, transphobes, etc. Et ça ne serait pas plus pertinent si j’avais des sommes faramineuses à offrir. Il s’agit d’économies de survie avec toutes les contraintes que ça implique ; pas d’évaluation de bonne conduite.

Ce qui me frappe dans tout ce moment c’est surtout la transversalité de la négrophobie et du désir d’accès inconditionnel à nos vies, nos corps, nos identités. Le banquier et l’homme qui font la manche ne se sont pas concertés. S’ils agissent de manière si similaires, tout en appartenant  à des classes sociales diamétralement opposées c’est qu’ils sont détenteurs d’un savoir universel : on peut traiter les noir.es de cette manière-là. Cet enchainement doit aussi donner à réfléchir aux éternel.les débatteur.ice.s de la classe ou la race. Oui je peux être symboliquement valorisé et donc dominant  dans un geste « humanitaire » et humilié par la même personne. Ce n’est pas la première fois que ça arrive et ce ne sera pas la dernière. L’attitude de l’homme après que je lui ai donné la pièce n’abolit pas la classe, ne le rend pas plus riche, mais elle me remet symboliquement à une place qui transcende la classe ; la place réservée aux personnes noires. Et cette remise en ordre fonctionne d’autant mieux que 1. je vis sous le seuil de pauvreté 2. le banquier vient également de m’y remettre. Les blancs sont donc ici des alliés objectifs spontanés de l’ordre racial.

Pour la banque il y a un épilogue. Après avoir dénoncé la situation j’ai eu de vagues excuses du directeur d’agence qui est revenu ensuite vers moi me dire qu’il avait discuté avec son employé. On lui aurait rapporté que c’est en fait moi qui avait été agressif. Il valait donc mieux que je ne fasse pas de vagues, parce que « chacun avait son ressenti » et qu’ils auraient du faire une procédure d’incivilités à mon encontre ; autant vous dire que l’amie qui m’accompagnait et moi-même avons eu une sacrée envie de vomir quand nous avons appris cela. Et bien entendu je vais quitter ma banque où j’étais quand même parvenu à rester 30 ans sans jamais agresser personne…

M.L. _ Cases Rebelles