The Nest Collective, Nairobi : exploration attentive et ravissement créatif

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE

C’est avec le magnifique « fashion film » To Catch A Dream, datant de 2015, qu’on choisit de vous présenter le travail du collectif kenyan The Nest.
Un « fashion film », qu’est-ce que c’est?
Il n’y a pas de définition unanime puisque cela désigne des objets visuels plus ou moins créatifs, plus ou moins publicitaires, où mode et cinéma se croisent dans des géométries variables. Dans To Catch A Dream, ni les tenues, créatives et uniques, ni le design des intérieurs ne définissent ou limitent l’œuvre ; tout cela enrichit une esthétique puissante. On peut aussi d’ailleurs facilement oublier qu’il s’agit d’un film de mode, même si l’univers de la mode dans ce qu’il a de plus intéressant est un ingrédient récurent dans le travail de The Nest.  En dans chaque projet,  ce regroupement de talents immenses et originaux, déploie une virtuosité artistique époustouflante, marquée par la liberté, l’expérimentation et des analyses profondes, en accord avec une profession de foi enthousiasmante.

On essaie de créer un travail qui dissèque notre ville et ses relations à la modernité, son passé et les lisières entre les couches sociales et les habitantEs. Inévitablement, on se retrouve également à explorer, disséquer et subvertir les strates dans la manière dont les AfricainEs sont VuEs et ne sont Pas VuEs, ce que les AfricainEs Peuvent et Ne Peuvent Pas Faire, où les AfricainEs Peuvent Aller et Ne Peuvent Pas Aller, et ce que les AfricainEs Peuvent et Ne Peuvent Pas Dire.

To Catch A Dream from The NEST Collective on Vimeo.

Le film est en swahili, sous-titré en anglais. L’intrigue de départ est à la fois simple et mystérieuse. Ajuma, jeune femme d’une trentaine d’années, a perdu son mari. Elle n’arrive plus à trouver le sommeil. Chaque nuit elle fait le même rêve étrange et inquiétant où son mari entre dans sa chambre. Elle en parle à son amie qui essaie de la conseiller. Elle lui donne d’abord des somnifères puis lui transmet ensuite une technique populaire, héritée de sa mère, pour attraper les rêves, afin que le cauchemar cesse. Il est difficile d’en dire plus sur l’histoire sans tout dévoiler, même si le film laisse de toute façon place à de multiples interprétations par sa dimension métaphorique et poétique. Les rêves, le travail du deuil, le manque, l’amour, l’espace, la liberté – réelle et supposée ; ce sont quelques-uns des sujets qui en 13 minutes font la beauté envoutante de ce court-métrage. Tout cela est servi avec un jeu impeccable, une photographie magnifique et un superbe travail sonore1 .
Fantastique, effrayant, psychologique, philosophique, sophistiqué, populaire, To Catch A Dream est hybride. C’est sans doute cette hybridité qui fait voir et revoir ce petit film sans épuiser son trouble. L’autoproclamé film de mode est aussi en réalité un conte directement nourri de l’oralité populaire avec la même richesse, la même ampleur et la même pluralité de sens.

Depuis 2012, The Nest interpelle par ses projets audacieux sur différentes médiums : musique, films, etc., « avec le but d’explorer nos troublantes identités modernes, ré-imaginer nos passés et habiter des futurs africains mythiques« .
Ce qui marque sans doute dans la démarche du collectif c’est ce mélange de subtilité et de radicalité, de sophistication et de DIY. Entre l’éther et le bitume, c’est là sans doute que The Nest se trouve. Souvent atmosphérique, jamais vain ni creux.
L’un des projets les plus conséquents du collectif est sans doute Stories of our lives. En 2013, le collectif voyage à travers le Kenya pour récolter les histoires de personnes se définissant comme trans, intersexes, lesbiennes, gays, bi.
De ce travail va d’abord naître un long-métrage composé de 5 narrations, qui recevra de nombreux prix à l’étranger. Le film sera par contre interdit au Kenya ; le producteur exécutif sera même arrêté et poursuivi.


Ces histoires vont également à donner naissance à un livre du même nom que nous vous conseillons. Voici un extrait de la préface :

Cher lecteur
Le livre que vous tenez ne devrait pas exister parce qu’on dit que les personnes dans ce livre n’existent pas. Si vous croyez ce que vous avez lu, vu et entendu, l’homosexualité n’existe pas au Kenya et les histoires collectées dans ce livre doivent être de la pure invention.
Si vous croyez vraiment qu’il existe des personnes queer au Kenya alors les personnes dans ce livre vont peut-être vous décevoir. Elles ne rentrent pas dans la case étroite de l’africainE homosexuelLE caricaturéE comme une créature de la nuit, immoralE, malade, abuséE pendant l’enfance, corrupteur de jeunes enfants, et séparatiste sans dieu, anti-famille, anti-hommes, antisocial.
Certaines personnes de ce livre furent élevées par un parent seul, et certaines viennent de familles nucléaires traditionnelles. Certaines sont profondément croyantes, d’autres non. Certaines sont séropositives, d’autres ne le sont pas. Il est très rare que les êtres humains correspondent soigneusement aux stéréotypes et c’est pour ça qu’on voulait travailler sur ce projet.
On voulait explorer ce que c’était vraiment que d’être queer au Kenya. On a trouvé des personnes queers heureuses, des tristes, des fières, des brisées, des courageuses et des stupides.
On a trouvé des amoureuxSEs, des menteuSErs, des rêveurSEs, des cyniques.
On a trouvé des parents qui n’avaient pas jeté leurs enfants à la porte, et on a trouvé des pasteurs et des imams qui étaient ouverts à l’idée qu’être queer ne signifie pas ne pas connaitre Dieu.

The Nest mène aussi des projets musicaux comme le projet spoken word et rap Our guns don’t work, ou le projet Legacy qui voit de jeunes artistes kenyans revisiter huit chansons pop datant d’avant 2010.
On choisit de finir avec un morceau de cet album, Mwewe par Jarel Nduba, avec une vidéo puissante et encore une fois éminemment politique.

Le site de the Nest : http://www.thisisthenest.com/
Bandcamp : http://thisisthenest.bandcamp.com/
Soundcloud : https://soundcloud.com/thisisthenest
Vimeo :  https://vimeo.com/nestcollective

Cases Rebelles (Janvier 2016)

  1. La bande originale est disponible sur le soundcloud de The Nest Collective, ici

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