Rencontre avec Kristian Davis Bailey de Black4Palestine

Publié en Catégorie: AMERIQUES, INTERNATIONALISME

En 2015, Kristian Davis Bailey et Khury Petersen-Smith, deux jeunes noirs américains publiaient une déclaration de solidarité avec la Palestine, le Black Solidarity Statement with Palestine. Ils reformalisaient ainsi, en plein cœur du mouvement dit « Black Lives Matter », une longue histoire de connexions et d’identifications mutuelles entre deux des combats de libération les plus connus dans le monde. Malcolm.X, les Black Panthers, Stokely Carmichael, nombreuxSES sont les militantEs noirEs qui dans le passé ont connecté l’antisionisme à la lutte contre la suprématie blanche aux États-Unis, et dressé les parallèles évidents entre les oppresseurs tout en dénonçant leurs complicités effectives. Quand en 2014, la ville de Ferguson s’est enflammée suite au meurtre de Mike Brown, des palestiniens envoyèrent très vite par les réseaux sociaux de nombreux messages de soutien ainsi que des conseils pour parer aux agressions lacrymogènes. C’est de tout cela qu’hérite Black4Palestine. B4P est le nom de la déclaration de 2015, signée par plus de 1000 individuEs, anonymes ou célébrités – comme Cornel West, Mumia Abu-Jamal ou Angela Davis – et une trentaine d’organisations. C’est également le nom de l’organisation qui en a découlé. Kristian Davis Bailey co-fondateur nous parle de son engagement politique personnel, de la naissance de Black For Palestine, du futur du mouvement, et d’internationalisme.

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Mon nom est Kristian Davis Bailey. Je suis un journaliste indépendant basé actuellement à Détroit dans le Michigan. Je suis ici en France pour représenter Black 4 Palestine ( B4P) qui est une initiative d’activistes noirs et d’organisations étasuniennes qui proclament leur solidarité envers les mouvements de libération palestiniens. Je suis en France pour 3 semaines afin de parler à travers le pays. En plus de travailler à la solidarité entre noirEs et palestinienNEs je fais aussi partie d’un groupe qui s’appelle BYP 100, un projet de jeunes, afroféministe, pro-queer, qui pense que l’on doit se pencher sur les intersections de la race et du genre, de la sexualité, de la classe pour se libérer.

C.R.: Quand as-tu commencé à militer ?

KRISTIAN BAILEY: Je ne suis pas devenu actif politiquement, ou politisé, avant la fac. Deux évènements qui se sont produits à peu près à la même période m’ont mené où j’en suis maintenant. Le premier c’est l’assassinat de Trayvon Martin en 2012 et le second c’est l’arrestation d’un ancien élève palestinien de ma fac, alors qu’il manifestait en Cisjordanie. Son arrestation a été filmée et on peut voir la police l’asperger de gaz lacrymo au visage et le balancer violemment dans un fourgon de police. Et après ça la version de la police israélienne disait  : « Non en fait cet homme a essayé d’attaquer des soldats c’est pour ça qu’on l’a arrêté ». Et c’est en tant que journaliste pour le journal de la fac que j’ai commencé à couvrir cette affaire. Ça m’a vraiment fait découvrir ce que la lutte palestinienne représente. Et à sa sortie de prison il m’a raconté comment les palestiniens sont inspirés par les luttes afro-américaines et le combat sud-africain contre l’apartheid. Ça m’a en quelque sorte ouvert les yeux sur la dimension internationale de la lutte et interconnectée à d’autres questions, pas simplement interne et centrée sur les États-Unis. C’est à travers cette expérience, que j’ai commencé à d’écrire sur ça et des trucs plus politiques à propos de l’injustice raciale aux États-Unis, sur la Palestine, sur l’impérialisme Etasunien. Mais c’est la question palestinienne qui m’a politisé et m’aide à voir les choses d’une manière plus critique.

À la fac le groupe dans lequel j’étais le plus actif avant la naissance de Black Lives Matter c’était les Etudiants Pour la justice en Palestine parce qu’à l’époque c’était le groupe le plus actif politiquement, le plus critique et le plus radical sur le campus. La plupart des organisations noires politiques étaient plus culturelles ou plus libérales. Mais l’été après le révolte à Ferguson le climat sur le campus a complètement changé : les étudiants sont revenus à une approche beaucoup plus militante et plus critique de notre propre condition de noirEs. Et donc pour moi ca s’est passé un an après mon diplôme. Mais c’est en suivant des étudiants de Standford que j’ai été plus impliqué dans des actions directes pour notre propre mouvement. Un an après mon diplôme, j’ai déménagé à Detroit, la ville avec la plus grande population noire aux États-Unis et c’est naturel que je sois engagé dans le militantisme noir dans la ville.

Qu’est-ce que ça implique de militer dans une université élitiste comme celle de Standford ?

Standford c’était vraiment un environnement complexe pour militer ou essayer de faire de la politique. Tout est tellement intriqué, pas seulement la Silicon Valley et les vagues successives de gentrification, mais globalement c’est un tel tremplin vers le pouvoir. La plupart des discussions qu’on a pu provoquer au sujet du colonialisme sur le campus, du moins quand j’y étais y’a deux ans, c’était concentré sur la Palestine. Et le but c’était d’essayer de faire en sorte que la Fac retire ses financements d’entreprises comme Caterpillar, Hewlett-Packard et des entreprises comme ça… Il y a des gens qui connaissent l’histoire de Standford et son lien avec Palo-Alto Est le quartier qui autrefois était noir en majorité et qui est désormais latino en majorité et pauvre. Mais le fossé est vraiment énorme entre l’Université, même les étudiants, et la communauté autour.

Comment est née Black For Palestine ?

En Août 2015, nous avons publié une déclaration en solidarité avec la Palestine intitulée Black For Palestine Solidarity Statement. C’était simplement une initiative pour réaffirmer notre solidarité à ce moment-là et notre soutien à la libération totale de la Palestine, à un moment où beaucoup d’organisations aux États-Unis hésitaient à exprimer leur soutien aux réfugiés, au droit au retour ou au mouvement de boycott, désinvestissement, sanctions. La déclaration fut signée par plus d’un millier de militants, d’universitaires et d’étudiants, parmi eux des personnes comme Angela Davis et Cornel West. L’aspect le plus génial de cette déclaration fut la présence parmi les signataires de douze prisonniers politiques actuellement incarcérés dont Mumia Abu Jamal. Et bien sûr les groupes les plus actifs à Ferguson et à St. Louis et beaucoup des organisations de jeunes qui ont émergé récemment ont également signé cette déclaration. Pour moi, ce fut une forte démonstration de solidarité internationale. Selon moi, il s’agit d’une initiative qui vise à raviver l’internationalisme et une politique internationaliste dans la base même de nos mouvements parce que je suis conscient que c’était un élément crucial dans les années 60 et 70, pas seulement aux États-Unis mais dans le monde entier. Et vu comment les divers mouvements de libération ont été attaqués après les années 70, je pense que nous avons aujourd’hui du mal à retisser des liens et construire à nouveau des analyses internationalistes de notre condition. Donc pour moi, Black for Palestine est le point de départ pour bâtir ce projet plus vaste.
Black For Palestine n’est pas encore à ce jour une organisation officielle. Nous sommes en plein processus de réflexion sur ce à quoi pourrait ressembler une organisation plus structurée avec des adhérents ou des campagnes officielles ; ce qui se passera quand je serai de retour aux États-Unis le mois prochain. Mais pour l’instant ce qui représente Black For Palestine, c’est la déclaration de solidarité que nous avons publié. Donc j’ai co-écrit cette déclaration avec un camarade qui s’appelle Khury Petersen-Smith et nous avons travaillé tous les deux en liaison avec nos différents réseaux pour faire en sorte que certaines personnes et organisations apportent leur signature. A part ça, je pense que Black For Palestine essaye de représenter les nombreuses associations de terrain promouvant la solidarité avec la Palestine qui ont vu le jour aux États-Unis, suite à la révolte de Ferguson. Et donc cette déclaration était une combinaison de toutes ces activités qui dans leur majorité avaient lieu au niveau local, dans les communautés.
Ce fut en fait assez simple d’élaborer cette déclaration: la plupart des organisations et des individus que nous avons contactés ont signé immédiatement. Les groupes que nous n’avons pas cherchés à joindre sont les organisations politiques noires qui font partie de l’establishment, comme la NAACP ou les représentants noirs au Congrès, parce que nous savons que pour des raisons diverses et variées, ils refusent de se prononcer sur la question palestinienne ou ne soutiennent pas la cause palestinienne. Mais selon moi, une des raisons pour lesquelles ça a été aussi simple, c’est que les organisations basées à St. Louis ont été les plus nombreuses à signer la déclaration, ce qui démontre bien l’importance du soutien des Palestiniens à St Louis pendant la révolte.

J’ai eu l’occasion de visiter Ferguson lors de la semaine de mobilisation qui a eu lieu deux semaines après le meurtre de Mike Brown. Pendant tout le week-end, lorsque des Palestiniens prenaient la parole dans des rassemblements pour dire « Nous sommes à vos côtés dans ce combat » la foule explosait de joie. Lors d’une manifestation la nuit devant un commissariat de police, nous avons vu un homme brandir le drapeau panafricain d’une main et le drapeau palestinien de l’autre.
Personne n’avait entendu parler de Ferguson aux États-Unis avant le meurtre de Mike Brown. Et donc quand ils ont vu des Palestiniens déclarer « Oui, nous sommes solidaires… c’est comme ça qu’il faut réagir quand on se prend de la lacrymo ou qu’on se fait tirer dessus avec des balles en caoutchouc », ils étaient vraiment étonnés. Qu’est-ce qui dans notre combat poussent des personnes qui subissent des violences là-bas à entrer en contact avec nous?
Et donc je pense que le degré de solidarité et le travail accompli par les Palestiniens habitant à St Louis avec les organisations noires de la ville a créé un soutien qu’on ne retrouve pas dans l’establishment politique.
Il n’y a pas eu de commentaires du type « Oh je ne suis passez renseignée sur le conflit, j’ai besoin de lire et de m’éduquer avant de prendre position » ou « qu’en est-il de cette préoccupation de l’armée israélienne dans tout ça? ». C’était simplement :  « Tu es oppriméE, je suis oppriméE, nous sommes ensemble. »

Cette déclaration s’inscrit dans une histoire de déclarations de militantEs noirEs étasunienNEs en faveur de la Palestine. Ces positions sont-elles connues d’après toi ?

Nous avons tenu absolument à médiatiser ces anciennes déclarations au moment même où nous avons sorti notre déclaration la plus récente et plus particulièrement l’appel de militants et d’intellectuels noirEs radicaux publié dans le New York Times en 1970. Cet appel se rapprochait par beaucoup d’aspects des conditions qui ont conduit à la rédaction de notre propre déclaration.
Moi et d’autres personnes à qui je pense, lorsque nous discutons de la solidarité entre noirs et palestiniens, nous nous efforçons de montrer que cette histoire est beaucoup plus profonde et qu’elle ne se limite pas à ce moment que nous vivons. Et d’une manière plus générale, j’espère sincèrement qu’à travers Black Lives Matter , ou quel que ce soit le nom qu’on donne à ce que nous vivons en ce moment, qu’à travers ce mouvement nous pourrons travailler d’avantage à étudier les mouvements passés et leur apport.

Peux-tu nous parler de tes voyages en Palestine ?

Je me suis rendu deux fois en Palestine: la première fois à l’été 2013 et une autre fois il y a trois mois, en décembre 2015. La première fois que j’y suis allé, je faisais partie d’une délégation étasunienne composée en majorité d’étudiantEs et de profs d’universités qui voulaient constater par eux-mêmes ce qu’est l’occupation.
Mon but en y allant était de pouvoir militer d’une manière plus efficace, une fois de retour aux États-Unis, grâce aux liens tissé avec des palestiniens sur le terrain et aussi avec la possibilité de témoigner de ce que j’ai vu là-bas.
L’aspect le plus important que je retiens de ce voyage c’est qu’il existe des similarités entre la rhétorique utilisée pour justifier la violence contre les PalestinienNEs et celle utilisée aux États-Unis pour justifier la violence contre les noirEs. Et donc la raison la plus fréquemment citée que ce soit pour justifier la construction du mur de séparation ou justifier que des femmes et des enfants soient aspergés de gaz lacrymogène dans leur maison, c’était la sécurité d’Israël. Et pour moi, d’entendre la même rhétorique l’été où George Zimmermann a été acquitté du meurtre de Trayvon Martin grâce à la loi « Stand Your Ground », la loi de légitime défense…il y a de nombreux échos à mon avis. Cette logique qui consiste à dire : « Si ce groupe se sent menacé, il a le droit de blesser ou tuer une autre partie de la population sans aucun égard ou en n’accordant aucune valeur à la sécurité de cette population blessée. » Donc cette compréhension est une des choses les plus essentielles que j’ai retenue et qui me sert aux États-Unis. Et d’autre part, j’ai compris à quel point la colonisation israélienne a une incidence négative sur l’éducation à tous les niveaux, de la maternelle à l’Université. Le droit à l’éducation en Palestine est un sujet sur lequel je travaille depuis mon retour aux États-Unis.

– Dans quelle mesure les liens entre les États-Unis et Israël d’un point de vue sécuritaire et répressif sont connus du grand public ?

Le sujet a fait irruption presque immédiatement après le meurtre de Mike Brown quand on a appris que le chef de la police de St Louis avait participé à un de ces entraînements en Israël trois années auparavant. Et je pense que pas mal de gens savant c’est que le gaz lacrymogène lancés contre les manifestants à Ferguson provenaient de la même entreprise américaine dont les grenades sont également utilisées contre les Palestiniens. Mais les liens les plus notables, je ne suis pas sûr, j’ignore à quel point les gens en sont conscients…Par exemple, dans tout l’état de Géorgie, il existe un programme, j’ai oublié le nom entier, juste l’acronyme, GILEE, peut-être Echange entre les polices de Géorgie et d’Israël, qui consiste à accueillir des israéliens pour des échanges, des entraînements plus intensifs au cours desquels ils étudient la « Guerre contre les drogues » et les policiers géorgiens vont en Israël pour apprendre à mener la guerre contre le terrorisme. Cela a eu des conséquences fatales en Géorgie où la police entraînée par des israéliens ont appliqué leurs tactiques et ont abattu une femme de 92 ans. Ils l’ont accusée de possessions de stupéfiants et ont placé de la drogue sur son cadavre. J’estime que l’on doit travailler à ce que ces liens soient plus connus. Pas au niveau étatique, mais au niveau économique, la société G4S a été un super exemple pour montrer ces liens. Comme elle est la plus grande société de sécurité privée au monde, elle soutenait des prisons en Palestine ainsi que des centres de détention pour mineurs aux États-Unis. Et donc dans notre déclaration Black4Palestine, nous l’avons présentée comme une cible idéale pour nos deux mouvements. Au début de la semaine, la société G4S a annoncé qu’elle revendait toutes ces activités en Israël  et dans les centres de détention pour mineur aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Ils prétendent que ce n’est  en aucun cas du aux actions du mouvement BDS mais ces 3 prestations étaient les plus contestées donc on voit que la pression internationale par l’alliance de plusieurs communautés ça marche.

Qu’en est-il de Détroit plus particulièrement au niveau militantisme noir et solidarité pro-palestinienne ?

Mon regard sur Détroit est limité : je n’y habite que depuis un an. Mais étant donné la place centrale de la ville  dans le mouvement de libération des NoirEs et comme il y existe aujourd’hui un tas d’organisations noires radicales diverses, les gens sont probablement plus sensibles que dans d’autres villes ou communautés noires à la question palestinienne et aux questions plus larges du colonialisme et de l’impérialisme. Mais il y a aussi des tensions au niveau local que nous essayons d’apaiser. Par exemple en 2014, pendant la guerre à Gaza, il y avait des coupures d’eau à Détroit au même moment. Donc des activistes de Détroit et des collectifs féministes arabes et musulmans ont travaillé ensemble pour organiser une manifestation unitaire contre les coupures d’eau à Gaza et les coupures d’eau à Détroit. Mais des nombreux membres de la communauté arabe habitant près de Détroit se sont plaint auprès de ce collectif féministe en leur demandant  » Pourquoi vous faites ça? Il n’y a aucun rapport entre ces deux sujets. Ces gens comparent des  factures d’eau et Gaza où les gens sont bombardés. »
Donc au niveau international, la solidarité existe mais au niveau plus local, nous devons nous confronter à la manière dont la négrophobie se manifeste dans les communautés non-NoirEs, plus particulièrement dans la communauté arabe.

Étant en France depuis quelques temps on suppose que tu as entendu parler du discours D’État qui lie directement boycott et antisémitisme et qui tend à criminaliser voire interdire les actions BDS…

L’argument qui tente de dépeindre le militantisme antisioniste comme antisémite c’est partout. On doit faire face régulièrement à ces accusations aux États-Unis mais pas à l’échelon gouvernemental comme c’est le cas en France à présent. Par exemple ici, dimanche dernier, je me trouvais à la marche féministe organisée à l’occasion de la journée internationale des femmes, une marche féministe intersectionnelle et des policiers en civil ont pénétré dans le cortège et en ont expulsé une femme parce qu’elle portait un t-shirt en BDS et critique envers la politique d’Apartheid d’Israël. Ils l’ont arrêtée pour incitation écrite à la haine ou un truc comme ça… Et ça me semble clairement injuste et ça devrait l’être aux yeux de tout le monde, même vu de l’extérieur. Pour moi ça représente une direction effrayante, à la fois pour le mouvement antisioniste et aussi en tant que symbole de la manière dont l’état policier se développe, je ne connais pas la chronologie exacte mais je dirais depuis les attentats de novembre 2015… mais ça doit probablement remonter à au moins des décennies.

L’ironie c’est que ce discours prend aussi racine dans l’incapacité du pouvoir, des dirigeants ici à assumer la longue histoire de l’antisémitisme français et des moments particulièrement emblématiques comme la collaboration active avec le régime nazi, etc. Ces manipulations témoignent du refus de l’État français d’assumer cette histoire ainsi que sa propre histoire coloniale. 

Je suis content que tu aies soulevé cette question parce qu’il y a une racine commune à l’oppression des palestinienNes, des militants anti-sionistes, et notre condition d’AfricainEs vivant en Occident et cela en grande partie à cause de la France… L’oppression que nous subissons encore à ce jour est selon moi la conséquence de l’échec de la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Allemagne, de l’Europe à assumer et reconnaître sa responsabilité dans son histoire coloniale et impériale. Donc c’est bien malheureux que les PalestinienNes soient les victimes de cet échec. Et c’est pour ça que je pense que notre unité et notre résistance ou notre solidarité sont si importants.
Notre lutte est en fin de compte dirigée contre des cibles similaires voire les mêmes forces étatiques, entreprises et histoires coloniales.

Qui citerais-tu comme influences comme activistes noirEs internationalistes ?

Angela Davis est la première personne qui me vient à l’esprit. Du moins depuis l’époque où je me suis politisé à la fac, je l’ai entendue parlé ou lue de nombreuses fois de l’intersection du patriarcat, de la pauvreté, de la prison et de la Palestine, ses 4P.
Après l’obtention de mon diplôme, j’ai travaillé au Centre Martin Luther King à Stanford. Et pour moi l’un des messages les plus puissants de Martin Luther King étaient ceux centrés sur l’internationalisme, particulièrement son discours intitulé « Beyond Vietnam »1 qui selon moi a clairement démontré la pertinence d’une lutte à la fois contre le militarisme, le racisme et le capitalisme même s’il n’a pas prononcé le mot capitalisme, il l’a presque dit. J’ai eu la chance de rencontrer Dr.Vincent Harding, l’homme qui a rédigé une version préliminaire du discours « Au-delà du Vietnam » pour King. Il venait de temps en temps à Détroit pour rencontrer et établir des contacts avec des activistes de la ville. Ces deux personnes sont parmi mes plus grands modèles en ce qui concerne l’internationalisme. Mais, c’est en militant avec d’autres gens qui ont cette même perspective que j’ai appris le plus, que ce soit des étudiants radicaux Philippins ou quand je voyage à l’étranger et rencontre d’autres groupes qui ont énormément de connaissances sur d’autres luttes et qui en sont solidaires. Selon moi l’internationalisme, même si je ne crois pas que ce soit la seule voie possible, je crois que nous n’aurons aucun espoir de nous libérer à l’échelle locale tant qu’en dehors de nos frontières des gens continuent à faire face aux mêmes problèmes. Donc chercher un moyen de combattre tous ces systèmes en même temps, pour moi, c’est la meilleure chance que nous avons de nous libérer.

Les Damnés de la terre  de Fanon m’a absolument aidé à comprendre  le colonialisme avec plus d’acuité : la manière dont le colonialisme opère, comment il affecte les populations indigènes, les luttes à mener après la libération nationale. C’était incroyable pour moi de voir la lucidité dont il a fait preuve bien avant la libération nationale de beaucoup de pays. Et  justement un autre aspect de notre combat aujourd’hui c’est la lutte contre le capitalisme et le néo-libéralisme dans nos pays libérés ou chez ceux qui sont choisi pour nous représenter. Et c’est différent pour nous parce que les noirEs ne forment pas une nation libérée mais même nos représentantEs parlemantaires noirEs et nos éluEs après le mouvement des Droits Civiques ont répété le même type de schéma en s’enrichissant ou en soutenant des politiques répressive pour leur peuple.  J’espère que dans cette version de militantisme noir aux Etats-Unis, je sais qu’ils savaient dans les années 60 mais apparemment ça n’a pas marché, mais j’espère qu’on oubliera pas que l’accès au pouvoir c’est pas la libération. Et il ne s’agit pas seulement de comprendre ça mais de faire en sorte que le mouvement ne soit pas absorbés par des institutions de pouvoir ou de domination. Peut-être que c’est le 2eme prise des années 60-70 : le mouvement anti-néocolonial ou la dé-néocolonisation.

Sur les possibilités au niveau internationalisme se pose aussi la question de la centralité de l’expérience noire US et comment la globalisation de ces expériences, effet collatéral de l’impérialisme, invisibilise d’autres expériences noires comme les nôtres ici en Europe par exemple…

Je pense qu’on a une responsabilité, nous les NoirEs des États-Unis, de nous éduquer à ce sujet et de nous impliquer auprès des populations noires et de leurs luttes en dehors de EU. Il y a beaucoup de choses que nous ignorons ; comme tu dis, notre combat aux États-Unis est tellement hégémonique à sa façon. J’ai déjà entendu cette remarque mais sur des tensions plus internes aux Etats-Unis: la différence entre les afro-américainEs nés aux États-Unis et les migrantEs caribéennes ou même africainEs, c’est inédit pour moi d’en entendre parler à l’échelle internationale et évidemment oui, il reste beaucoup de travail à fournir sur ce sujet-là.

Interview réalisée par Cases Rebelles en Mars 2016.
Merci à Kristian Bailey !

  1. Au-delà du Vietnam

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