Soul Sisters

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES

Photo en couleur et en pied des deux rappeuses Finesse et Synquis« These evil streets is rough
Ain’t no one we can trust
Either roll with the rush or get rushed
Cause all we got iz us
»

Onyx – All we got iz us

Je sais où nous étions il y a dix ans de cela. Un vent froid balayait les rues du Nord de la France. Les mêmes façades d’avarice grimaçaient en sempiternelles banalités festives leur accord au calendrier. Nous étions deux. Ni perdues, ni attachées. Ni arrimées, ni échouées. Nous avions l’amour et notre détermination. Nous arborions fièrement le visage d’une histoire commune si courte et déjà tant balafrée de suprématie blanche. Nous avions en poche les clés d’une chambre effrayante dans un hôtel miteux. La ville, la rue, les lieux m’étaient familiers ; mais sans plus de chez soi le dehors tire une drôle de gueule.
Pas de pathos, c’était rien de grave. Du temporaire prévisible tant mes goûts de funambule m’avaient préparé la chute. Et je sais où tu étais. À mes côtés. Prête.
Nous avions échangé de la rage dans des lettres. Brouillonné notre union jusqu’aux pires maladresses.
Et nous avions toujours retrouvé l’amour et le goût du combat.
Donc de l’hôtel miteux nous trainions dans nos sacs à dos ton pc décédé, que l’on disait « portable » à l’époque ; l’arnaque !
Nous allions sculpter du sens de nos colères assemblées, surnager ensemble des marasmes politiques, de ces mers de vide, des flambées hégémoniques, des refrains leaderships. S’il faut un mot pour le dire, disons que nous étions – comme encore aujourd’hui – afroanarchistes, Silver Bullet en boucle dans mon walkman psychique. Comme aujourd’hui nous méprisions la république, le citoyennisme, les drapeaux, la télévision, la représentation, le capitalisme, les partis, les icônes, et les calculs stratégiques. Nous avions grandi avec des matins d’enfance à la peau tatouée des insultes de la veille. Et notre corps criait vengeance. Négritudes complexes en étendard. Et la province fière aussi même, pas pour le folklore ou la mine que mon père a un peu connue, mais par mépris du Centre qui croit en son nombril.
Nous avons rêvé des mots qui jaillirent en arcs électriques de nos tonnerres respectifs. Et nous avons laissé la fureur s’écrire sur un mystérieux réceptacle affectif. Nos vies. Nos visions. Nos lectures. Nous deux. Nos territoires. Cameroun. Guadeloupe. La chambre d’hôtel hostile. Le froid mordant dehors. Nos solitudes combattives réunies. Nos rires inextinguibles de sentir la force monter en nous pour exploser au monde.
Il a fallu quelques mois pour corriger le texte, l’amener au présentable sans gommer les aspérités.
Entre-temps nous avions retrouvé un toit dans ma ville, dans des tours qui me sont familières depuis l’enfance. Sur une avenue où j’ai vu des gosses qui tapaient des sprints devenir des jeunes qui piquaient du zen avant de finir en frères qui me brûlaient les yeux.
C’est là aussi qu’est né Cases Rebelles, dans l’un des rares endroits dont je peux dire « chez moi ».
Entre l’hôtel miteux et le onzième étage, on a lancé l’appel : « Nous sommes »
Aujourd’hui ça fait dix ans. On porte toujours l’amour et la fureur en nous et on laisse les bruits courir.
On est mauvaises en calcul et on assume.
On a changé de lieux, changé d’étage, tu as passé des grades, gagné des médailles mais on s’en contretape des grades et des médailles, je pense qu’ils l’ont compris.
La famille a grandi, un peu ; et c’est toujours la famille, assemblée tout autour du feu et ses craquements.
Toi, mon homie stellaire, regarde ce qu’on a bâti.
10 ans. Tout ça tient grâce à l’amour qui circule entre nous. Ça aussi je pense qu’ils l’ont compris.
De sœur à sœur. Joyeux anniversaire.
Et mon amour éternel, homie.

Michaela Danjé_1er Janvier 2020