Sanvi Alfred Panou : Le moral nécessaire !

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Bénino-togolais, Sanvi Alfred Panou est né à Lomé en 1945. Ce militant, poète, comédien, réalisateur, producteur, distributeur, porte en lui plusieurs pans d’histoires de l’expérience noire en France. Nous avons échangé avec lui début Mai à Nantes aux Rencontres historiques autour de l’abolition de l’esclavage organisées par le Cercle du Marronage, Le collectif du 10 Mai – Nantes (Une émission sur les rencontres historiques arrive). Il nous a parlé de place des noirEs au cinéma en France, de ses premiers spectacles imprégnés de militantisme noir, de son geste précurseur en poésie-slam en 1970 avec le Art Ensemble of Chicago et de la fondation du cinéma La Clef-Images d’Ailleurs, sa programmation et son festival consacrés aux cinémas de cultures noires. Nul doute que Sanvi a encore beaucoup d’histoires/Histoire à partager avec nous ; ce n’est donc qu’un début!
Comment en es-tu venu à enregistrer deux morceaux avec Art Ensemble Of Chicago en 1970?

A mes débuts, j’ai créé un premier spectacle « Black Power » qui est un montage de texte des militants des Black Panthers avec des textes de Stokely Carmichael, Angela Davis et pas mal de militants de cette époque. Et à cette époque on a débuté avec Jacques Higelin, ce qui nous a permis de rencontrer Pierre Barouh notre producteur. Et j’ai fait ce disque-là qui n’avait pas du tout marché à l’époque et qui avait pour titre « Je suis un sauvage » et « Le moral nécessaire« . Aujourd’hui après plus de 40 ans,  curieusement la SACEM m’envoie des droits d’auteurs par miracle ; c’est pour dire qu’il faut pas désespérer quoi.

Tu écrivais avant beaucoup de monde une page de l’histoire de la poésie Spoken word/Slam en France…

Ça a été une attitude spontanée… Je considère que moi je m’inscrivais parmi les slameurs, et puis c’est devenu ce qu’on sait maintenant, eh bien tant mieux. Moi ce qui me réjouis c’est que comme ça avait pas bien marché, y a eu quelques succès d’estime comme ça sur quelques radios, et puis là depuis 5, 6 ans je reçois des royalties qui viennent des radios, même du Japon. Et les noirs américains ont fait une compile avec ce titre « Je suis un sauvage« , et donc voilà je me dis dans la vie faut continuer, continuer , continuer…

Le spectacle Black Power c’était quoi l’idée, et toi comment en étais-tu venu à ce militantisme-là?

Je suis sorti d’une école d’art dramatique qui est très connue et prestigieuse, qui s’appelle le cours René Simon. Je suis sorti de cette école en 66 avec le Premier Prix dramatique ; c’est pour vous dire qu’au départ ça avait bien marché. Et à la suite de ça j’ai commencé à faire une carrière d’acteur puisque je suis acteur d’origine. Je continue à le revendiquer, malheureusement je ne joue pas beaucoup parce que je n’aime pas trop ce qu’on propose aux acteurs noirs en France. J’ai eu la chance de faire des films avec Jean-Luc Godard,  etc., mais la manière dont les noirs sont représentés dans les films au théâtre ne me convainc pas. Donc je cherchais à jouer et j’ai fait quelques téléfilms. Et puis un jour je suis allé pour un casting à la télévision, dès que je suis rentré on m’a balance à la gueule : « On n’a pas besoin d’acteurs noirs !« … Comme une espèce d’agression. Alors là je me suis dit « Bon, écoutez, ça va… »

Je suis rentré chez moi, j’étais révolté. J’ai commencé à lire des choses et donc je tombe sur des recueils de poésie de pas mal d’auteurs et surtout les poèmes des militants Black Panthers, et je me suis dit « Ben voilà : je vais faire ce que les gens appellent un one man show mais en poésie ». Et c’est ainsi que j’ai mis en place une série de textes avec un batteur blanc, et on a eu l’idée d’intituler ce récital « Pouvoir Noir/ Black Power« . Et c’est parti comme ça. Et je suis devenu au fur à mesure acteur, metteur en scène puisque après j’ai enchainé.  J’ai enchainé avec un spectacle que je revendique aujourd’hui, qui avait bien fonctionné aussi à l’époque puisque la tournée de Black Power m’a ouvert un petit circuit ; et ce spectacle m’a permis de monter en 1970 un spectacle intitulé « Apartheid ou les nazis au pouvoir«  avec la plaidoirie de Nelson Mandela  lors de son procès1 , avec sa propre voix et avec aussi des textes de poètes sud-africains. Donc je suis rentré dans une politisation de l’art parce que je suis rentré par une porte de révolte, de colère, et il m’était difficile de retourner, tu vois, faire des conneries-là, de la manière dont les noirs sont utilisés à la télé, etc. Et puis j’ai eu la manière de rencontrer des grands metteurs en scène comme Claude Régy, Jean-Marie Serreau, Roger Blin. On a monté pas mal de pièces  d’Aimé Césaire et donc je suis resté dans cette dynamique de l’art militant. Et puis, l’aventure on l’a poursuivie au cinéma.

A l’époque est-ce qu’il y avait un public et est-ce que tu identifiais aussi d’autres acteurs noirs ou d’autres metteurs en scène?

Dans le circuit il y avait un garçon qui s’appelle Benjamin Jules-Rosette qui avait créé Le Théâtre Noir ; je lui rends hommage. Mais on n’avait pas de public noir. Aujourd’hui quand je vois l’évolution, la musique noire avec des salles bourrées de têtes noires, je me dis que je suis vraiment content d’assister à ça. Ce fameux spectacle, « Pouvoir Noir«  – qui m’est resté collé depuis 68, 69 – dans la salle il y avait à peine un ou deux noirs. Et je me souviens un jour, ce soir-là il n’y avait qu’un seul noir et qui pendant le spectacle s’est endormi. Ah, ça m’a énervé… je suis sorti de la scène et je te l’ai secoué et je lui ai balancé le reste du texte sur la gueule. Il s’est réveillé et il a plus bougé jusque la fin. Il faut dire que ce spectacle, j’avais 22, 23 ans… Cette insouciance te donne une force incroyable. Parce que le début de ce texte c’était quoi? Je rentrais en scène avec un couteau de cuisine à la main et je rentrais par la salle. Du fond de la salle je rentrais et le projecteur me prenait, me suivait et je m’arrêtais sur un spectateur comme ça et je lui braquais le couteau à a gorge. Et je me rappelle, c’est un texte que j’ai écrit à la dernière minute parce qu’il n’y avait pas de loges pour s’habiller, donc on s’habillait dans la cuisine – c’était dans le café-théâtre de l’Odéon – donc je m’habillais dans la cuisine et un quart d’heure avant d’entrer en scène je vois ce grand couteau de cuisine et paf! je prends mon bic et j’écris un texte. On était dans la dynamique de la révolte noire parce que les noirs américains se faisaient exterminer par le pouvoir blanc, et le Ku Klux Klan, etc., qui en tuait des dizaines par semaines ; donc j’étais vraiment habité par cette colère. Je trouve un bic et j’écris ce texte comme ça : « Écoute moi bien homme blanc/Je ne suis pas là ce soir pour te montrer mes belles dents blanches et mon beau corps noir/Je suis là pour te dire ce que je pense de toi/De ta civilisation que tu m’as imposé depuis des siècles/Te dire que j’ai décidé de te faire courir comme un singe dès que je te retrouverai sur mon passage/ Alors homme blanc tu n’as qu’une solution/ C’est de courir courir courir. » Et ça, le couteau braqué sur la gorge du spectateur que je prenais au vol. Et après le projecteur me conduisait sur le plateau. J’étais habillé au départ en costume trois-pièces et arrivé sur la scène je plantais le couteau et je me dépouillais de ce costume occidental. Je me couchais par terre, j’avais un beau costume africain qui était étalé, la lumière baissait et je rampais, je rentrais dans le costume et  je me redressais avec la lumière et ma première phrase c’était quoi, c’était l’extrait du discours d’un leader noir américain : « Vous nous trouviez laids, bêtes, paresseux  et nous vous avons crus. Maintenant c’est fini nous l’avons décidé : nous sommes beaux , intelligents , efficaces » et la musique partait. C’est pour te dire la dynamique politique dans laquelle je m’étais déjà engagé , et je pense que ça ne m’a pas quitté jusqu’à présent ; et je ne me vois pas en train d’incarner des personnages comme ça qui ne s’inscrivent pas dans cette dynamique.

A l’époque la presse avait  réagi?

Énorme, énorme presse positive ! Et je n’ai jamais été agressé. J’avais des éloges, c’était dans les années 68-69.   Après 68 y avait eu une ouverture d’esprit énorme qui s’était abattue sur la France. Je ne sais pas si je reprenais ce spectacle aujourd’hui sous cette forme si les spectateurs me laisseraient entrer sur scène avec un couteau à la gorge. Je pense qu’il y en a  un qui va bondir sur moi parce qu’il va me prendre pour un terroriste… Donc j’avais une presse énorme et après j’ai fait une tournée avec Claude Nougaro  dont je faisais la première partie. Mais ce que je déplorais c’est qu’on était très peu en terme d’acteurs militants, et surtout la pauvreté du public noir. Avec « Apartheid, les nazis au pouvoir« , des fois je jouais dans les universités et je faisais systématiquement des débats après. Comme c’était des spectacles politiques je ne voulais pas laisser les gens comme ça. Je ne supportais même pas trop que les gens applaudissent. Des fois j’arrêtais, je disais : « Non, vous n’assistez pas à un spectacle ». Et donc je me souviens qu’on faisait des débats dans les universités, et  un jour dans une université, les universitaires qui étaient dans la salle ne savaient pas ce que ça voulait dire « apartheid », tu te rends compte? Là j’étais bouleversé. Tu me diras, c’était en 70, on n’en parlait pas trop.

C’est pour ça je dis aux jeunes : « Ne désespérez  pas! Valorisez vous, parce que si vous ne vous valorisez pas vous-mêmes vous pouvez sombrer. Pensez que vous n’êtes pas rien et si vous faites un atout pour la cause il faut en être fier ». Je dis ça parce que… Un jour il y avait Nelson Mandela à Paris après sa libération. Il est venu à Paris, invité par Mitterrand pour une cérémonie, et y avait un meeting au Trocadéro. Je me rendais à cette cérémonie et qui je vois? Aimé Césaire, dans le monde qui avançait aussi. Comme je le connaissais, je me suis approché « Bonjour Monsieur Césaire », « Ah ! Bonjour Sanvi ! Tu es là aussi ! Allez viens on va être ensemble« .  Et on avance vers le podium  et arrivés à vingt mètres du podium on se fait bloquer par la sécurité, ce qui est un peu normal vu que c’est la sécurité. Et je disais gentiment aux gendarmes et aux policiers « Donc voilà c’est M.Aimé Césaire, donc ce serait bien qu’on aille sur le podium ». ‘Ah non, non, non !!!!« . Je redis « Mais c’est M.Aimé Césaire ».   « Ah non moi je connais pas M.Aimé Césaire. Il a pas d’invitation, il a pas d’invitation c’est tout« . J’insistais : »C’est pas pour moi, moi je m’en fous mais ce monsieur doit aller sur le podium! » et ça a failli dégénérer. Et Césaire me disait : « Laisse tomber Sanvi, on est biens là. Mandela on le voit, on est à vingt mètres, qu’est-ce que tu veux de plus? ». Je lui dit « Vous devriez être sur le podium ! ». Bref, alors que plus 10 ans avant je faisais des spectacles avec sa voix, sa plaidoirie, là je peux même pas m’approcher de lui.

Comment tu en es arrivé au cinéma la Clef et au Festival Images d’ailleurs?

Après avoir fait pas mal de trucs au théâtre, etc. Je me suis dit maintenant je vais faire des films, réaliser. Et puis je me suis dit « A quoi ça sert de réaliser des films si on n’a pas de salles? » Parce que tu vois la pauvreté de la diffusion des films de cultures noires. Sauf quelques standards noirs américains comme ça et encore c’est venu  partir de Denzel Washington ; avant même les films américains où il y avait des noirs il y en avait très très très peu.  Donc je me disais « à quoi ça sert de faire des films si on n’a pas de salles? ». Donc j’ai fait ma formation de monteur à La Clef qui était un ancien cinéma d’Arts et d’Essais, où des gens comme Godard et Truffaut, etc., passaient des films de la Nouvelle Vague mais qui a été racheté par la Caisse d’Épargne de Paris. Il le louait de temps en temps à des associations, à des initiatives comme ça. Et donc nous on venait faire une formation de montage de films. Donc j’avais fait ça. Et un jour je me disais que ce serait bien qu’on ait un film exclusif pour les films de culture noire, en général, parce que tu vois je l’ai pas appelé Cinéma Africain, j’ai dit Images d’Ailleurs. Et je me dis : « Tu as fait ce stage à la Clef, deux salles en plein cœur de Paris qui n’ouvrent pas, en état fonctionnel ». Je retourne là-bas et je dis : « Bon, on est une association. On fait du théâtre mais on  aimerait avoir un espace pour passer des films ». Et il me dit « Ben alors, venez! Vous venez quand? » J’ai eu les clés, si j’ose dire, dans le mois qui a suivi le temps de faire les formalités au CNC, le temps de venir revoir la salle si elle est encore en état, etc., de voir le matériel. Et je me suis retrouvé avec les clés et ça a commencé l’expérience Images D’Ailleurs avec un programme très ambitieux. Donc j’occupe les lieux avec mon association et je me suis mis à programmer tout ce qui est films de culture noire systématiquement. Les premiers films de Spike Lee « Nola Darling n’en fait qu’à sa tête« , « Do The Right Thing« , tous ces trucs là ; nous sommes les premiers à les diffuser de façon permanente. Tu sais qu’en France les films ont une vie très courte en terme de diffusion ; si les entrées baissent, quelle que soit la qualité, on balance ça… ça va très vite. Nous on les maintenait les films, deux mois, trois mois en raison de deux ou trois séances par semaines ; ça permettait à un volume de films d’exister sur un long terme. Et avec un festival à l’appui chaque année.

Je suis resté vingt ans, j’ai fait vingt festivals et j’ai commencé à m’oublier en tant que créateur. Parce que je suis pas gérant de salle à l’origine ; c’était une opportunité et je me suis tellement installé dans ce rôle de diffuseur de films… J’étais très content parce que dès que les gens entendaient parler d’un film noir ils disaient « Ah, de toute façon ça passera à la Clef, au cinéma Images d’Ailleurs« . Donc c’était quelque chose dont j’étais très fier. J’étais très content avec un très beau festival chaque année  et au bout de vingt ans – j’avais même pas vu le temps passer – les propriétaires ont commencé à nous emmerder parce que le quartier est devenu couronné de têtes noires. Y avait que des noirs dans tous les sens. Donc sournoisement ils commencé à nous embêter, ils ne voulaient plus faire de frais pour réparer, ils laissaient les toilettes à l’abandon, les gens commençaient à râler… Pourtant  on avait des subventions qui étaient destinées à rénover. Ils gardaient les subventions et puis je sentais la mauvaise foi, ils voulaient se débarrasser de nous, etc. Donc du jour au lendemain ils m’ont plus revu. Ça fait quoi 2008, 2009, j’ai plus remis les pieds là-bas. Et puis ils pensaient que j’allais me battre tout ça. J’ai retrouvé le plaisir de rejoindre la création, commencer à faire des films, organiser des initiatives en Afrique, reprendre mon travail de militant, et là plus que jamais  je suis enthousiaste et motivé.


Entretien réalisé par Cases Rebelles le 9 Mai 2015. Nous remercions chaleureusement Sanvi Panou.

  1. Le procès de Rivonia s’est tenu d’octobre 1963 à juin 1964.

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