Les révoltes de Décembre 59 en Martinique

Publié en Catégorie: HISTOIRES REVOLUTIONNAIRES CARIBEENNES, POLICES & PRISONS
Ce mois-ci on commémore le 60e anniversaire des révoltes de Décembre 59 en Martinique quand la population de Fort-de-France se soulevait contre le colonialisme français et sa police raciste. Nous partageons un texte à l’origine paru dans notre ouvrage 100 portraits contre l’État policier (2017) et accompagné de deux portraits dessinés dont celui de Christian Marajo, la plus jeune victime de la répression de ces trois jours de révolte qui ont marqué l’histoire des luttes martiniquaises.

Decembre 59 Martinique  (dessin © Cases Rebelles)MARTINIQUE. Fin des années 1950. Le début du déclin de l’industrie sucrière et la suppression d’emplois dans le secteur précipitent l’exode rural. En ville, le chômage est important et les conditions de vie difficiles. La départementalisation de 1946 a scellé le maintien du territoire sous la domination française. Les promesses d’égalité qui l’accompagnaient sont restées vaines…

Décembre 1959. Trois jours de soulèvement populaire à Fort-de-France, d’affrontements avec les gendarmes dont les balles tuent trois jeunes Martiniquais. Tout commence le dimanche 20 aux alentours de 20 heures quand un attroupement se forme place de la Savane. La voiture d’André Baldie, Français originaire d’Algérie, percute le scooter de Frantz Bernard Moffat, docker martiniquais. Rien de grave mais les deux hommes en viennent aux mains, puis vont boire un verre pour solder l’affaire. Quatre policiers commencent à disperser les badauds quand un car de CRS surgit : à coup de grenades, de gaz lacrymogène et de matraques, ils repoussent la foule déconcertée mais dont une partie, lasse de leurs violences racistes, refuse de reculer. Quelques pierres sont jetées sur les CRS, et rapidement un second car de police arrive. Ainsi s’amorce d’une première nuit d’affrontements.

Il se dit rapidement que le coup de téléphone qui a fait venir les CRS a été passé par l’Amicale martiniquaise des anciens Français d’Afrique du Nord et leurs amis, alors en réunion à l’hôtel de l’Europe, sur la Savane. Cette amicale se dissoudra d’elle-même trois jours plus tard.

Le lendemain, les CRS patrouillent dans la ville, armes en vue. Les rassemblements sur la Savane sont dispersés ; en fin de journée la manifestation est stoppée par des gendarmes du corps urbain, dirigés par Guy Beck alors préfet par intérim. Les affrontements reprennent. Les gendarmes tirent à balles réelles. Deux jeunes sont tués : Christian Marajo (15 ans) et Edmond Éloi Véronique, dit Rosile (21 ans).

Le 22, la préfecture cherche les leaders d’un mouvement pourtant spontané et non organisé. L’interdiction de rassemblement est bravée par les foyalais ; le soir les émeutes reprennent. Deux commissariats seront incendiés. Cette nuit-là, la répression tue de nouveau : Julien Betzi, 20 ans.

Beck décrète un couvre-feu et demande du renfort ; la France envoie deux escadrons de gardes mobiles, la Guadeloupe un peloton de gendarmes. En tout 30 personnes seront arrêtées pour « incendie volontaire, tentative d’incendie volontaire, rébellion à la force armée, édification de barricade » ou encore « crime de rébellion en groupe de plus de 20 personnes et avec armes » ; dix seront jugées et trois condamnées à de la prison ferme. Parmi la population les blessés, y compris par balle, sont nombreux.

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Christian Marajo (dessin © Cases Rebelles)CHRISTIAN MARAJO va rester un des symboles de la répression de Décembre 1959. Il rentrait d’une partie de basket sur la Savane lorsqu’il a été tué. À proximité de l’ancien Palais de justice il se retrouve pris dans le flot d’un groupe poursuivi par les gendarmes. Un brigadier lui avait tiré une balle en pleine tête. À bout portant. Selon la version officielle, il sortait l’arme de son étui et le coup serait parti. La famille de l’adolescent se constituera partie civile, le brigadier sera inculpé d’« homicide volontaire », mais le tribunal prononcera un non-lieu le 29 janvier 1962.

Après Décembre 1959, l’État craint un soulèvement général. De manière globale il invoque un « problème démographique » pour expliquer la pauvreté et le chômage dans les « DOM-TOM ». Pour désamorcer les révoltes politiques, il va instaurer le déplacement massif d’Antillais.es et de Réunionnais.es avec le Bumidom, créé en 1963.

La répression s’abattra systématiquement sur les mouvements indépendantistes, comme le Front antillo-guyanais pour l’autonomie, dissout en 1961, ou l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste martiniquaise (OJAM) dont les membres seront arrêtés, déportés, emprisonnés et jugés à Bordeaux pour « atteinte à l’intégrité du territoire » en 1963.

Cases Rebelles (Février 2017 – Mise à jour : Décembre 2019)