Strange Fruit : Kaila Adia Story

Publié en Catégorie: AMERIQUES, FEMINISMES

A la radio comme à l’université, Kaila Adia Story analyse et discute politique, pop culture, représentations, cultures queer, féminisme noir et queer theory. Elle enseigne à l’université de Louisville dans le Kentucky, en Études Féminines et de Genre, Études Panafricaines. Elle co-anime également avec Jaison Gardner la pétillante et pointue émission Strange Fruit ; une heure hebdomadaire de discussion live et d’interviews autour de l’actualité politique et sociale, des identités et cultures queer noires. On l’avait rencontrée et interviewée lors des conférences Black Portraiture à Florence (Italie) en Mai 2015. Elle nous parle d’abord de « Reconceiving motherhood »1 , un ouvrage qu’elle a dirigé et qui explore la maternité et les relations maternelles et maternantes chez les femmes noires, autour du travail de la pionnière Patricia Hill Collins. Puis il sera question de son émission Strange Fruit et de son regard sur le Sud où elle vit à présent.


Tu as publié un livre en novembre 2014 à propos de Patricia Hill Collins, et qui s’intitule « Reconceiving motherhood »2 , à propos des femmes noires et de la maternité. Est-ce que tu peux nous dire dans quelle mesure P.H. Collins a eu une nouvelle approche la maternité ?

Patricia Hill Collins a effectué un travail très dense sur de la maternité, et en particulier la maternité des femmes noires ; son travail en explore différents aspects. Elle place la discussion sur la maternité dans une perspective autre que biologique et finit par créer d’autres paradigmes pour l’aborder. Par exemple elle nous a donné le terme “other mothering3 qui renvoie aux femmes qui n’ont pas de lien de sang avec des enfants ou jeunes adultes, et ont ce type de relations familiales avec des enfants qui ne sont pas les leurs ou pas biologiquement les leurs. Mais à de nombreux égards, émotionnellement et en théorie, ce sont leur enfants. C’est particulièrement important lorsqu’il est question de la pratique du féminisme noir et du type de travail que les femmes noires effectuent en tant qu’universitaires et professeurs pour leurs étudiantEs. C’est typique chez les professeures noires d’universités, parce que nous sommes si peu nombreuses, on est dispersées entre les universités – il doit y en avoir 3, 4, 50 au plus ; et ce qui se passe c’est qu’au lieu que les étudiantEs se tournent vers LE prof blanc cis-genre hétérosexuel, c’est nous qui sommes submergées par leurs problèmes, sacrifiant parfois nos propres besoins et envies personnels et politiques pour le bien de nos étudiantEs et leur émancipation. C’est ce qui s’appelle « other mothering ».

Elle parle aussi de la manière dont des femmes noires ont pratiqué cela, des femmes non universitaires, qui le faisait dans leurs communautés depuis des années. Par exemple lorsque la voisine de l’autre coté de la rue pouvait te donner la fessée lorsque tu faisais une bêtise, qui pouvait te discipliner4 , ou cette femme dans le quartier qui vendait des confiseries et qui eu un impact important sur ton adolescence et ta socialisation aussi. Donc il s’agit de ce genre de choses. Elle parle aussi de maternité communautaire, et elle a changé nos concepts et manières de penser, et réellement étendu la définition de la maternité.

Le livre est vraiment dédié aux chercheurSEs qui utilisent les travaux de Collins sur la maternité des femmes noires, principalement afin d’appeler à de nouveaux sens et de nouvelles définitions, de nouvelles forces autour de la maternité chez les femmes noires. Et ce qui est merveilleux avec ce livre, c’est qu’en fait j’ai envoyé un email à Patricia H. Collins et elle était profondément honorée, humble et impressionnée que nous soyons en train de travailler sur un ouvrage dédié à cette recherche. Parce que, habituellement, beaucoup de chercheurSEs se concentrent sur « Mammies, Matriarchs, And Other Controlling Images« 5, sur son travail et ses théories black feminist, où elle présente le féminisme noir comme théorie. Donc les gens ne s’intéressent pas vraiment à son travail sur la maternité. Alors elle a adoré l’idée et elle a été très chaleureuse. En fait elle ne parlait pas seulement du travail universitaire sur la maternité, elle parlait aussi de sa propre vie en tant que mère, et maintenant en tant que grand-mère, et de la manière dont cette conception a changé et fait évolué sa manière d’être. Alors je trouve ça super. Son interview est aussi dans le livre, de même que ces essais géniaux d’autres chercheurSEs qui expliquent l’importance de son travail.

Tu fais une émission de radio avec Jaison Gardner ; est-ce que tu dirais que ton travail de prof de fac recoupe ce que tu fais dans l’émission ? Ou est-ce que tu abordes à la radio des problématiques dont tu ne discuterais pas à l’université ?

Je pense que dans mes cours, en particulier ceux comme « les vie-s des lesbiennes noires », « féminisme noire en action », je fais aussi un cours intitulé « performance queer » – en réalité c’est plutôt « performance queer noire » – j’amène toutes sortes de sujets à la radio dont je parle aussi dans mes cours.

L’émission radio c’est vraiment une pure joie pour moi. Jay et moi avons été sollicitéEs, on n’a pas cherché à y travailler. Tous les deux nous sommes des utilisateurs avides de twitter et facebook. On discutait sur les réseaux sociaux alors que nous vivions dans le même appartement. Jay était toujours chez moi, il a été mon premier ami lorsque j’ai emménagé à Louisville depuis Philadelphie. Et c’était vraiment un choc culturel pour moi ; à l’époque j’me disais : « Oh mon Dieu, mais qu’est-ce qui se passe? » Tu vois, le Kentucky…! Mais ma vision du Sud a changé depuis : il y a des gens dans le Sud qui travaillent pour des idées progressistes et transgressives autour de la race, du genre, et de la sexualité. Maintenant que j’y vis, et j’y vis depuis 8 ans, je trouve ça déconcertant que le Sud des États-Unis soit perçu de manière si réductrice et arriérée. Je pense que c’est lié aux médias nationaux et à leur préjugés, notamment les préjugés de la presse de New York et de Washington. Lorsqu’on voit le Sud au infos nationales, il y est perçu comme un espace où l’on manifeste contre le droit de vote des Noir-e-s, contre les droits des femmes à l’avortement. Ils ne veulent pas montrer les manifestations et l’activisme du groupe Black Lives Matters, des choses qui se passent en ce moment. Il y a une organisation qui s’appelle SONG en Caroline du Sud, Southerners On a New Ground6 , c’est un groupe de queer noirEs et latinoAs progressistes qui travaillent pour mettre fin à cette oppression sexuelle et transphobe à l’oeuvre. Donc j’adore ça.

Jay-jay et moi trainions ensemble, nous discutions sur twitter, et notre productrice, Laura, nous a approchéEs et nous a demandé : « ça vous dirait d’animer une émission de radio ? » Et nous avons décidé de l’appeler Strange Fruit. Pour nous ça a un double sens. D’un coté on fait référence à la chanson de Billie Holiday « Strange Fruit » qui parle de l’oppression des Noir-e-s, en particulier du lynchage ici dans le sud et dans les environs, et qui raconte qu’à bien des égards les noirEs étaient associés aux fruits d’un arbre étrange. Parce que souvent dans le sud on disait, mes grand-parents en parlaient, qu’en hiver tu vois, lorsque les feuilles tombaient des arbres, parfois on pouvait voir des squelettes. Enfin, je me souviens qu’on me l’avait raconté quand j’étais petite, et j’étais genre « Quoi ?! ». Et en grandissant, alors que je commençais à lire sur l’histoire et à m’intéresser à ce qui s’était passait, à un moment je me suis dit « oh mon Dieu, en fait c’est de ça qu’ils parlaient ! ». On utilise ce nom pour se rappeler de la chanson de Billie Holiday, mais nous l’utilisons aussi pour parler du fait d’être queer et du fait d’être noirEs qui sont indissociables et font de nous des individuEs très étranges et très « fruités ». C’est en même temps triste, il y a cette familiarité avec la chanson de Billie Holiday, et en même temps c’est une sorte de récit narratif puissant que nous avons établi. Ouais, on est étranges et on est « fruitéEs », mais on existe, non ?

La radio c’est quelque chose qu’on adore faire. On est vraiment honoréEs et humbles de le faire et chaque fois qu’on est en studio ensemble, parce que nous sommes vraiment amiEs dans la vie réelle, ça n’a rien à voir avec une relation purement professionnelle, c’est une amitié qui s’est transformée en relation professionnelle. Je veux dire, on adore ce qu’on fait, on apprécie énormément d’avoir l’opportunité de discuter à la radio de choses dont on parle chez nous, que des gens nous entendent et se disent « oh j’aime cette émission, elle est super ! ». C’est ce qu’on recherche, on veut que les gens ne se sentent pas seulement informés mais plus forts.

Claudia Jones t’a beaucoup influencée. Là on se rencontre en Europe ; qu’est-ce que tu penses du fait que l’expérience africaine-américaine soit souvent au centre, pour ce qui est du féminisme ou des théories queer ?

Pour moi c’est l’une des principales limites quand il est question de la théorie et de la pratique du féminisme noire : sa focalisation uniquement sur les NoirEs américainEs, et en particulier les femmes noires américaines, et pas assez sur les femmes caribéennes, les africaines continentales, tu vois, ou les femmes brésiliennes. Je pense en effet qu’il est nécessaire que le féminisme noir élargisse son champ d’intérêt.

Interview réalisée en Mai 2015.

Pour écouter ou podcaster l’émission « Strange Fruit – Musing on politics, pop culture and Black gay life » : http://wfpl.org/category/programs/strange-fruit/ ou http://strangefruitpod.org/

  1. trad.: « Repenser la maternité »
  2. publié en novembre 2014
  3. littéralement : autre maternité
  4. juste pour précisier, nous on n’est pas pour les châtiments corporels, et on pense qu’il faut questionner les notions d’éducation et de discipline
  5. ouvrage autour des stéréotypes de mammies et matriarches sur les femmes noires
  6. trad. : sudistes pour une nouvelle base