« Sambizanga » de Sarah Maldoror

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           Sambizanga est un magnifique poème politique. A la fois lent et fiévreux de révoltes inéluctables. Il fut adapté et tourné au Congo en 1972 par Sarah Maldoror, réalisatrice née en France de parents guadeloupéens. C’était au départ une nouvelle de Luandino Vieira1, écrivain angolais blanc né au Portugal qui paya de 11 ans d’enfermement 2 son engagement contre le pouvoir colonial en Angola. C’était le deuxième film de Maldoror ; le premier, Monogambée, un court-métrage de 20 minutes, était déjà inspiré d’une nouvelle de Vieira.

Sans effets superflus, la pellicule s’imprègne des heures de réveil, du moment où le colonisé passe des micros résistances du quotidien à l’organisation de la fin de partie. L’aube que Maldoror nous livre sans spectacle c’est l’Angola de 1961. Les révolutionnaires c’est le MPLA3 à une époque où ce groupe est dirigé par Mario de Andrade, compagnon de Maldoror et co-scénariste du film. On y voit une avant-garde populaire et généreuse. Zito, l’enfant, Petelo le grand-père, Chico, Miguel n’ont que leur cœur, leur conscience et leurs espoirs. Mussunda est un leader bienveillant. Domingos autour de qui s’articule l’histoire est un personnage simple, franc, fidèle, aimé de ses proches et des enfants ; un christ révolutionnaire.


En face, c’est l’étouffante brutalité du pouvoir portugais colonial. Labyrinthes carcéraux, dédales administratifs, cahiers, listes, fonctionnaires inhumains. Une machine d’écrasement qui ne parle que le langage de la violence. Le film montre aussi comment la colonisation instrumentalise ceux qui ont choisi le pire des camps : des soldats noirs, des responsables mulâtres. Et le pouvoir blanc que l’on aperçoit à peine. Maldoror tient d’ailleurs une approche ambivalente sur la dimension raciale. Elle montre la structuration du pouvoir avec les noir-s au bas de la pyramide, puis les mulâtres et les blanc-he-s mais il est aussi question d’alliés blancs tout comme de traitres noirs.
Il est d’ailleurs un peu lourd le didactisme qui consiste à faire de l’ingénieur blanc communiste le leader mystérieux ou la tête pensante. Cela nourrit, il me semble, une pensée de l’avant-garde et de la conscientisation qui me gêne profondément ; elle repose sur l’idée que les gens ne se révoltent pas parce qu’ils en ont assez des conditions objectives de leur existence mais parce qu’on les leur explique. Nous y reviendrons mais ça me renvoie à cette citation de Robert Franklin Williams, issue de Negroes With Guns :

La mise en esclavage et l’élimination des Noirs dans le sud des États-Unis date d’avant même la naissance de Marx. Au 16ème et au début du 17ème les noirs se rebellaient même sur les bateaux négriers. L’histoire de l’esclavage des noirs américains fut marqué par de nombreuses conspirations et révoltes des noirs. Bien sûr les marxistes ont participé au combat des noirs pour les droits humains, mais les noirs n’ont besoin d’aucune philosophie ou d’aucun parti politique pour savoir que l’oppression raciale est mauvaise.

Le film bat au rythme des incertitudes absolues des lendemains. Mais face aux arrestations, à la torture, la mort, les militants dépourvus d’armes s’organisent. Tout un peuple est là qui voit et subit en silence, le travail forcé4 et les prix délirants des produits locaux. Plus pour longtemps, nous dit Maldoror qui met sciemment en scène le moment charnière où l’insurrection angolaise est lancée. Nous sommes à la veille du 4 juillet 1961, date officielle du commencement de la lutte armée contre l’occupant portugais qui portera d’ailleurs l’un ses premiers coups contre Sambizanga, la prison située dans le quartier populaire du même nom, où Domingos est enfermé. Symboliquement, il sera le mort de trop.

L’initiative de l’insurrection est généralement reconnue comme étant le fruit du militantisme du groupe marxiste MPLA Movimento Popular de Libertação de Angola. Il fut fondé en Décembre 1956, par des membres du PC angolais, interdit à l’époque et soutenu par l’URSS, par des membres du PLUA (Partido da Luta Unida dos Africanos de Angola) fondé début 56, et par d’autres groupes de gauche. C’est essentiellement dans les bidonvilles des grandes métropoles que le MPLA a fait un gros travail de propagande et de mobilisation au début de son existence. L’Angola connait en 1959 des émeutes en solidarité et en écho des émeutes du 4 janvier 1959 de Léopoldville au Congo voisin. Le pouvoir portugais en profitera pour mettre en place une répression sanglante, d’exécutions et d’emprisonnements, qui provoquera au sein du MPLA désorganisation et exils. Plus tard, entreront dans la lutte le FLNA et l’UNITA d’autres organisations d’indépendantistes beaucoup moins à gauche, soutenues par exemple par les États-Unis ou Israël intéressés par les sous-sols et inquiets en pleine guerre froide des soutiens soviétiques au MPLA. Il faut aussi prendre en compte les séparatistes du Cabinda, notamment le FLEC (Frente para a Libertação do Enclave de Cabinda), qui revendiquaient l’autonomie de leur territoire et qui combattirent aussi les portuguais.
Toutes ces forces se déchireront après 1975, date à laquelle sera signé l’Accord d’Alvor qui reconnaissait l’indépendance de l’Angola, fixait des conditions pour une transition démocratique et l’intégration de toutes les forces combattantes dans une seule armée ; ce sera en réalité la guerre civile.

Mais nous n’en sommes pas là. En 1961, Domingos travailleur noir angolais, pauvre et militant, est arrêté et mené en prison. Nous suivrons désormais Maria,5 sa femme, projetée dans l’urgence, piégée dans la violence d’une arrestation inexpliquée, qui part à la recherche de son mari, son amour et le père de son enfant. Sa longue et pénible progression vers la ville, son errance épuisée de bureaux de police en commissariats jusque Sambizanga à Luanda inscriront la lutte dans sa chair jusqu’à la découverte de Domingos, torturé et battu à mort. Ce  héros, mort sans trahir, annoncera la fin du statu-quo colonial pour la renaissance.

Le film à travers la marche, de Maria, un bébé sur le dos, de Petelo qui boite, de Chico au bras cassé courant pour trouver un stop,  illustre la mise en branle de la révolte populaire.  Malgré ses lenteurs, ses difficultés, ses détours ; même s’il va moins vite que la Rover blanche qui est venue kidnapper Domingos, le peuple avance vers la libération.

Mais Maldoror met aussi en scène la brutalité de l’apprentissage politique de Maria, fréquemment interprété par les critiques comme une conscientisation, analyse que je refuse. Maria en tant que femme colonisée sait tout autant voire plus que Domingos ce que son peuple vit. Sa surprise lors de l’arrestation, son attitude parfois naïve, ne viennent pas d’un défaut de conscience concernant la situation coloniale mais de son ignorance de l’engagement de son mari. Un destin héroïque lui est imposé ; elle pensait tout partager avec lui mais elle est engagée à son insu. Elle se retrouve qui plus est seule avec leur enfant, une violence supplémentaire qu’on n’oserait pas imaginer en inversant les genres.
Et le film questionne cela aussi : la place faite aux femmes dans la lutte, la distance, le silence dans lesquels on les tient. La révolution peut-elle être une affaire d’hommes ? Les femmes ont-elles à être « protégées » de luttes dont elles finissent toujours par payer le prix, souvent bien plus que les hommes ? Domingos fait circuler des tracts ; Maria reste à la maison, prépare le repas, s’occupe du bébé. Domingos est soucieux mais ne répond pas quand celle-ci cherche à savoir pourquoi.
Maldoror critique cet ordre des choses d’autant plus que Maria, lorsqu’elle le devra, se débrouillera seule dans sa quête face au pouvoir colonial. Elle hésite un peu mais se trouve des alliées, ne faiblit pas, crie sa rage. Elle ne se laisse ni séduire, ni amadouer. C’est un personnage fort même si elle ne possède ni les code de la lutte clandestine, ni le vocabulaire militant. Elle a ses stratégies et sa détermination. Et tout comme l’on comprend que Domingos s’est privé d’une alliée solide, le film dit qu’une révolution se prive de forces quand elle tient les femmes à distance.

          Réalisé à une époque des déchirements où les différences d’aspirations entre FLNA, l’UNITA et au sein même du MPLA sont bien présentes, Sambizanga est aussi un témoignage d’heures où l’on pouvait rêver d’unité dans la révolte angolaise. Dans le film, les futur-e-s combattant-e-s se comptent, s’identifient. S’agit-il alors pour la cinéaste de ressusciter l’élan initial ? Peu probable. Il faut surtout faire œuvre historique, informer sur l’oppression coloniale alors que les combats font encore rage. Mais ça et là s’exprime la nostalgie de mots d’ordre simples, de militantisme sans calcul, de marxisme gentiment évident contre les divisions raciales :

Il faut que vous sachiez qu’il n’y a ni blancs , ni mulâtres, ni noirs.  Il n’y a que des pauvres et des riches. Les riches sont les ennemis du pauvre et ils font en sorte que les pauvres restent pauvres.

La fin du film est une fête d’avant les soulèvements du 4 juillet. Cette scène est le pendant joyeux d’une scène magnifique et poignante qui prend place dans la prison. Le corps de Domingos supplicié à l’agonie, est jeté parmi ses co-détenus. Il est accueilli avec mille précautions, mille attentions et on lui lave les plaies. Un véritable chœur s’élève appelant à ne jamais oublier le héros et la caméra le fait entrer dans la postérité glorieuse des martyrs ; il est déjà mythique. Les cris d’hommage de la fête annonceront l’heure de la vengeance de Domingos et des autres, qui ne seront pas mort en vain.


Maldoror a peint la beauté et les difficultés de l’aube en plein cœur des laideurs de l’embourbement guerrier et des divisions. Environ deux ans plus tard, Mario de Andrade lui-même, membre fondateur, prendrait ses distances avec la nouvelle direction du MPLA. Mais malgré les lendemains qui déchantèrent,  Sambizanga reste une magnifique ode à l’action collective.

M.L. – Cases Rebelles

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  1. A Vida verdadeira de Domingos Xavier (La Vraie Vie de Domingos Xavier), 1961, trad. par Mario de Andrade et Chantal Tiberghien et édité chez Présence africaine en 1971 []
  2. notamment au bagne de Tarrafal, Cap Vert []
  3. Movimento Popular de Libertação de Angola []
  4. qui sera aboli en 1962 []
  5. jouée par Elisa Andrade, sociologue militante capverdienne []