Qu’est-ce que je vais faire de toute cette invisibilité ?

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES, TRANS & QUEER LIBERATIONS

Ici les noirEs disent souvent : « On n’est pas visibles». Il y a toujours cette question mais c’est très noir francophone ; c’est qu’on ne sait pas habiter notre invisibilité. C’est parce que l’on pensait être acceptéEs à cause de l’assimilation, être comme les autres, donc on est toujours dans ce truc. Pour moi, l’invisibilité… c’est dans l’obscurité que tu trouves la lumière. Mais ici c’est : « Nous, on ne vous voit pas, on n’est pas visibles». Mais qu’est-ce que toi tu fais de ton invisibilité d’un point de vue individuel? Oublie que l’on ne te voit pas. Comment tu te vois toi-même ? Et c’est à partir de ce moment-là que l’on peut développer certains discours. (Nathalie Etoké, dans Cases Rebelles)

Samedi soir, je sors avec deux autres femmes noires, deux amies très proches. Nous partons en voiture vers le centre-ville. Le trajet est très bref. Très vite on se retrouve à tourner. On tourne, tourne. On cherche une place le plus près du bar lesbien où nous voulons aller. Ce soir je veux marcher le moins possible dans la ville. Je suis terrorisée. Je manque complètement de confiance. À l’arrière de la voiture, j’observe des personnes qui se pressent sous la pluie en riant, d’autres qui fument leurs cigarettes tasséEs aux abords des bars. Toute cette masse que j’envie m’effraie. Je suis tendue jusqu’à la mâchoire. Je meurs d’envie de dire qu’on rentre. Qu’on sortira un autre jour. Mais cette pensée me donne envie de mourir. Je suis coincée entre la peur et le refus catégorique de ne pas me vivre telle que je suis.
On se gare. Loin. Et on va marcher longtemps jusqu’au bar en question. Longtemps, parce que j’ai des talons, que je n’ai pas tant l’habitude que ça. Longtemps aussi parce qu’on ne va pas au plus direct ; on choisit les rues, par prudence. Est-ce que les gens me regardent ? Je ne sais pas parce que moi je ne les regarde pas. Est-ce que j’ai honte ? Absolument pas… J’ai juste peur. Peur des regards. Peur des mots. Peur de devoir parler avec cette voix. Et la peur peut occuper tant de place. Occulter tellement de joies. Les amies qui m’accompagnent sont silencieuses, concentrées. Flanquées de part et d’autres de mon être singulier.
Enfin on arrive. De dehors sous la pluie on voit que le bar est plein. Il n’y a pas de plan B. On rebrousse donc chemin car on ne va pas prendre de risques, pas faire d’autres tentatives. Parce qu’il n’y a pas de « on verra bien » possible ce soir. Parce que les mots, les regards déchirent, punissent, séquestrent. Parce que l’espoir se construit, une sortie « safe » à la fois ; quand on a ce privilège d’aller à peu près à son propre rythme.
Plus tard avant la nuit, je me démaquille, heureuse de cette sortie, microscopique à l’échelle de ma vie, mais tellement capitale. Un pas à la fois. Comme mes talons sur le pavé.

Ce soir l’une des deux amies a accepté de me donner une note de « passing »1. Je sais que c’est complètement subjectif. Je sais qu’elle est problématique cette importance accordée au passing. Et je sais que je m’aime, que je me trouve belle telle que je suis. Mais je ne rêve pas qu’on me dise « magnifique » juste pour me faire plaisir : de mon passing dépend un peu ma faculté à être plus ou moins tranquille, plus ou moins scrutée, jugée, insultée. Oui les amies objectives m’aident à construire ma vie. Je n’ai pas la force de me lancer solo, femme noire trans sans complexes, dans une ville de province où j’identifie peut-être une femme trans tous les trois mois, et bien sûr jamais noire. Mes sœurs sont peut-être invisibles ? « Grâce » à leur taux de passing ou alors parce qu’elles se terrent en partie, comme moi. Je suis sur les réseaux sociaux l’association trans désespérément blanche de ma ville ; je ne vois aucune aide qui puisse me venir de là. Juste la violence que je connais bien des milieux militants bourgeois et blancs.
Cette peur d’exister, d’habiter l’espace où je vis, pleinement telle que je suis, elle n’est pas neuve pour moi. A 17 ans, je portais un poing américain sur moi en permanence suite à plusieurs agressions racistes dans une autre province, ailleurs en France. Anticiper, sonder les regards, questionner les sourires, c’est en moi, c’est inscrit. Grandir avec la peur jusqu’à ce qu’elle devienne une deuxième peau.
Dans cette nouvelle étape de ma vie c’est le retour en force de cette présence familière, que j’avais calmée à coup d’arts martiaux, de muscu et de jeu social viril…

*   *   *

Cinq jours plus tard après cette sortie, c’est le TDOV, le jour de la visibilité trans2 . Je l’apprends très tard le soir, en ligne. Dans cet espace où l’on peut souffler, échanger, liker, se faire des films mais où on ne peut pas VIVRE.
Je réfléchis. À ce Samedi. À mon hyper visibilité des jours de sortie. À la visibilité du chemin en cours, du chemin accompli. Aux proches à qui je n’ai rien dit qui se posent des questions sur mon évolution physique, vestimentaire, etc. Aux proches que je ne vois pas, que je ne vois plus. À toutes celles et ceux qui ne me voient pas telle que je suis mais qui même en « garçon » perçoivent quelque chose qui les perturbent.
Je me cache tellement. Je suis tellement invisible parfois ; les pas des femmes trans dans les villes étasuniennes ou même à Paris n’y changent rien. Chaque endroit est un contexte. Et c’est ici que je veux vivre, telle que je suis. C’est ici que je dois vivre. Pas dans facebook, pas dans un post, pas dans un slogan ou pas dans une série. Ce qui me soucie ce sont mes possibilités d’exister ici en tant que femme noire trans. Et cette contrainte de double-jeu permanent ici pour l’instant.
En ligne nous sommes parlées, évoquées, invoquées et tellement… absentes.

Moi, j’en ai peur de ma propre voix dans tout ce silence. Et je ne suis que ma propre voix dans tout ce silence. Mais qu’est-ce que je vais faire de toutes ces invisibilités, de tous ces silences ?
Je ne semble manquer nulle part. Je ne semble manquer qu’à moi-même.
Je veux vivre, sortir, trouver des sœurs qui ne semblent elles aussi manquer qu’à elles-mêmes. Je sais que nous existons hors des clichés, ou des figures d’exception élues du show-business.
Je veux vivre et lutter contre la négrophobie, la transphobie, le sexisme, le capitalisme. Je veux lutter pour mes libérations. Je veux pouvoir être fière d’avoir l’air de ce que je suis : une femme noire trans. Pour que meure l’impératif horrible du « passing ». Je ne suis surtout pas née « piégée dans un mauvais corps ». Je n’ai jamais été à l’aise dans le rôle qu’on m’a assigné.
Je rêve d’à colin-maillard trouver mes sœurs trans noires. Nous construirons nos hymnes… Oui ce sera difficile de se trouver, se réunir. Mais je cherche.
Le jour que j’aimerai fêter ? Celui de la fin de la peur.
LA FIN DE MA PEUR.
La visibilité ? Quelles visibilités? Nous sommes tant visibles et tellement invisibles. C’est ça que je dois habiter.

À suivre…

F.C. – Cases Rebelles ( Avril 2016)

  1. Le « passing » c’est en gros la faculté d’une personne trans à à être perçue comme cis
  2. On reparlera ailleurs du problème de ces « célébrations » globalisées, de leur caractère impérialiste et détaché des réalités locales ; de tout ce que cela contient d’injonctions, etc. Tout comme on pourra reparler de la notion de « visibilité » et son lien aux cultures dominantes.

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