Qui était Marie-Josèphe « Angélique »?

Publié en Catégorie: AMERIQUES, FEMINISMES

Autour du film «Mains noires. Procès de l’esclave incendiaire» de Tetchena Bellange

Il n’y a pas longtemps, […] j’étais à l’UQAM, deux jeunes étudiants noirs me saluent, l’un d’eux me parle créole. Et je dis : « Désolé, je ne parle pas créole.
– Ah vous êtes africain alors? »
Je dis « Oui, d’origine très très lointaine. Ça fait plus de trois siècles que mon ancêtre est arrivé ici ».
Il m’ont regardé, ils sont partis en riant. (Paul Fehmiu Brown)

Mains noires. Procès de l’esclave incendiaire. est un mélange de documentaire et de théâtre filmé, réalisé par Tetchena Bellange en 2010. Le fil conducteur est l’histoire de Marie Josèphe dite Angelique, esclave noire accusée, condamnée et exécutée pour l’incendie du centre de la ville de Montréal en 1734. En trame de fond de cette enquête-reconstitution, il s’agit d’aborder l’existence avérée de l’esclavage de noir.e.s (et d’amérindien.ne.s) en Nouvelle-France ; une partie ignorée, niée et cachée jusqu’à très récemment de l’histoire du Canada.

En cherchant, en fouillant, on a trouvé que le premier esclave au Québec s’appelait Olivier Lejeune C’était en 1628. Vous avez des hommes de clergé catholique qui avaient des esclaves. (Paul Fehmiu Brown)

Proportionnellement c’est sûr qu’il y avait plus d’esclaves amérindiens que d’esclaves noirs, que l’esclave amérindien coûtait beaucoup moins cher que l’esclave noir. Néanmoins, il y avait des esclaves.  (Denyse Beaugrand-Champagne)

Quelques repères historiques
* Nouvelle-France : anciennes colonies françaises en Amérique du nord entre 1534 et 1763 (sur à peu près l’est des États-Unis et du Canada actuels)
* 1628 : déportation de Olivier Lejeune en Nouvelle-France, reconnu comme le premier esclave noir de la province
* 1709 : légalisation de l’esclavage des amérindien.ne.s
* 1763 : la Nouvelle-France est colonisée par les Anglais
* 1833 : abolition totale de l’esclavage dans tout le territoire canadien.
* 1867 : le futur Canada devient un dominion de l’empire britannique
* 1949 : indépendance du Canada.

Qui était Marie Josèphe dite « Angélique » ?

Née au Portugal, elle fut vendue à un propriétaire hollandais installé en Amérique du nord, puis aux Francheville installés à Montréal en Nouvelle-France, chez qui elle travailla comme domestique. Elle tenta plusieurs fois de s’enfuir, et de partir avec son amant Claude Thibaut, un blanc, français exilé et condamné à travailler en Nouvelle France. En février 1734, ils prirent de nouveau la fuite ensemble mais furent découverts et arrêtés ; Marie Josèphe Angélique fut ramenée à Mme Francheville et Claude Thibaut emprisonné pendant 2 mois.

Le 10 avril 1734, un incendie se déclara dans le centre de Montréal, apparemment à partir de la maison Francheville. Angélique et Claude Thibaut furent accusés d’avoir mis le feu au grenier de la maison. Elle seule fut arrêtée et emprisonnée, sur la foi de la rumeur publique ;  lui disparut après l‘arrestation, et la police ne le retrouva pas. L’incendie eu lieu 2 jours après la libération de Thibaut et beaucoup y virent un lien évident. Pendant le procès les témoignages à charge se succédèrent, cependant personne n’avait réellement vu Angélique ou Thibaut allumer l’incendie. Mais bientôt la jeune femme se retrouva l’unique accusée dans ce procès.

Dans un premier temps Mme Francheville témoigna en faveur de son esclave, mais revint plus tard sur son témoignage, déclarant qu’elle dormait et n’avait pu entendre ce qui s‘était passé. Angélique ne cessa jamais de clamer son innocence, mais fut finalement déclarée coupable et condamnée à mort. Elle fut exécutée publiquement le 21 juin 1734 par pendaison, son corps brûlé au bûcher ensuite.

C’est un très gros  procès, ça va durer 6 semaines ; ça ne se fait pas en Nouvelle-France. un procès c’est très rapide, on règle ça, on trouve un coupable; si on ne trouve pas, on torture et c ‘est fini. (D’habitude) c’est quelques jours. Angélique c’est 6 semaines de procès, 22 témoins. C’est fascinant. Surtout des femmes, beaucoup d’hommes, des gens très riches, des gens très pauvres, des enfants aussi. (D. Beaugrand-Champagne).

« Mains noires. Procès de l’esclave incendiaire ».

Ce film a été réalisé par Tetchena Bellange, actrice noire québécoise, d‘origine haïtienne. Elle a d’abord eu le projet d’écrire une pièce sur Marie-Joséphe Angélique, et ensuite de s’en servir pour un projet documentaire. La première pièce écrite sur Angélique est de Lorena Gale et date de 1995. Celle de T. Bellange est jouée en 2009 pour la commémoration des 275 ans de l’exécution de Marie-Joséphe. En plus d’honorer la mémoire de cette femme, il s’agissait dans le film de parler de l’existence au Canada d’esclaves d’origine africaine, d’aborder ce passé occulté à travers l’histoire d’une esclave connue comme « l’incendiaire de 1734 », en ramenant des éléments nouveaux sur le déroulement des faits et son procès. Le résultat très intéressant noue récit, enquête historique et fiction sur les relations entre des protagonistes de l’affaire. Tetchena Bellange met surtout l’accent sur les relations entre l’esclave Angélique et sa maîtresse, ou encore entre Angélique et le bourreau Mathieu Léveillé, lui aussi esclave. Bellange veut aussi questionner les actes des protagonistes, à partir de leurs positions sociales individuelles et des réelles possibilités d’agir qu’ils avaient dans la société esclavagiste.

Éléments nouveaux du procès

Le projet s’appuie sur les travaux des historien.ne.s québécois.e.s Denyse Beaugrand-Champagne et Paul Fehmiu Brown qui apparaissent dans le documentaire, ainsi que sur les recherches de Marcel Trudel. Dès les années 1950, cet historien canadien travaillait particulièrement sur la Nouvelle-France du 18e siècle et a très largement contribué à faire reconnaître au Québec que l’esclavage y a existé.
Les historien.ne.s du film révèlent que la culpabilité d’Angélique n’était pas prouvée, et que le feu a vraisemblablement pris dans la maison voisine de celle des Francheville. Dans son témoignage, une esclave amérindienne de cette maison voisine parle du feu de cuisine allumé dans une cheminée, et laisse entendre malgré elle que l’incendie aurait commencé là. Angélique a été condamnée sur la foi de la rumeur publique, et avec, au final, un faux témoignage de dernière minute. Il est également très probable que Mme Francheville ait subi des pressions du propriétaire de la maison voisine pour changer son témoignage. Cet homme, François Berry des Essarts, était trésorier du Roi et avait tout à perdre si sa responsabilité était engagée. Angélique est alors la coupable idéale, et il est facile de la  faire condamner.

Ce qui doit disparaître

Pourquoi cet acharnement contre Marie Josèphe « Angélique » ? Quelle menace représentait-elle ? Pourquoi devait-elle mourir et disparaître ? Son exécution a évidemment servi d’exemple  dans la politique de répression des esclaves en Nouvelle-France. Il s’agissait de tuer une esclave qui s’était déjà enfuie plusieurs fois, et à laquelle sa maîtresse laissait sans doute trop d’initiatives au goût de la société coloniale. Le film insiste d’ailleurs sur la relation de confiance ambiguë entre l’esclave accusée et Mme Francheville ; on apprend que « Angélique » était le prénom de la fille unique décédée de Francheville. La justice coloniale a condamné là toute indulgence des maîtres envers leurs esclaves, qu’elle juge être un danger pour l’ordre social.

Ce sont aussi les relations interraciales qui sont condamnées, comme celle d’Angélique avec Claude  Thibaut ; c’est ensemble qu‘ils étaient au départ désignés comme des criminels.

Le patriarcat colonial s’exerce lui aussi à travers le procès et son issue. Les historien.ne.s du film décrivent Angélique comme une jeune femme « qui n’en fait qu’à sa tête », « émancipée » ; en tout cas son caractère et ses tentatives de fuite auraient fortement attiré l’attention et la désapprobation sur elle. L’émancipation des femmes noires esclaves est ici sanctionnée par la mort. D’un autre côté l’exécution de Angélique est aussi une atteinte à sa maîtresse Mme Francheville, une femme, veuve donc « seule », et qui laisse trop de pouvoir à son esclave.

Il est également question de la jalousie que pouvait susciter chez d’autres esclaves ou chez des domestiques blancs les conditions de vie d’Angélique dans une famille très riche. C’est par cet aspect d’ailleurs, et par la relation au début difficile entre elle et l’esclave-bourreau, que le film aborde la question des différences de classe entre les esclaves. Bellange cherche également à mettre en relation ces différences avec les stratégies de survie des esclaves, et aussi leurs stratégies de solidarité et de résistance. Car Angélique est seule en fin de compte, et Léveillé ne l’aide pas à s’enfuir.

Le pauvre Mathieu Léveillé, cette histoire, cette exécution de Marie-Josèphe Angélique lui a porté malheur parce qu’il est devenu fou, il est mort fou à Québec à l’hôpital. (Paul Fehmiu Brown)

Mais le documentaire se focalise surtout sur l’horreur de la torture, de l’exécution et de la condamnation à tort. Quant à  Léveillé, l’horreur est pour lui d’avoir à choisir de tuer pour rester en vie. Le traitement de l’esclave amérindienne, frappée par son maître après son témoignage confondant, ramène encore la question de la violence réservée aux esclaves.

Pourquoi l’histoire de l’esclavage au Canada a-t-elle été occultée? Et à partir de quel moment ? Le film donne un début de réponse, en pointant l’importance du clergé catholique dans la société québécoise, et l’existence de propriétaires d’esclaves parmi les personnalités religieuses de la Nouvelle-France du 18e. L’institution aura voulu purifier son image. L’historienne canadienne Dorothy Williams apporte un argument supplémentaire :

Je pense que ça ne colle pas avec le concept de l’histoire du Québec ou même du Canada. Je pense qu’il y a eu beaucoup d’énergie, d’écrits, pour montrer combien le Québec est différent, combien le Canada est différent des États-Unis. Et bien sûr notre différence singulière est que nous n’avons pas eu l’esclavage, du moins c’est ce qui est dit. Ça continue à perpétuer le mythe comme quoi le Canada était parfait, comme quoi le Canada était accueillant, et combien nos valeurs morales étaient bien au-dessus de celles des américains. Ça nous aide à nous définir comme une nation. Nous utilisons souvent l’Underground Railway et le fait que les esclaves américains en fuite venaient au Canada et restaient libres, qu’ils étaient en sécurité sur le sol canadien. Donc nous utilisons cette histoire pour perpétuer le mythe du Canada où les esclaves étaient libres ; et ils l’étaient à l’époque à laquelle les esclaves en fuite arrivèrent au Canada. Mais en faisant ça on efface deux siècles d’esclavage, avant tout ça, très commodément. Et on  fabrique une histoire belle et pure surtout très ennuyeuse, mais vous savez c’est canadien… (traduit de l’anglais).

L’abolition de l’esclavage au Canada date de 1833. Occulter l’histoire de l’esclavage, donc une bonne partie de l’histoire des peuples colonisés amérindiens et africains, permet aussi de placer au centre des choses l‘histoire de la domination britannique puis anglophone sur les canadiens d’origine française. On retrouve d’ailleurs ce déplacement dans les théories québécoises nationalistes qui font des francophones les « nègres blancs » d’Amérique, ou du Canada1 . En plus de déqualifier l’histoire spécifique de la domination et l’esclavage des noir.e.s dans l’histoire coloniale, cette rhétorique focalise exclusivement sur une histoire blanche du Canada et masque le fait que les colons blancs – francophones, anglophones ou autres – ont fondé ensemble une nation coloniale blanche et eurocentrée.
Quant au mythe de l’accueil des (esclaves) noir.e.s, il est à relativiser au regard du passé de ségrégation raciale dans certaines provinces du Canada, ce jusqu‘aux années 1950 (en Colombie britannique par exemple). D’autre part, les politiques canadiennes envers les migrant.e.s caribéen.ne.s (des anciennes colonies britanniques particulièrement) ont toujours établi une équation serrée entre migration, exploitation par le travail (domestique notamment) et restriction des droits sociaux (voir l’article Sisters in the struggle).

Pour finir, nous voudrions relever un dernier point important que le film Mains noires.[…] présente : l’esclavage des amérindiens. Ces esclaves étaient appelés « Panis » par les colons francophones, un mot qui vient des Pawnees, un peuple indien qui vivait au centre de l’Amérique du nord. Les historiens interviewés dans le documentaires attestent de leur mise en esclavage très tôt dans l’histoire de la Nouvelle-France.
Et puis T. Bellange mentionne également les relations d’entraide qui existaient entre Amérindien.ne.s et les Noir.e.s, au Canada et ailleurs en Amérique, les premiers accueillant et aidant les second en fuite.

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Cette chronique est à écouter dans l’émission n°17.

Quelques liens :
Le site du documentaire (description, biographies des participants, bonus vidéo) :  http://www.mainsnoires.com/(en français) – http://www.blackhandsfilm.com/ (en anglais)

Sources du film :
« Marie-Josèphe Angélique, Montréal, Québec 21 juin 1734 » Paul Fehmiu Brown, 2005.
« Le Procés de Marie-Joséphe-Angélique », Denyse Beaugrand-Champagne, 2004
« Deux siècles d’esclavage au Québec », Marcel Trudel et Micheline D’Allaire, 2004.
« La torture et la vérité : Angélique et l’incendie de Montréal » regroupe les archives retranscrites du procès de Marie-Josèphe Angélique, des documents et correspondances relatifs à l’incendie, aux réparations et travaux existant autour d’Angélique (à lire ici : http://www.canadianmysteries.ca/sites/angelique/accueil/indexfr.html)

Cases Rebelles (Octobre 2011)

  1. Voir le classique de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, 1968.

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