« Sisters in the struggle »: des femmes noires au Canada écrivent leur histoire.

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, AMERIQUES, FEMINISMES

« Sisters in the struggle…1
We’re on the food line, we’re on the job line, we’re on the abortion line,
Sisters in the struggle is what we are…”    (paroles du générique)

En 1991, Dionne Brand2 et Ginny Stikeman réalisent Sisters in the struggle3, un documentaire qui met en perspective les expériences et les analyses d’une dizaine de militantes noires de l’époque et l’histoire des femmes noires au Canada. Le film croise une série de portraits et d’interviews collectifs. En expliquant tour à tour la manière dont elles recoupent les combats, ces activistes insistent sur ce qui a été fait par des femmes noires avant elles.

Nous avons toujours eu des combattantes dans notre communauté, toujours, je veux dire… c’est à la base de notre survie, il y a toujours eu des femmes qui ont fait des choses comme ce que je fais ; elles ne sont dans aucun livre, elles ne sont célébrées à aucune occasion, mais je pense que notre survie  dépendait des femmes… (Akua Benjamin)

Je vois dans notre histoire que les femmes noires avant moi voulaient savoir quand ça s’arrêterait, quand ça allait changer, mais il y a une choses qu’elles se sont toujours dites, c’est que ce ne serait pas pendant mon existence, ni l’existence de ma sœur ou celle de mes enfants et… les luttes des femmes noires avant nous nous aide à lutter aujourd’hui… (Leleti Tamu)

Sisters in the struggle est un mélange d’expériences affectives et politiques : il s’attarde sur une communauté, une similarité de vécus. Ce film relie des contraintes et des violences subies individuellement à des fonctionnements globaux, systémiques de la société blanche canadienne. Les activistes interviewées s’expriment sur des moments forts de leur parcours, les raisons qui les ont amenées à militer. Et leurs analyses convergent vers la nécessité de se battre en même temps sur des questions de race, de genre, de classe, de sexualités.

A l’époque du film, 1991, elles militaient dans divers collectifs, à Toronto notamment comme le Black Women Collective et le Black Action Defence Committee. La plupart d’entre elles ont aujourd’hui une activité professionnelle dans le travail social tourné spécifiquement vers les femmes, vers la prévention contre le VIH/SIDA, les violences domestiques, l’insertion professionnelle ; c’est le cas de Carol Allain, Dionne Falconer, Amanthe Bathalien et Angela Robertson. D’autres sont sociologues enseignantes et toutes aussi impliquées dans le travail social, comme Linda Carty et Akua Benjamin. Certaines se sont engagées dans des postes de représentation politique : Carolann Wright fait aujourd’hui partie de l’agence de développement économique de Halifax ; Rosemary Brown, décédée en 2003, a été la première femme noire députée de province au Canada, élue en Colombie Britannique pour le parti démocrate. Carolyn Jérôme a été syndicaliste à Vancouver. June Veecock, migrante du Guyana, a été la première femme noire à occuper un poste de direction dans un syndicat de travail national. Enfin Sherona Hall, militante au People’s National Party en Jamaïque pendant sa jeunesse, est restée très active politiquement après avoir émigré au Canada et a été une des co-fondatrices du Black Action Defence Committee. Elle est morte en 2006. Leleti Tamu est poétesse, Grace Channer est peintre et artiste multimédia.
Parmi ces femmes, il y a donc des migrantes, et il y a aussi des femmes dont les familles sont présentes au Canada depuis beaucoup plus longtemps.

Je rentre à la maison voir ma mère et elle nous fait asseoir tous les trois et nous dit « bon, vous savez, vous allez devoir faire avec toute votre vie » et là tu te dis ‘je ne veux pas vivre avec ça toute ma vie’… (Carol Allain)
– mais c’est la réalité quand tu vis dans un pays comme le Canada… (Angela Robertson)
– …et c’est drôle parce que ma nièce de 6 ans a des problèmes à l’école et les enfants blancs lui crachent dessus, la tape et je ne vais pas lui dire « laisse tomber »; « tapes-les aussi ! craches-leur au visage ! je viendrais les tenir pendant que tu les taperas », tu vois… je veux dire, elle doit apprendre, elle doit apprendre à se défendre elle-même, ça commence tellement tôt… (Carol Allain)

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La présence noire au Canada , court point historique :

Les premier-e-s noir-e-s sont déporté-e-s en tant qu’esclaves dès le 16e siècle4. La guerre d’indépendance des États Unis dans les années 1780-90 fait fuir les esclaves qui ont combattu pour les Britanniques en pensant y gagner leur liberté. En 1796, un peu de plus de 500 esclaves marrons jamaïcains ont été déportés en Nouvelle Écosse par les Anglais ; et certains, avec d‘autres noir-e-s, partiront ensuite en Sierra Leone. L’esclavage est aboli en 1834 au Canada, et après 1850 les esclaves libres ne sont plus en sécurité dans les États libres américains. Conséquence : beaucoup passent la frontière nord, avec l’aide du réseau Underground Railroad notamment. La fin de la Guerre de Sécession américaine fait encore fuir de nombreux-ses noir-e-s ; certain-e-s arrivent à l‘invitation du Canada comme « pionniers » dans l’ouest. Plus tard, à partir du 20e siècle, les migrant-e-s noir-e-s viennent en grand partie des colonies puis anciennes colonies britanniques caribéennes d’abord, et africaines.

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Derrière la parole de ces activistes, le sujet du film c’est aussi le féminisme noir ou encore les stratégies politiques de femmes noires. Ici ça se passe au Canada, avec des femmes âgées de 20 à 60 ans.

Contrairement aux hommes noirs qui peuvent dire je ne trouve pas de travail parce que je suis noir, les femmes noires peuvent toujours trouver un travail. Elles peuvent toujours trouver un travail dans la cuisine des gens, pour faire le ménage, garder les toilettes, elles peuvent toujours trouver un travail mal payé en usine, elles peuvent toujours travailler. Mais le racisme prescrit le type de travail qu’elles peuvent trouver. Et pour avoir de meilleurs emplois on doit être plus qualifiées en tant que femmes et plus qualifiées en tant que femmes noires, pour postuler à n’importe quel poste. Donc c’est un double fardeau qu’on porte…  (Rosemary Brown)

Je me souviens quand je travaillais à temps partiel à l’hôpital et que je rentrais à minuit, chaque fois quand le métro arrivait, quand les portes s’ouvraient, des femmes noires entraient. De même si tu allais travailler à six heures du matin, cinq heures et demi, des femmes noires montent dans le métro, toujours. Et tu regardes ces femmes plus vieilles, tu te dis « mon dieu, ce sont des mères et des grand-mères, qu’est-ce qu’elles vont faire ? » Alors pendant le monde entier, le petit monde blanc dort dans ce pays, les femmes noires vont travailler… (Linda Carty)

Les militantes de Sisters in the struggle articulent les différentes oppressions qui pèsent sur les femmes noires et l’exploitation économique dont-elles sont victimes, les difficultés pour faire des études, les responsabilités pour beaucoup de femmes de subvenir seules aux besoins de la famille, et la pauvreté des communautés noires en général.

« It’s international, it’s global,
we won’t forget cause we’re sisters in the struggle… »

La dimension internationale est aussi fondamentale, même pour des situations vécues au Canada. C’est le cas lorsque Sherona Hall aborde les actions contre la migration de travailleuses jamaïcaines au Canada à la fin des années 50 : « Stop Jamaican mothers deportation ». En 1955, le Canada a signé avec le Royaume Uni le West Indian Domestic Scheme (schéma domestique antillais), qui a permis de faire venir massivement de Jamaïque et de la Barbade des jeunes femmes non diplômées, non qualifiées et célibataires pour des emplois de travailleuses domestiques. Avant la seconde guerre mondiale, le Canada organisait la migration de femmes européennes (allemandes, grecques, italiennes…) comme main-d’œuvre domestique. Ensuite, les jeunes des colonies britanniques ont constitué une main-d’œuvre encore moins chère. Les migrantes caribéennes étaient contraintes à un an de travail avant d’obtenir un statut plus durable. En plus de l’exploitation des ces travailleuses dans les familles canadiennes, cette politique a organisé la séparation de nombre de ces femmes de leurs enfants, puisqu’elles s’étaient faites enregistrées « sans enfants » pour pouvoir partir travailler. Et une fois sur place, elles n’avaient pas le droit de les faire venir. Les manifestations de protestations étaient aussi liées aux conditions de vies des migrant-e-s et des noir-e-s en général au Canada : racisme, ségrégation, discrimination à l’emploi, au logement, inégalité des droits.

Dans Sisters in the struggle, la réflexion sur le racisme s’étend à d’autres groupes qui le subissent au Canada. Notamment quand Linda Carty évoque le meurtre de J.J. Harper, un des chefs et activiste de la communauté indienne Cri de Wasagamack, le 9 mars 1988. Il semble évident pour toutes qu’une partie de la lutte contre le racisme se joue aussi dans la lutte contre la répression policière. D’après Amanthe Batalien, un des déclencheurs de l’investissement de femmes noires dans cette lutte a été le cas de Sophia Cook en octobre 1989. Elle avait raté son bus et se faisait raccompagner par deux personnes dans une voiture volée ; mais la police a arrêté la voiture, l’arrestation a été violente, et un policier a tiré une balle dans le dos de Sophia Cook qui était assise sur le siège passager, la ceinture attachée. La jeune femme est restée handicapée au niveau des jambes. La fin des années 80 a été une période de grandes mobilisations contre les violences policières à Toronto notamment, en réaction aux meurtres, pendant des arrestations, de plusieurs jeunes hommes noirs non armés : Lester DONALDSON et Michael Wade LAWSON en 1988, Marlon NEAL en 90, Raymond LAWRENCE en 1992. Et tous les policiers inculpés ont été rapidement acquittés. Certaines militantes du film sont au Black Action Defence Committe que j‘ai cité un peu plus tôt ; le BADC s’est formé après la mort de Lester Donaldson. Il vient des luttes de la fin des années 70 après les meurtres de Buddy EVANS et Albert JOHNSON en 78 et79, et regroupe plusieurs comités d’action contre les meurtres commis par des policiers depuis. Le comité s’implique aussi avec des jeunes sur des questions de violences, de gangs, d‘emploi, d‘éducation.

La société blanche réagissait contre les noirs dans certains quartiers après l’affaire d’Anthony Griffin5, c’est comme si on disait « ah ben oui les noirs ils réagissent, ils manifestent alors qu’Anthony Griffin n’était pas un saint », ils comprenaient pas que le… que notre choc ne venait pas du fait qu’on dit qu’Anthony Griffin était un saint, le choc venait du fait que y a un jeune qui n’était pas armé, qui était debout et qui s’est fait tiré une balle dans la tête parce que le policier dit qu’il menaçait de courir… (Amanthe Bathalien)

Il y a sans aucun doute un prix à payer si quelqu’un décide de se battre pour le changement et l’amélioration de la vie des noir-e-s et des gens en général ; si tu prends cette lutte au sérieux il y a une chose que tu dois comprendre : que ces carrières, ces objectifs académiques, ces objectifs économiques ne sont pas atteignables dans le contexte acuel du système. (Sherona Hall)

Le documentaire se termine sur la question des espaces politiques où il serait possible pour des femmes noires d’exprimer leurs multiples revendications. Les interviewées racontent leurs difficultés à accéder au premier plan ou à être prises simplement au sérieux dans des organisations noires ou dans des organisations féministes majoritairement blanches. Ce qui pousse Akua Benjamin par exemple à remettre en cause la définition de « féministe ». L’homophobie des milieux militants est elle aussi mentionnée.

Les femmes noires sont fatiguées de devoir rester en arrière dans les organisations noires, je veux dire nous devons réaliser que personne ne va nous faire de la place, c’est à nous d’aller occuper l’espace… (Carol Allain)

Le féminisme est une idéologie blanche, je suis de plus en plus convaincue par ça, tu sais je regarde là ou je travaille, il y a une impulsion vers les écrits de femmes, il y a des discours à propos des femmes et des politiques qui reflètent leurs réalités et… cette dynamique est principalement tournée vers les femmes dominantes, blanches pour la plupart. Et il n’y a pas d’équivalent dans le discours féministe pour inclure toutes ces autres femmes qui font aussi la communauté des femmes, et donc c’est très blanc, très bourgeois parce que je ne pense que ça ne s’adresse même pas aux femmes blanches pauvres, tu vois… (Akua Benjamin)

Les gens avec qui on interagit qui ont des problèmes avec le terme « féminisme » parce qu’ils le voit seulement comme un terme bourgeois, une étiquette blanche et bourgeoise, et ils nous voient nous battre contre les hommes noirs, mais ils ne comprennent pas qu’en tant que femmes, que femmes noires nous avons en commun avec les hommes noirs d’être noires, tu vois. Comme on vit dans une société raciste on est discriminées sur la base du fait qu’on est noires, mais nous devons aussi nous battre contre les hommes noirs sur le sexisme ; et quand tu penses à t’organiser en tant que femme et tu te définies comme féministe, tu te mets dans en position pour te retrouver isolée et étiquetée comme lesbienne, et là généralement le lesbianisme est vu comme quelque chose de discréditant parce que si t’es étiquetée lesbienne tu perds de la validité politique… (Angela Robertson)

… et tu sais il se trouve que je suis lesbienne donc qu’est-ce que je fais ? Renier cette part de moi pour pouvoir être dans la communauté noire ? (Leleti Tamu)

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Les réalisatrices

Dionne Brand est née à Trinidad en 1953. Elle a émigré au Canada pour ses études supérieures. Féministe, lesbienne, internationaliste, elle est aujourd’hui romancière, poétesse, activiste. Nous avions lu deux de ses poèmes dans l’émission n°3 : « Thirsty » et « Military Occupation ». Dionne Brand a toujours travaillé sur les questions de race, de genre et de sexualité, de classe, de politique culturelle et de migration. Dans ces ouvrages elle exprime un point de vue radical à travers le story-telling et sa subjectivité.
En 1983 elle était à Grenade pendant la révolution. Elle a travaillé pour le gouvernement de Maurice Bishop comme agent d’information à l’Agence de Transformation rurale. Brand a également assisté au début de l’invasion militaire américaine qui a mis à cette révolution.

Elle s’est impliquée dans différentes luttes, notamment aux côtés des femmes noires, d’organisations marxistes au Canada, et du mouvement International Coalition of Black Trade Unionists (coalition de syndicats de travailleurs noirs).
Parmis ses ouvrages principaux on peut citer : « Fore Day morning : Poems », son premier recueil de poésie publié en 1978 ; « Chronicles of the hostile sun », 1984 ; « Rivers have sources, trees have roots : speaking of racism », 1986 et co-écrit avec Krisantha Sri Bhaggiyadatta ; « No language is neutral », 1990 ; « In Another place, not here » son premier roman publié en 1997 ; et le recueil « Thirsty« , 2002.
Pour ce qui est des films, Dionne Brand a collaboré au documentaire Older, stronger, wiser réalisé en 1989 par Claire Prieto. C’est l’histoire d’une femme, Eva Smith, arrivée au Canada avec le West Indian Domestic Scheme et qui s’investit dans l’éducation de jeunes enfants à l’histoire des noir-e-s aux Amériques.

On trouve peu d’information sur le parcours de Ginny Stikeman, co-réalisatrice avec Dionne Brand. Elle a collaboré en tant que productrice, éditrice ou monteuse à de nombreux films, quasiment tous des documentaires. Avant Sisters in the struggle, elle avait co-réalisé avec Kathleen Shannon en 1984 A Message from Nicaraguian women, sur des femmes ayant participé à la révolution de 1979 au Nicaragua.

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Sur le site du National Film Board (l’Office national du film du Canada) à voir également :
– Black mother black daughter (à voir ici, VO anglais non sous-titrée), de Sylvia Hamilton et Claire Prieto, qui traite aussi de lutte et de transmission entre les générations de femmes noires
– Speak it! From the heart of Nova Scotia (à voir ici, VO anglais non sous-titrée), de Sylvia Hamilton encore, à propos d’un collégien qui veut faire connaître dans son école l‘histoire des noirs au Canada.

Cases Rebelles – septembre 2012

(À  écouter dans l’émission n°28).

  1. « Sœurs dans la lutte… Nous sommes au front pour la subsistance, nous sommes au front pour le travail, nous sommes au front pour l’avortement, Sœurs de lutte c’est ce que nous sommes… » Trad.:  Cases Rebelles
  2. le site de Dionne Brand : http://dionnebrand.ca/
  3. voir le film Sisters in the struggle (VO anglais non sous-titrée) : http://www.nfb.ca/film/sisters_in_the_struggle/
  4. voir l’émission n° 17 : « Marie Joseph Angélique, procès de l’esclave incendiaire de Montréal »
  5. Le 11 novembre 1987 Anthony Griffin a été tué d‘une balle dans la tête par un policier à Montréal ; il n‘était pas armé. Il avait 19 ans. Le policier, Allan Gosset, a été acquitté à l‘issu des procès successifs.

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