Redéfinir l’authenticité avec Janet Mock

Publié en Catégorie: AMERIQUES, AUTODETERMINATION, DECONSTRUCTION, LECTURES, TRANS & QUEER LIBERATIONS

Nous avions lu avec enchantement Redefining Realness dès sa sortie et l’avions écouté résonner en nous. Nous en parlons enfin. Bien entendu avec les yeux et les oreilles braqués sur notre contexte local national. Sur l’invisibilisation, l’inaudible des questions trans, à plus forte raison celles des trans non-blancHEs. Dans la société. Et très souvent au cœur même de nos luttes.
Alors voilà ce texte-là va avec une énorme dédicace au multi-combattant de la liberté Joao Gabriell avec notre amour infini.

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« De moi au plus près de moi-même »

People often describe the journey of transsexual people as a passage through the sexes, from manhood to womanhood, from male to female, from boy to girl.That simplifies a complicated journey of self-discovery that goes way beyond gender and genitalia. My passage was an evolution from me to closer-to-me-ness. It’s a journey of self-revelation.1

On décrit souvent le parcours des trans comme un passage d’un genre à l’autre, de la masculinité à la féminité, d’homme à femme, de garçon à fille. C’est une vision réductrice d’un parcours de découverte de soi qui va bien au-delà du genre et des organes génitaux. Mon parcours a été une évolution de moi vers « le plus près de ce que je suis ». C’est un parcours de révélation à soi.

En 2011 dans le magazine Marie-Claire, Janet Mock, éditrice de people.com, se présenta pour la première fois au public en tant que femme trans. L’article à la première personne avait été rédigé par la journaliste Kierna Mayo, suite à plusieurs entretiens. Bien qu’imparfait et problématique2 de l’avis même de J. Mock, l’article eut un impact médiatique important. Il contribua à faire de cette dernière une interlocutrice privilégiée et une voix puissante pour la communauté Trans. Par la suite, elle allait multiplier les interventions publiques, lancer le hashtag #girlslikeus au succès imprévu, et s’impliquer dans différentes organisations.

En Février 2014, elle a publié Redefining Realness le récit détaillé de son parcours, dans ses propres mots cette fois-ci. Cette œuvre s’ajoute à la toute petite liste des autobiographies écrites par des femmes trans non-blanches aux États-Unis3. Sincère, intelligent, accessible, audacieux, ce livre qui secoue les notions d’identité et d’authenticité est tout simplement révolutionnaire :

Je suis consciente que s’identifier à ce que les gens voient de moi plutôt qu’à ce qui est authentique, c’est-à-dire ce que je suis vraiment, ça implique que j’efface des parts de moi-même, mon histoire, mon peuple, mes expériences. Vivre à travers la définition et la perception des autres cela fait de nous des écorces de nous-mêmes, plutôt que des personnes complexes qui incarnent des identités multiples.

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          Dans Redefining Realness, Mock énumère, « ce qui est à moi » à la manière de  la voix du Cahier d’un retour au pays natal 4. Elle rejoint ses identités, ses vérités.  Elle n’est ni le garçon cis, ni la femme cis qu’on a cru voir en elle dans des passés éloignés  ou récents : elle est une femme trans. Elle n’est pas seulement noire, elle est aussi polynésienne d’Hawaï. Elle n’est pas que la journaliste people qui a réussi après de brillantes études ; c’est une survivante. La pauvreté, un foyer instable, des viols répétés pendant l’enfance, des parents défaillants, le travail du sexe à 16 ans, Mock a connu tout cela, ajouté bien entendu à la transphobie et au racisme. Sans aucun sensationnalisme, avec sensibilité, elle peint les tableaux âpres, rugueux d’une Amérique démunie en peine apogée de l’épidémie de crack :

« Tu vois comment j’ai l’air stupide? » dit Papa avec la pipe en main alors que la vapeur disparaissait autour de lui. « Tu vois comment je me comporte bêtement? »

En fait je n’y voyais pas de bêtise ; tout ce à quoi je pensais c’était combien il était faible. L’homme le plus fort que je connaissais, mon père, fumait une pipe à crack dans notre chambre, et il avait l’audace de le faire devant nous. Je ne voyais pas l’addiction comme une maladie, donc je considérais que mon père était faible. Sa quête de plaisir et de puissance dans une pipe le rendait pathétique. Son regard me poursuit encore aujourd’hui.

Hors de toute théâtralisation, dramatisation, la narratrice d’exception qu’est Mock se ressaisit de toute son histoire en combattante lucide. Dans un mouvement de reconnaissance et d’acceptation.
Redefining Realness, au-delà du témoignage personnel, est un appel à se dire. Avec ses mots, telLEs qu’on se perçoit, au mépris des assignations barbelées des autres. Il n’est pas surprenant d’ailleurs que ce livre et l’esprit militant de son auteure aient donné naissance à un projet collectif où chacunE vient partager son histoire, ses définitions. 5

Le souci de l’Autre,  individuellement et collectivement, est au cœur du livre et se manifeste à plusieurs niveaux. Janet Mock apprend l’amour. Elle nous à apprend à aimer les autres pour ce qu’ils sont, pas pour ce qu’on souhaiterait qu’ils soient. Ce discours, elle parvient même à l’incarner admirablement dans le travail de compréhension qu’elle réalise à l’égard d’un père qu’il est difficile de ne pas blâmer. Les douleurs n’ont pas transformé Janet en sniper mais en activiste bouleversante de détermination, d’intelligence et d’humilité. Ce souci de l’Autre se manifeste aussi dans l’intégration au récit d’informations nécessaires au  soutien des personnes trans, ainsi que de statistiques, etc. Cette dimension très contextuelle et locale peut parfois faire sortir d’une narration captivante mais il est clair que Mock voulait que son texte soit un outil, un guide, une ressource pour les femmes trans non-blanches et pauvres.

Je cite toujours Alice Walker ici disant qu’elle a écrit des choses qu’elle aurait dû être en mesure de lire en grandissant. 6

C’est sans doute pour cette raison que le livre est hybride : roman autobiographique, témoignage, sociologie populaire, guide… Le récit rappelle souvent Maya Angelou, l’une des premières révélations littéraires de Janet Mock. L’écriture est volontairement limpide, accessible, pétillante de dialogues aux accents authentiques, de références à la culture populaire ; le procès d’OJ Simpson, le fim Friday, la mort d’Aaliyah, l’attaque des Twin Towers. Non seulement Mock réactive l’esprit d’une époque mais elle mobilise également la personne qu’elle était à cette époque, pour écrire au plus près des personnes concernées, loin des jargons militants et universitaires :

Ces mots sont des outils très puissants pour décrire cette oppression, et c’est génial que certaines personnes y aient accès. Mais la plupart des gens n’y ont pas accès. Pour moi, c’était super important de ne pas utiliser ces termes dans le livre, parce qu’ils excluent un grand nombre de personnes qui n’ont pas accès à l’éducation, ou qui ne sont pas engagées dans des trucs de justice sociale, mais qui veulent être éclairées sur certaines choses et élever un peu leurs consciences politiques. Je voulais écrire un livre pour tout le monde, y compris pour cette fille que j’étais en 5ème qui ne connaissait même pas le terme transgenre.7

Le résultat de l’alchimie est une œuvre impressionnante de beauté et de puissance émancipatrice. Mais la magie du récit tient aussi à d’autres facteurs propres à l’histoire. Comme pour toutes les histoires de survie autobiographiques, on sait que la narratrice s’en tire à la fin. Pendant la lecture, cela permet de regarder l’horizon quand elle nous semble devoir affronter bien trop de difficultés.

Janet est également entourée d’amour : qu’il s’agisse de celui maladroit et défaillant de son père ou de sa mère, de celui indéfectible de son petit frère Chad, ou d’autres personnes que le destin met sur sa route. Sa rencontre précoce avec Wendi, trans exubérante et sans concession, future amie à vie,  est aussi un moment d’une grande force.

L’une des chances de Janet est aussi qu’elle va vivre une part importante de son parcours au cœur d’une culture, la culture polynésienne, qui récuse la binarité occidentale des genres : Mahu à Hawaï, Mahu vahine à Tahiti, Fa’afafine au Samoa8, Fakaleiti au Tonga9 , ces termes attestent d’une autre vision.

Être mahu c’était occuper un espace entre les pôles masculin et féminin dans le Hawaï pré-colonial, où ça se traduisait par “hermaphrodite,” qui renvoyait aux mecs féminins et aux filles masculines. Mais au fur à mesure que les missionnaires puritains occidentaux ont influencé la culture hawaïenne au XIXème siècle, leur système binaire de genre chrétien et homophobe a déplacé mahu du centre de la culture vers les marges. […]

C’était stimulant d’arriver à la maturité dans un endroit qui reconnaissait l’existence de la diversité non seulement au niveau ethnique mais aussi au niveau du genre. Il y a avait aussi un certain niveau de tolérance qui nous facilitait la vie, niveau sécurité, à Wendi et à moi alors nous explorions et manifestions nos identités.

Cela ne veut pas dire que Wendi et Janet ont échappé à la violence transphobe mais c’est un témoignage important d’approches alternatives non-blanches au niveau du genre. Et cela montre encore une fois que de nombreuses cultures se sont vues imposer des valeurs réactionnaires à travers la colonisation par des nations aujourd’hui adeptes d’un homonationalisme fervent sur fond de choc des civilisations…

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En tant que journaliste Janet Mock est très soucieuse de la représentation des trans dans l’espace médiatique. L’un des aspects important de son travail est de vouloir défaire la narration univoque et monobloc qu’on y fait porter aux trans. Elle milite pour favoriser la pluralité des histoires, des approches : contre la mise en place de nouvelles normes, contre la tendance malsaine aux traitements sensationnalistes.

J. Mock : J’ai l’impression que nous n’avons pas beaucoup de « À quoi votre vie ressemble maintenant? » Nous avons juste : « Avez-vous une histoire convaincante d’avant-après que nous pouvons raconter? » Je voudrais que ça aille au-delà de la transition.

Ce truc de « pris au piège dans le mauvais corps » ça me rend dingue. C’est comme si c’était toujours la même histoire avec des personnages différents, unE protagoniste différent dans chaque histoire. Et j’aurai aimé que beaucoup de ces protagonistes puissent parler des questions qui vont au-delà de leur transition, oui ils ont pu parler de comment c’était difficile de transitionner, mais ça a été dur aussi pour ces autres personnes qui n’ont pas les ressources nécessaires pour le faire, c’est ça qu’on peut améliorer.

Erin Rook : Vous avez aussi écrit sur le fait de désapprendre les messages que les médias perpétuent sur les personnes trans et je me demandais, duquel a-t-il été le plus libérateur de se débarrasser?

J.M. : Je pense que le discours du « pris au piège dans le mauvais corps » ça a été le gros truc pour moi. J’ai entendu les mêmes refrains, les mêmes extraits, donc à chaque  fois que je voyais une personne trans c’était genre « [J’étais] pris au piège dans le mauvais corps », « J’ai toujours su que j’étais ceci », « J’ai toujours su que j’étais cela ». Perso, j’ai toujours su que j’étais moi. »10

Mock travaille à la libération de la communauté et elle signifie bien qu’il n’est pas question de produire encore de l’étiquetage contrôlé. Il s’agit avant tout d’avoir la liberté de se définir et de vivre son corps comme on le souhaite. D’ailleurs, Janet sait aussi se confronter au danger qu’il y a à faire d’elle un modèle, au moment où elle devient une référence, une porte-parole. Elle connaît aussi le revers empoisonné des privilèges et de l’exceptionnalité, elle dont tout  le monde pensait qu’elle était une femme cis avant l’épisode Marie-Claire, et dont on vante sans cesse la « beauté » :

Être exceptionnelle ce n’est pas la révolution, c’est l’isolement. Cela vous sépare de votre communauté. Qui êtes-vous, vraiment, sans communauté? J’ai toujours  été brandie comme un symbole, comme le « bon » type de femme trans (éduquée, valide, attirante, éloquente, hétéronormative). Cela entretient l’illusion que, parce que j’ai « réussi », ce niveau de succès est facilement accessible à toutes les jeunes femmes trans. Soyons claire : ce n’est pas le cas.11

Mock reste profondément et inextricablement liée à ses sœurs des rues d’Honolulu tout comme elle reste le fruit des réalités hardcores qui furent sur son chemin. Il n’est pas question de vendre du conte de fées ou de faire la leçon à celles qui n’ont pas trouvé de portes de sortie réjouissantes. Les réalités sociales, violence, sexisme, racisme, transphobie sont contre elles, Mock le rappelle constamment. Il y a énormément à faire, énormément à lutter. Redefining Realness n’est qu’une étape.

Il ne reste plus qu’à prier pour que ce livre soit traduit en français ou faire en sorte que ça se passe…

Cases Rebelles – Août 2014

  1. Redefining Realness, Janet Mock, 2014. Toutes les citations dans ce texte sont extraites de ce livre hormis quand une autre source est signalée. Traduction Cases Rebelles.
  2. déjà dans son titre «  I was born a boy »
  3. Ceyenne Doroshow’s « Cooking in Heels » (2012), Ryka Aoki’s « Seasonal Velocities » (2012), Toni Newman’s « I Rise » (2011), The Lady Chablis « Hiding My Candy » (1997)
  4. « Ce qui est à moi, ces quelques milliers de mortiférés qui tournent en rond dans la calebasse d’une île et ce qui est à moi aussi, l’archipel arqué comme le désir inquiet de se nier […]. »
  5. http://redefiningrealness.tumblr.com/
  6. http://www.metroweekly.com/2014/02/mighty-real-janet-mock/
  7. http://www.rookiemag.com/2014/05/janet-mock-interview/
  8. Différents documentaires à voir : http://vimeo.com/67685289http://www.youtube.com/watch?v=GV_g6X2PEvs&list=PL7C8ADE868B717B66
  9. http://www.youtube.com/watch?v=7arK_JuQcBI
  10. http://www.pqmonthly.com/outtakes-janet-mock-on-her-mission-to-amplify-the-voices-of-trans-women/9753
  11. Redefining Realness, Janet Mock, 2014.

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