Taijhet Nyobi : Jusqu’à ce qu’ils nous perçoivent comme des réponses.

Publié en Catégorie: AMERIQUES, BAY AREA, PORTRAITS, TRANS & QUEER LIBERATIONS

On vous présente Taijhet Nyobi aka Tai Rockett. Cette artiste queer pluridisciplinaire basée dans la Bay Area est terriblement talentueuse, humble et d’une gentillesse incommensurable. Poésie, théâtre, cinéma, peinture, photographie, Tai partage avec le monde ses visions, son regard, ses émotions. À Oakland, elle nous a parlé de sa venue à l’écriture, à la poésie, au théâtre, de Dyke Central,  la web-série dont elle est le personnage principal, de résistance, d’amour queer et de bien d’autres choses.
(à lire en anglais ici)

Peux-tu te présenter?
Mon nom est Taijhet Nyobi et je suis une poétesse qui vit à Oakland.

Comment et quand es-tu venue à la poésie?

Je suis américaine. J’ai grandi à une époque où l’éducation, les enseignantEs parlaient beaucoup et j’ai reçu un grand nombre d’informations ;  je pense que la poésie était une façon de revenir sur toutes ces informations reçues. Nous avons beaucoup appris de poésie à l’école, par exemple au primaire  comme exercices pour la mémoire, tu vois, des comptines, des trucs qui riment. Donc j’ai toujours aimé ce rythme et ça me rappelait la musique que j’apprenais à la maison, à l’église, le gospel et des chants dans la Bible. Et j’ai vraiment apprécié cette similitude, car c’était à peu près la seule chose familière à ce moment-là – j’étais l’une des trois seules élèves noirEs dans toute une école d’élèves blancHEs. Donc, la poésie était pour moi un moyen de me référer à quelque chose que je connaissais. Et en grandissant, nous avons étudié plusieurs écrivainEs. J’avais l’impression que dans la poésie que nous lisions à l’école touTEs les poèteSEs regardaient leur monde, leur environnement. Donc, je pense que ça a été une bonne façon d’apprendre à interagir avec le monde ; à travers la poésie.

As-tu rencontré à l’école certainEs auteurEs qui t’ont influencée?

Ouais… Shakespeare, nous lisions beaucoup de ses pièces mais la forme était poétique. Donc, Shakespeare a eu une grosse influence. Aussi tous les classiques comme Emily Dickinson. Je me souviens dans mes années sophomore à l’école secondaire1 de la lecture d’Emily Dickinson. Juste parce qu’elle était la première femme que nous découvrions. Toutes ces années, c’était toujours des auteurs masculins comme Jack London, tu vois, Hucklebery Finn, Antigone, toutes les choses que nous lisions étaient écrites par des hommes. Et au premier poème que nous avons lu d’elle, je me souviens m’être dit « Emily, Emily…? » Et puis en y réfléchissant je m’étais dit « Bah, c’est surement encore un mec » et donc j’ai levé la main pour demander : « Euh, est-ce que le poète est un homme ou une femme ?», et l’enseignant a répondu : « une femme» ; j’étais genre « Ouaouh !», c’était vraiment cool. Mais bien sûr dans ma propre communauté, en dehors des études, quelqu’un comme Langston Hugues était par exemple vraiment important comme poète afro-américain, alors je connais bien l’ensemble de ses œuvres.

À quel moment as-tu connu la poésie noire, était-ce à l’école?

Non, absolument pas. Avant que je sache vraiment ce qu’était la poésie, c’était juste dans mon quartier et ils faisaient des cyphers2 . Les enfants dans la rue – des mecs pour la plupart, c’est dominé par les mecs – ils freestylent. Je ne connaissais la poésie que comme forme avec des rimes donc je les entendais et je pense que ça été mon intronisation à la déclamation poétique, à la poésie hors des livres. Je me rappelle avoir écrit quelque chose à la maison, je l’ai appris par cœur, puis je suis allée au coin de la rue et j’ai exécuté ma performance. Et  je me souviens, leur réaction a été du genre : «Non, ça, ça n’a pas sa place ici ». Alors j’ai su qu’il y avait une différence entre le freestyle, le hip-hop et la poésie. Mais heureusement pour moi à ce moment le spoken word, tu sais je suis née en 1985, j’ai 29 ans, donc à cette époque autour de 2000, fin des années 90 début des années 2000, c’était vraiment un grand moment pour le spoken word. Un de mes amis qui était dans le cypher m’a dit:  « Tu sais il faut que tu ailles à cet endroit parce que là-bas ils font des choses comme ça». Mais nous ne savions même pas donner un nom à cette pratique, nous voulions juste un endroit où nous pourrions expérimenter. Alors je suis allée à ce café où il y avait des jeunes poètes et ça a largement élargi mon idée de ce que la poésie pouvait être, je pense que j’avais environ 16 ans. Certaines personnes chantaient, certaines personnes étaient vraiment fortes et agressives et c’était politique, certaines personnes parlaient de l’amour, tu vois. Ouais, ça m’a donné une idée de ce que pourrait être la poésie.

Tu vivais où à ce moment-là?

J’étais à Long Beach, en Californie, près de Los Angeles.

De quoi parlais-tu dans tes premiers poèmes?

Je parlais de résistance, mais d’une manière très abstraite : c’était la seule chose que je connaissais . Ouais, la résistance, les choses injustes… Je pense que ce qui était important pour la communauté noire à l’époque c’ était notamment le sida, la drogue. Donc il s’agissait juste pour moi de de parler de ce genre de choses que je voyais dans ma propre communauté, ce qu’il s’y passait. Certains de mes amis se faisaient tirer dessus, des trucs assez durs. Mais t’avais l’impression d’avoir une forme de contrôle sur la situation parce que tu en parlais d’une manière constructive …. Comme si jouer avec les mots donnait en quelque sorte une sensation de contrôle. Parce qu’ il y avait beaucoup de changements à cette période de ta vie et des trucs pour lesquels tu avais de quoi te sentir désespérée.

Y a-t-il certains événements historiques qui ont été importants à ce moment-là?

À l’échelle des grands événements historiques ça peut sembler pas grand chose, mais quand j’étais à l’école secondaire Magic Johnson a annoncé à la communauté qu’il avait le VIH. C’était vraiment un truc important. Je pense qu’au même moment dans ma famille mon cousin qui était gai et n’était pas out est mort du VIH. Donc c’est devenu ce truc… En fait, je n’étais pas out en tant que queer, mais j’ai commencé à associer très tôt la mort à la communauté noie gay, que ce soit du fait de la violence ou de la maladie.

Je pense qu’il y avait ce malentendu à l’époque, que cela ne pouvait arriver qu’à des hommes noirs homosexuels. Ça en est venu à un point où le VIH était associé aux hommes noirs et aux hommes noirs gays. L’expression de l’année c’était « Down Low » tu vois « on the DL»  pour parler d’hommes noirs qui sont dans le placard.

Oakland, septembre 2014.

Où en es-tu aujourd’hui avec la poésie, tu écris sur quoi?

La résistance est toujours un thème. La poésie a toujours été un moyen pour moi de voir ce qui se passait dans ma communauté et comment en tant que communauté on faisait face à ça. Lorsque t’es dans une communauté non-blanche,  une communauté queer non-blanche, il y a tellement de choses qui nous attaquent, tu sais.
Donc, dans un projet sur lequel je travaillais… je remarquais que beaucoup de femmes queer, de couleur, et les femmes en général, devaient faire face à des agressions sexuelles, et aussi simplement à la pression de se conformer d’une certaine manière aux stéréotypes de genre de la société patriarcale.
Donc oui la résistance à ça j’en parle beaucoup. Et comment on peut se soigner mutuellement, se soigner soi-même. Notre amour queer ; comment il est bon pour nos résistances et la façon dont nous pouvons être rebelles. Mais je pense que je suis dans cette phase de ma vie où au lieu de regarder ma communauté je me regarde plus moi. Jusqu’à présent c’était « oh ma communauté » dans son ensemble, et maintenant j’ai juste envie de parler de choses vraiment personnelles. Et c’est intéressant parce que je n’ai pas des pensées identiques à celles de ma communauté, tu vois ; j’ai peut-être des choses avec lesquelles elle serait en désaccord. C’est bon de  savoir qu’elle est là, tu vois, que nous sommes une communauté, mais que cela ne signifie pas que nous pensons touTEs la même chose.

Je suppose que ton style a évolué depuis que t’as commencé à écrire. Comment le définirais-tu aujourd’hui?

Mon style a vraiment changé. Quand t’es jeune, tu veux t’intégrer et t’as peur de faire quelque chose de différent donc le spoken word je pense qu’on a tous commencé à l’approcher de la même manière. Ce qui m’a fait changer ma poésie c’est d’en lire et découvrir des poètes dont tu pouvais dire à l’écrit qu’ils avaient un style différent. Et j’ai commencé à chercher mon propre style. Je pense que j’y suis arrivé en essayant de comprendre vraiment ce que je voulais dire et comment je voulais le dire.
Je ne suis pas une personne bruyante, je ne suis pas une personne agressive donc tu vois il ne faut pas que j’écrive comme ça. J’aime lire des choses qui sont sonores et agressives, mais je pense que plus tu deviens confiante plus tu te dévoiles à l’écrit, j’ai remarqué ça. Je suis fortement influencée par la forme, la métrique et le rythme. Et dans mes études universitaires, j’ai pu explorer plus de traditions littéraires.
Je pense aussi que creuser plus vers des trucs comme des esthétiques africaines, les traditions orales influencent vraiment ma métrique et même une partie de ma langue et la façon d’en parler. Ma poésie a vraiment quelque chose de la narration, je suis de nature à archiver et donc j’ai l’impression que ça aussi ça vient aussi du folklore africain traditionnel ; prendre en compte des événements historiques ou peut-être traverser une situation et en faire une leçon pour que d’autres puissent voir ce qui se passe. Même à ce jour, je pense approfondir dans d’autres médiums, comme j’aime peindre et aussi jouer au théâtre ou à l’écran. Ça fait vraiment appel à différentes personnalités. Donc ma poésie a pris de l’ampleur du fait de performer devant des foules

« Fierce » (« Féroce »)

 

I want to feel the type of piss
fire
your bladder won’t hold.
scream to me —
what you’ve had to whisper
for so long.

we walk a land
that can’t stand the weight of us

the bee bullets sting FAIRY, QUEEN
the fragmented fists beat our souls
from these bodies we didn’t ask for

we so gaaaay… sooo fucking queer
PRANCE, DANCE
make death into a drag ball!

watch us:
unhem these wounds,
dazzle as we sashay scabs,
limpwristbroken
bones,
shoulder dip,
knees kicked in
DROP

and then rise
and then RISE
again and again
until they see us
as answers

Je veux ressentir ces brulantes envie de
pisser
que l’on ne peut plus retenir.
Hurle-moi —
Ce que tu as dû chuchoter
si longtemps.

nous arpentons un monde
qui ne peut supporter notre poids

les balles-abeilles piquent les folles, les reines
les poings fragmentés frappent nos âmes
de ses corps que nous n’avons pas demandés

nous sommes si gaaaay… teeellement queer
PARADE, DANSE
transforme la mort en bal drag !

regarde-nous:
dés-ourler nos blessures
éblouir alors que nous déhanchons nos plaies,
les os brisés de nos
poignets mous,
les épaules tombantes,
les genoux frappés à coups de pieds dans
la CHUTE

et puis nous élever
et puis nous ÉLEVER
encore et encore
jusqu’à ce qu’ils nous perçoivent
comme des réponses

As-tu une sorte de discipline en terme d’écriture ?

Ouais, c’est un processus quotidien. Et je ne vais pas forcément terminer un poème, mais tous les jours j’écris et c’est en général le matin. Mais il y a des moments où je me réveille et je suis inspirée, surtout quand je travaille sur une contribution. Comme par exemple : je vais travailler sur quelque chose le matin et je pense au texte tout au long de la journée. Et quelque chose va se passer, je vais avoir une conversation et vers deux heures peut-être je me réveille en pensant à cette conversation et je me dis : « oh il y a cette ligne particulière que je peux mettre ici, que je peux réorganiser», mais en général c’est le matin. Je pense que c’est là que c’est le plus frais.

As-tu des projets de publication?

Ouais, j’ai des projets de publication. Je pense que ça me motive de réfléchir à une façon de présenter mon travail. Je ne sais pas ce qui est le plus raisonnable… Ai-je envie d’être sur une plateforme en ligne? Ai-je envie de le mélanger avec la photographie ? Par exemple je réfléchis en ce moment à comment présenter mon travail comme une poétique visuelle. Comment puis-je faire de la poésie pure dans sa forme physique de sorte que les gens puissent interagir avec? Parce que parfois la page ça peut être un peu prétentieux. Donc, j’ai pas mal réfléchi à ça.

Pourquoi as-tu déménagé à Oakland?

J’ai grandi en Californie du Sud et la Bay Area  j’en ai toujours entendu parler, donc je savais que c’était queer-friendly. À l’époque je n’avais pas les moyens de me déplacer ici, quand j’étais au lycée. Puis je suis entré à l’Université à UC Riverside qui est aussi en Californie du Sud. C’est un endroit où il est très difficile d’être noire parce qu’il n’en y a pas beaucoup ;  ajoute à ça le fait d’être queer… Donc pendant mon premier cycle je suis venue à une conférence ici, dans la Bay Area et j’étais genre « ouaouh…» Il y avait des noirs, des éthiopiens, j’ai vu de tout ici à Oakland… Et le champ des possibles était large, la communauté était très diversifiée. Donc je me suis dit qu’après mon diplôme, je déménagerai dans la baie. Et c’est ce que j’ai fait après mes études, j’ai roulé jusqu’ici dans ma Toyota Camry avec toutes les choses dont j’avais besoin et j’ai trouvé un logement le premier jour de mon arrivée. Tu vois c’était genre 7 heures de route, c’était facile. Et ouais, c’était il y a sept ans.

Comment en es-tu venue à être actrice ?

Je pense que la poésie m’a amenée à la comédie. Comme je te disais, l’écriture ça peut être très solitaire et… je voulais que ce soit un dialogue avec les gens. Je savais que la poésie à ce moment là marchait fort et ça devenait vraiment un truc important et donc il y avait une grande communauté. En faire partie voulait dire être sur scène et donc faire le show. Tu ne peux pas juste te planter, lire ton poème la tête dans ta feuille. Il y a une manière d’être conscientE du public et de s’y connecter. Et je crois que c’est comme ça qu’une fois que je suis sorti de ma coquille, et je me suis dit : « ouaouh, ça c’est un moyen de se connecter aux autres», comme quand tu partages avec certaines personnes. Et j’ai fait partie du public. Tu n’es pas toujours conscientE de ce qui se joue mais de la manière dont une personne amène les choses on peut prendre conscience, se questionner, éprouver de l’empathie, selon la manière dont elle se présente.
Je suis donc venue au théâtre comme ça. Avant d’être actrice à l’écran il y eu le théâtre. J’ai fait Les monologues du vagin … je me disais « wouah». Quelle que soit la critique concernant Les monologues du vagin, le fait que je sois une femme, que je parle de mon vagin à un public qui doit écouter, je me suis dit que vraiment le théâtre était un outil très puissant. Quand les gens participent en tant que public, ils doivent s’asseoir et écouter, c’est ta responsabilité de provoquer une certaine prise de conscience.
Donc, je n’ai jamais considéré cela comme juste du pur divertissement. Il y avait une audition et je voulais me mettre au défi. Je n’avais jamais joué pour l’écran. Je savais que c’était différent. Je savais que ça nécessiterait que je développe mes talents d’actrice parce que c’est complètement différent. Mais ça avait aussi encore plus de sens pour moi étant noire et queer parce que je ne vois pas beaucoup de queer noirEs à l’écran. Alors c’était très effrayant parce que je n’avais pas de comédienNEs que je pourrais regarder en me disant « oui, c’est ça !».
C’est propre à Oakland d’avoir l’ouverture d’esprit de faire jouer des personnes queers non-blanches. Je ne sais pas comment ce serait à Hollywood, Los Angeles. Il y a une communauté très favorable ici.

Tu es un peu le personnage principal de Dyke Central ; comment tu vis ça ?

Tu vois, j’imaginais pas l’ampleur que ça allait avoir. Quand ça a commencé je suis vraiment allée à l’audition en me disant : « de toute façon j’aurai pas le rôle« … Mais je me disais que c’était bon pour moi de voir comment ce que c’est qu’une audition. Et quand j’ai eu le rôle je me suis dit:  « Quoi? Moi? Ok, cool!… C’est cool « . Comme je n’ai pas l’argent pour prendre des cours de comédie je considérais ça comme une opportunité de progresser. Je me disais que c’était un petit projet et que donc j’allais pouvoir travailler avec des gens. Et j’aime remettre en question et améliorer mon jeu. Et puis très vite on en arrive à : « ah oui, on va faire une projection au Grand Lake Theater« , et y a genre 200 personnes qui vont venir. Là je me disais : « Mon dieu non, non!». Le théâtre c’est différent, tu sais que t’es sur une scène avec beaucoup d’autres personnes. Là il y a de personnage principal mais je ne sais pas, c’est juste différent que de voir ton visage exploser à l’écran, projetée sur un écran. La première chose que j’ai pensé c’était comme « Mon dieu je ne ressemble pas à ce genre de personne… Je ne mérite pas d’être sur un écran. Les gens vont se demander qui est cette personne horrible que je dois regarder et écouter lire son texte». Je ne pensais même pas à mes compétences d’actrices ou dans une série, je me disais que je n’avais pas la tête de quelqu’un qui devait être à l’écran. Un sentiment de terreur m’a traversée parce que je m’étais dit c’était un petit projet, je pensais que c’était rien. Et c’était ma première fois à l’écran. Je me disais que j’allais être catastrophique, que tout le monde détesterait la série et penserait que l’actrice principale avait tout massacré. Mais je ne sais pas… Le projet se poursuit et t’apprend à te dire que l’enjeu c’est plus de diffuser nos histoires. Il s’agit plus de sensibiliser aux questions queers. Et comme il y avait des hétéros dans notre public et je me suis dit : « ok c’est cool, des hétéros vont voir ça et seront donc plus au courant».
Donc, aujourd’hui encore, je ne me perçois pas comme le personnage principal. Je le sais… mais j’ai l’impression que chacunE joue sa partition, chacunE apporte quelque chose d’important.

Qu’en est-il du plaisir quand tu joues? Dirais-tu que tu préfères être sur scène ou devant la caméra?

Avant je préférais le théâtre parce que la réponse du public est tellement plus immédiate. Et tu peux vraiment te nourrir  de leur énergie. Jouer face à la caméra signifie que c’est toi et les autres personnes qui jouent et peut-être certains membres de l’équipe ; et je pense que ça correspond à un type de personnalité. Au théâtre tu y vas , tu dis oui à tout. C’est action et personne ne coupe. T’as juste a faire avec et je trouve ça agréable.
Jouer à l’écran c’est tellement de pression pour trouver la bonne façon de jouer, de taper dans le mille pour trouver la bonne émotion, le bon truc. Et donc c’est : « couper, stop, on repart » et ce n’est pas ma personnalité.
C’est une chose dans laquelle je ne suis pas bonne, donc j’ai l’impression que si je m’améliore, le plaisir deviendra plus grand. Je pense que dans les deux, sans comparer, ce que j’aime le plus dans le fait de jouer avec un groupe de personnes, c’est le lien que t’établis avec les personnes avec lesquelles tu joues. Je pense qu’il y a quelque chose de vraiment magique et magnifique là qui se produit, parce qu’il faut être dans l’instant. Cette personne est un personnage et tu es un personnage. Et vous devez convoquer votre expérience de vie pour l’émotion que vous devez jouer. Et à mes yeux c’est beau parce que vous devez touTEs deux être dans le moment. Tu es dans le présent et vous partagez quelque chose de très intime. Comme mon interprétation de la tristesse : au moment où je joue je convoque toutes les expériences que j’ai eues dans ma vie, j’interprète la façon dont tu veux que je sois triste et je ramène tout cela dans mon corps et l’autre réagit à cela. Et c’est très… mon dieu quand c’est une émotion ou une action que tu dois faire alors que tu ne l’as jamais vécu, c’est tellement puissant aussi. Ressentir ça dans ton corps, la façon dont ça se manifeste, je ne sais pas… je pourrais parler des heures de cela. Je pense que jouer va être une des mes passions pour longtemps… avec la poésie. Ces deux formes d’art m’ont tellement tellement grandie personnellement.

Partages-tu ce que tu fais avec ta famille?

Non. Ce n’est pas quelque chose qui.. parce que tout, les rôles que je joue sont queers, ce dont je parle est queer, les choses que je capture avec la photographie ou la peinture sont queers, ils ne sont pas intéressés, ce n’est pas quelque chose qui les intéresse. Et à ce stade de ma vie, au moment où je commence juste à devenir bonne dans ces domaines, je ne peux tout simplement pas me permettre de recevoir la négativité. Ouais je pense qu’en tant qu’artistes queer nous avons peu de soutien en général. Donc ce serait une catastrophe. Je ne veux pas leur jugement. Ce qui est regrettable parce que j’ai vraiment l’impression de mettre beaucoup dans mon travail, c’est un engagement, ça demande de la discipline aussi, alors que je pense que c’est honorable…

Photos de Taihjet Nyobi,extraites de « Left for Queer », projet en cours.
« J’ai reçu une bouse de la Fondation Lesbienne Astraea pour la Justice.
J’étais submergée par la violence et la haine envers la communauté LGBT en général. Je me posais une question, si nous survivions aux attaques sur ces corps, comment allions-nous continuer à vivre en sachant que ça arriverait encore? »

 Tu peux nous parler de ta peinture et de ta photographie?

J’ai l’impression qu’on est à un moment où les différentes formes d’art sont très accessibles, tu vois. Par exemple les appareils photo ne sont plus aussi chers qu’ils l’étaient, tu peux acheter plus facilement de la peinture, ou en acheter de l’usagée, peu importe, et tu peux trouver des matériaux sur lesquels peindre. Donc je pense à l’art juste comme une exploration. Je ne suis pas une grande photographe mais je ressens cette urgence de documenter les succès qui se produisent dans la communauté queer, tu vois, les expériences. Je ressens l’urgence de les documenter. J’adore l’art, j’aime aller dans les musées et je n’y vois pas certaines de mes expériences. Et donc je me dis la peinture c’est si beau, je veux voir mon expérience peinte aussi. Donc, je ressens cette urgence.
Et puis avec la photographie aussi c’est juste une autre façon de capter. Mais à ce stade de ma vie, je dis qu’il y a tant de belles choses qui se passent, tu vois, que je veux les partager, je veux les immortaliser.

J’ai l’impression que tu aimes te lancer des défis, te remettre en question…

Ce sentiment, ce besoin de me remettre en question, je pense que tu le sens quand t’es dans une communauté qui a besoin de tant et qui a si peu de ressources, ça fait que tu ressens une certaine responsabilité. Tu le sens. Tu te dis «J’ai cette ressource, ce désir, cette compétences et quelque chose doit passer par moi», tu vois. Ouais, quand tu vois comment les gens font face à la pression et se battent, tu te dis qu’il faut juste agir, nous devons parler de ceci, il faut que nous fassions partie du débat juste pour pousser la conversation un tout petit peu plus loin. Même si ça ne produit pas de bouleversements mais juste pour continuer à aller de l’avant. Pour qu’un jour ce soit possible il est important de se poser des défis.

* * *

« Night Owl » (« Oiseau de nuit »)

 

 I am the night’s favorite
contrasted on sheet
the make me moan
until I spill out everything I own

I am what machete does to cane
what cotton has done to blackened backs

I’ve danced in rooms the kind of mood where the moon
presses her ear to window sill
everything bare but these bones and this cunt—
tell me I’ve got the toughest skin
dig in
deeper and hold on
until release

quaking earth
part this mangled mouth and call these seas
furious flood sand down my sin to instrument
listen to how I still make music for God

Je suis la préférée de la nuit
Se découpant sur son voile
Et ça me fait gémir
Jusqu’à ce que je déverse tout ce que j’ai

Je suis ce que la machette fait à la canne

Ce que le coton a fait aux dos noircis
J’ai dansé dans des pièces ce genre d’humeur où la lune
Presse son oreille au rebord de la fenêtre
Tout est nu sauf ces os et cette chatte –
Dis-moi que j’ai la peau la plus dure
Creuse
Plus profond et tiens
Jusqu’à la libération

La terre tremblante
Sépare cette bouche mutilée et appelle ces mers
Une crue débordante polit mon pêché en fait un instrument
Écoute comme je joue encore ma musique pour Dieu

* * *

Merci à Tai pour l’interview, pour l’accueil et bonne chance pour tous les projets. Plein d’amour!
Interview réalisée le 18 septembre 2014. Taijhet Nyobi peut être contactée à cette adresse: taijhetnyobi [at] gmail.com. N’hésitez pas !

  1. sophomore : 2e année au lycée ou à l’université aux Etats-Unis
  2. cercles de freestyle

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