Repose en paix Emile Griffith!

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Repose en paix Emile Griffith ! (1938 – 2013)

Le 23 juillet 2013 est mort Emile Griffith. Un homme jovial, sensible et d’une grande douceur, dont la carrière exceptionnelle fut marquée dès les premières années par la mort. C’est aussi l’occasion de rendre hommage à un des premiers boxeurs pro notoirement bisexuel, à une époque où un coming out était inenvisageable. Sa vie ne fut pas toujours simple mais il fit face avec courage, dignité et un sourire inoubliable.

Des Iles Vierges
Emile Griffith est né en 1938 aux Iles Vierges des Etats-Unis. Elles se situent entre la mer des Caraïbes et l’océan Atlantique, à environ 80 km à l’est de Porto Rico et au Sud des îles Vierges britanniques. Les îles sont composées de trois îles principales : Saint-Thomas, Saint-John et Sainte-Croix. Griffith est né à St Thomas. Il s’est retrouvé pendant la pré-adolescence à Mandahl dans une maison de redressement et a subi de nombreux abus, notamment sexuels, durant son enfance. Il avait 8 frères et soeurs. Leur père les avait abandonnés et il fut élevé par des proches quand sa mère partit pour New-York. C’est l’un des premiers qu’elle fait venir un an après son arrivée, Emile est alors un adolescent. Dès que sa carrière dans la boxe décolla il fit venir toute la famille aux Etats-Unis et leur acheta une maison. Emile Griffith est resté attaché aux Iles Vierges. Apparemment avant sa mort, il souhaitait ardemment y retourner, mais sa santé l’en a empêché. Des hommages officiels lui ont été rendus là-bas à sa mort et il existe un stade Emile Griffith Ballpark à Charlotte Amalie, capitale de St Thomas.

Emile Griffith, boxeur accidentel
Le jeune Emile Griffith trouve un boulot dans le secteur de la mode, dans une usine de chapeaux. Qu’y fait-il ? Les versions divergent ; il y aurait été manutentionnaire, livreur mais aussi designer. Il pose même sur des couvertures des magazines avec des chapeaux qu’il a dessinés, ce qui pour le coup fait clairement partie des stratégies de communication de son entourage.
Son entourage justement, c’est surtout deux hommes : le patron de la chapellerie où Griffith travaille, Howard « Howie » Albert qui, interpellé par son physique, l’emmènera à l’entraineur Gil Clancy qui le prend direct en main. Une anecdote issue de Ring Of Fire1 en dit long. Lors de cette première visite à la salle, Clancy aurait demandé au jeune Emile de se déshabiller et d’aller dans le ring. Le jeune garçon répond : “Mais qu’est-ce que j’ai fait de mal ? ”
Le pouvoir, l’instrumentalisation, et la prise en main ; tout ici est criant. A-t-on demandé au jeune garçon s’il voulait faire de la boxe ? Peut-il dire non à son patron ?

Quand j’étais dans les îles Vierges, je me battais quand je devais me battre. Quand ils s’en prenaient à moi, vous savez, j’en avais assez, dit Griffith. Mais pour être franc, je n’ai jamais voulu être un combattant.2

Tout s’enchaînera ensuite très vite. Griffith est incroyablement doué. Quelques moi après ses débuts dans la boxe amateur il arrive en final des Golden Gloves et il remporte le titre l’année d’après. Il devient pro en 1958.

Emile Griffith VS Benny ‘Kid’ Paret : Le drame

C’est le 1er avril 61 qu’a lieu le 1er combat d’Emile Griffith contre le cubain Benny ‘Kid’ Paret.
Griffith bat Paret par KO au 13ème round. Il devient Champion du monde. Au Madison Square Garden le 30 Septembre 1961, Griffith rencontre de nouveau Paret et il est battu aux points avec une décision des juges assez contestée.

C’est pour le 24 Mars 1962 qu’est fixée la belle, qui sera aussi le combat de trop. À la pesée, Benny ‘Kid’ Paret va traiter Emile Griffith de «maricón»3 disant tout haut ce que tout le monde pense mais ne dit pas ; son adversaire serait gay. Emile Griffith est hors de lui et veut se battre sur le champ.

Lucy, la femme de Benny ‘Kid’ Paret, se souvient qu’il ne se sentait pas du tout en forme avant le combat, qu’il aurait voulu ne pas le faire. Mais trop d’argent est en jeu, il n’a pas le choix.

Manuel Alfaro, son manager, est un opportuniste sans scrupules, entrepreneur et propriétaire de discothèque. Il veut tirer le maximum de son poulain avant le déclin et il sait que ça ne tardera plus. Les images du combat précédent de Paret sont d’une rare violence. Ce dernier, poids welter4, est monté en poids pour affronter le champion poids moyens Gene Fullmer ; il reçoit une effroyable raclée . En 12 mois Paret a déjà pris trop de coups dans ses trois combats précédents et la décision qui lui permet de reboxer si tôt semble aberrante.

Le combat est dur. Au sixième round Griffith va au tapis. Mais au 12ème il coince Benny dans les cordes et lui administre un nombre record de coups alors que Goldstein, l’arbitre regarde comme paralysé un Paret déjà inconscient. Le combat arrêté, Benny ‘Kid’ Paret tombe et Emile Griffith saute de joie avant de réaliser que l’état de son adversaire est peut-être grave. Dix jours après Benny ‘Kid’ Paret meurt à l’hôpital sans jamais s’être réveillé.

Dans la tête d’un boxeur…
La mort de Benny ‘Kid’ Paret lors d’un des premiers matchs télévisés, en direct, provoque une indignation phénoménale. Le gouverneur Rockfeller ordonne une enquête, le Vatican qualifie la boxe d’immorale, les chaînes de télé la banissent de leurs programmes. On insiste sur la sauvagerie du combat, avec les relents racistes que ça contient. On accuse Griffith d’avoir prémédité sa vengeance. On veut interdire la boxe.

Benny Paret a été tué parce que le poing de l’homme fournit un impact suffisamment puissant, lorsqu’il est dirigé contre la tête, pour produire une hémorragie massive dans le cerveau. Le cerveau humain est le mécanisme le plus délicat et complexe dans toute la création. C’est une dentelle de millions de connexions nerveuses très fragiles. La nature tente de protéger cette machinerie extraordinairement complexe en enfermant dans une coquille dure. Heureusement, la coque est assez épaisse pour supporter une grande partie des coups. La nature, cependant, peut protéger l’homme contre tout sauf de lui-même. Chaque coup à la tête ne tuera pas forcément un homme, mais il y a toujours un risque de commotion cérébrale et de lésions au cerveau. Un boxeur peut survivre aux commotions cérébrales répétées et continuer le combat, mais les dommages à son cerveau peuvent être permanents .
Dans tous les cas, il est inutile d’enquêter sur le rôle de l’arbitre et de chercher à déterminer s’il aurait dû intervenir pour arrêter le combat plus tôt. Ce n’est pas là la principale responsabilité, elle incombe aux personnes qui paient pour voir un homme blessé. L’arbitre qui arrête un combat trop tôt du point de vue de la foule peut s’attendre à être hué. La foule veut le knock-out, elle veut voir un homme au tapis.5

Ce texte a le mérite de mettre en lumière la fragilité du corps humain et le caractère potentiellement irréversible des coups, qui sont le coeur même de la boxe.
Nombre de boxeurs souffrent en fin de vie de démence ou autres troubles neurologiques liés à la violence de coups reçus durant leur carrière ; mais ça le spectateur des matchs le voit peu. Ce qui gêne dans l’histoire de Benny ‘Kid’ Paret c’est la mort en direct, quasi instantanée ; elle empêche de jouir en toute bonne conscience du Spectacle.

Dans la tête d’un boxeur ?

J’ai toujours pensé que ce qui s’est passé à la pesée n’avait absolument rien à voir avec ce qui s’est passé au Garden cette nuit.(Gil Clancy, entraineur d’Emile Griffith)

Après le combat, Griffith se faisait cracher dessus dans la rue, insulter, il reçut même des menaces de mort.
Peu nous importe  ce qu’il avait en tête au moment où il a lâché sur Paret les coups fatals. C’était un match de boxe, il s’agissait d’envoyer l’autre au tapis, pour les deux boxeurs. La colère? Elle affecte la lucidité et n’est en aucun cas la meilleure solution pour gagner ; c’est la raison d’être de toutes les stratégies de pression avant combat y compris celles de la pesée.

Griffith a travaillé pour une victoire, il n’a pas prémédité un assassinat et n’a pas tué Benny ‘Kid’ Paret. C’est le principe destructeur au coeur même de ce sport qui l’a fait. Le combat a duré jusqu’au 12eme round et au 6eme Griffith est même allé au tapis. C’était un combat classique ; Griffith n’avait pas la force monstrueusement décuplée par une insulte inacceptable. C’était un match entre deux êtres humains malgré le coup de chaud du début, malgré la hargne palpable, malgré les coups bas, etc.
La mort fut accidentelle. Empêcher qu’il y ait trop de coups c’est a priori le rôle de l’arbitre, des personnes extérieures. La santé des combattants, également.
Lier la mort à l’insulte homophobe sous-entend aussi que Paret aurait « payé », ce qui est horribble ; Benny ‘Kid’ Paret est mort de la violence d’un sport où l’exploitation de classe et de race régnait et faisait des boxeurs des accessoires de divertissement, des produits sacrifiables. Un an plus tard, Davey Moore mourait dans un combat contre Sugar Ramos ; sans échanges d’insultes apparemment.Benny ‘Kid’ était mort, Griffith était traumatisé, mais la boxe ne changeait pas.
L’affaire n’avait pas non plus ouvert de débat sur l’homophobie ou l’homosexualité. Il allait falloir attendre 2012, moins d’un an avant la mort d’Emile Griffith pour qu’un pro encore en activité, Orlando Cruz, fasse son coming out. Cruz qui rappelait d’ailleurs que les insultes homophobes restent  omniprésentes dans la boxe.

Benny ‘Kid’ Paret

« Que faisons nous, nous les Noirs
Pas éduqués, illettrés?
Vider les crachoirs dans les grands hôtels
cirer et balayer
Gérer les ascenseurs
dans le Grand Club servir l’eau à boire
ou rendre la Cadillac plus luxueuse
porter la livrée de chauffeur.
Nous avons toujours une réponse toute prête:
à Paris Oui, monsieur?
et en Géorgie, la Louisiane ou la Virginie
Éternellement  oui monsieur?
[…]
Jusqu’à ce qu’un Blanc nous découvre
nous dans le ring
et c’est ici que les choses commencent à mal tourner
La fin
Jogging, entrainement, shadow boxing;
sac de frappe, punching-ball et la corde;
Uppercut
Crochet
Direct
Douches, massage,
des photos, des reportages.
Ok, patron …! […] »6

L’histoire de Benny ‘Kid’ Paret, noir, caribéen, illettré et pauvre ressemble à celle de Griffith, avec qui il était même plutôt ami avant l’heure des rivalités. Il est né en 1937 à Santa Clara, Cuba. Pour de nombreux Cubains, la boxe était une voie majeure pour sortir de la pauvreté. Paret rejoint un club amateur à Santa Clara et devient l’un des deux meilleurs welters amateurs dans le pays.
À 23 ans, le 27 mai 1960 à Las Vegas, Paret bat Don Jordan alias Géronimo, champion du monde des poids welter, alcoolique perturbé enfoncé jusqu’au cou dans des histoires maffieuses.
Trois mois avant son dernier combat, il est massacré par Gene Fullmer, champion du monde de la catégorie supérieure. Mais Paret a la réputation de savoir encaisser…

Au niveau personnel, il est marié depuis peu, s’est acheté une maison à Miami. Au moment du match Benny ‘Kid’ Paret a déjà un enfant et sa femme est de nouveau enceinte.
Après ce dernier combat, il avait apparemment l’intention de se retirer rapidement de la boxe et d’ouvrir un commerce. Lucy Paret se retrouve seule avec deux enfants sans le moindre argent. Elle ne verra jamais la pension du boxeur, et obtiendra une somme ridicule de l’assurance. L’indignation hypocrite du public lors de la mort de son mari ne l’a pas aidée à nourrir ses enfants…
Dans Ring of fire on assiste à la rencontre bouleversante de Benny Jr Paret et d’Emile. Moment puissant… L’autre fils de Benny ‘Kid’, Alberto, né après sa mort, est aujourd’hui emprisonné, pour longtemps. Tous deux restent soutenus par une combattante incroyable : leur mère, Lucy Paret.

Rumeurs, etiquettes et coming out
La question de la sexualité a pris beaucoup de place dans la vie d’Emile Griffith (d’autant plus, on peut s’en douter, après l’affaire Paret). Boxeur noir bisexuel à une époque où ce n’était pas entendable. C’était apparemment très tôt connu qu »il était habitué des bars gays. En parallèle, ses managers travaillaient constamment des scénarios de séducteur hétéro, accrédités à coup de séances photos. Il s’affichait souvent avec des femmes. Il s’est même marié avec Mercedes ‘Sadie’ Donastorg des Iles Vierges. Elle raconte qu’il l’aurait demandée en mariage dès leur premier rendez-vous. Leur histoire n’a duré que quelques mois. Ils ont divorcé au bout de deux ans mais sont restés amis.
En 1992, à la sortie d‘un bar gay il avait subi une violente attaque homophobe par cinq gars armés d’une batte de base-ball qui le laissent dans un état catastrophique. Il est hospitalisé pendant 4 mois. Ce passage à tabac a eu inévitablement des conséquences irréversibles, au niveau neurologique, sur le cerveau d’Emile déjà abîmé par la boxe, mais ce ne fut pas l’heure du coming out.

L’extrait suivant d’un article de 2005 de Bob Herbert est sans doute ce qui traduit le mieux Emile Griffith :

J’ai demandé à M. Griffith s’il était gay, et il m’a dit non. Mais il a regardé comme s’il voulait en dire plus. Il m’a dit qu’il avait lutté toute sa vie avec sa sexualité, et s’était constamment tourmenté sur ce qu’il pouvait dire à ce sujet. Il a dit qu’il savait que c’était impossible dans le début des années 1960 pour un athlète dans un sport ultramacho comme la boxe de dire, « Ah, ouais, je suis gay. »
Mais après toutes ces années, il voulait dire la vérité. Il avait eu des relations, dit-il, avec des hommes et des femmes. Il ne voulait plus se cacher. Il espérait défiler cette année pour la Gay Pride de New York.7

Emile Griffith a vécu une vie globalement coupée entre représentation et réalité mais de nombreux témoignages attestent qu’il ne se cachait pas pour aller dans les endroits gays. Il ne « mélangeait » juste pas sa vie publique et privée et répugnait jusque très tard à s’exprimer publiquement sur la question. Les années 2000, à travers le documentaire Ring Of fire, une interview célèbre donnée à Sports Illustrated en 2005 et la biographie « Nine Ten and Out! The Two Worlds of Emile Griffith » écrite par Ron Ross en 2008 mettront des mots, rassembleront définitivement ses deux existences, et feront de lui le premier boxeur pro (à la retraite) à faire son coming-out. En attendant Orlando Cruz…

La carrière d’Emile Griffith
Après le combat contre Paret, Griffith est hanté par la mort de son adversaire mais il choisit de reprendre la boxe, ne voyant pas quoi faire d’autre. Le 13 juillet 62 c’est son retour dans le ring lors d’un combat contre Ralph Dupas.
Son palmarès est peut-être le plus impressionnant de sa génération. Il s’est retiré avec 85 victoires, 24 défaites deux matchs nuls. Seuls, deux de ses défaites sont par KO ; contre Rubbin « Hurricane » Carter en 1963 et Carlos Monzon en 1971.
Il a perdu son titre de poids welter en Mars 1963 contre Luis Rodriguez mais il le récupère trois mois plus tard et le conserve jusqu’en 1966. En 1966, il monte de catégorie de poids et bat Dick Tiger pour le titre de Champion du monde des poids moyens. Il a combattu nombre de boxeurs talentueux comme Joe Archer, Nino Benvenuti, Jose Napoles, Carlos Monzon, Benny Briscoe, Vito Antuofermo, refusant rarement un adversaire. Il a combattu tard, trop tard sans doute ; il partira à la retraite en 1977.
La tragédie avait changé à jamais sa boxe. Terrifié à l’idée de tuer quelqu’un d’autre dans le ring, il se battait simplement pour gagner aux points. Il retenait ses coups, et évitait les KO.

Après la boxe
Après sa retraite Emile Griffith est brièvement gardien dans un centre de détention pour jeunes délinquents du New Jersey. Il en est renvoyé. Il entraînera ensuite pas mal de champions : Tirso Marte, James « Bonecrusher » Smith, Juan LaPorte, Wilfred Benitez…
Il a également passé pas mal de temps à entrainer des jeunes dans différents quartiers notamment dans le Queens quand il y vivait.
En 2009, Emile Griffith était fauché et survivait à peine par le biais d’aides sociales.
Il récupéra de quoi vivre un peu mieux en créant un fond Emile Griffith et eut du soutien de la communauté de la boxe jusqu’à ses derniers jours. Il a fini sa vie en juillet 2013, dans une maison de retraite à West Hempstead, Long Island, pas loin de chez lui.

  1. Visible ici.
  2. http://www.boxing.com/ten_count_for_emile_griffith.html
  3. « Pédé » en espagnol
  4. mi-moyen
  5. “Who Killed Benny Paret?”, Norman Cousins, 1962.
  6. MUERTE EN EL RING, Nicomedes Santa Cruz, poète et musicien afro-péruvien
  7. http://www.nytimes.com/2005/04/14/opinion/14herbert.html?_r=0

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