Trick Baby d’Iceberg Slim

Publié en Catégorie: AMERIQUES, LECTURES

Dans le texte qui suit nous allons parler de ce qui s’appelle le passing. Voici une définition de Nadra Kareem Nittle : « Des afro-américainEs et d’autres non-blancHEs ont souvent prétendus être blancHEs pour profiter d’opportunités qui par ailleurs leur étaient refusées.Cette pratique est connue sous le nom de passing ». Bien entendu la question du passing est plus vaste que cette définition traditionnelle. Elle dépasse le cadre racial puisqu’elle est notamment centrale dans les questions de genre. Par ailleurs, elle s’articule avec les questions complexes de perception de soi, du regard de l’Autre, des assignations, de l’auto-définition, de normes (raciales , sexuelles). Mais dans Trick Baby la question centrale est bien celle d’un personnage qui se vit noir, est afro-descendant mais passe pour blanc.

Premier mouvement

Vous êtes comme au cinéma, confortablement installé dans votre siège, happé dans le ghetto chicagoan des années 40 et l’esthétique choc de l’écrivain, ex-proxénète  Iceberg Slim. Vous êtes dedans et à distance. Voyeur. Fasciné d’entendre de la voix d’un ex-mac façonné par la rue les petits traficotages,  les codes, les hiérarchies, les castes, les pièges, les modes opératoires, les figures légendaires, la misère asphyxiante et les fins tragiques.

Iceberg Slim – Robert Beck – de son nom civil – a peint, après l’avoir vécue, une Comédie humaine, afro-américaine, droguée à l’argot et au talent littéraire. Trick Baby est l’une de ses trois œuvres traduites en français, ce qui pousse parfois les critiques feignasses et « tendance » à parler de « Trilogie du ghetto », avec Pimp et Mamma Black Widow. Slim a en réalité écrit presque 10 romans de la même veine entre 1967 et 1978, et il a sorti en plus un album de poésie nommé Reflections en 1976.

Trick Baby c’est le roman des arnaqueurs noirs de Chicago. Roman d’apprentissage et d’ascension sociale, celle de White Folks, son protagoniste, vers les sommets du métier. C’est un bouquin qui cause technique : « appât », « pigeon », « envol », « la glisse », « pile ou face ».
White folks aka Johnny O’Brien est le fruit de l’amour d’une mère noire à la peau claire pour un musicien alcoolique blanc qu’elle épouse à 14 ans et qui prend très vite la tangente.
Johnny passe complètement pour blanc mais ne connaît qu’un seul monde ; celui des noirEs. Tout particulièrement son quartier pourri de Chicago ; le taudis crade où sa mère nommé Phala l’a élevé avec l’argent qu’elle se faisait comme danseuse exotique dans un bar, quand elle ne le buvait pas. Celle-ci, comme de nombreux personnages d’Iceberg Slim, a fui la désespérance du Sud Profond, pour essayer de se faire une place dans la folie de villes plus au Nord. Parmi ces exilés qui cherchent un destin, peu d’élus. Quantité s’échouent dans les ghettos du Southside de Chicago dont les murs « conservent les odeurs âcres du pus des tumeurs et du flegme des poumons tuberculeux des pauvres à perpétuité qui sont morts là sans que personne ne les pleure ».

Blue, arnaqueur talentueux débarqué jeune du Mississippi, a lui plutôt réussi dans son domaine. Par générosité et par calcul, il va recueillir Johnny chez lui quand Phala va basculer dans la folie. Il lui apprend les ficelles du métier, sert de « tampon entre (lui) et la haine des noirs », en fait son complice à peau blanche et le renomme White Folks:

« Faut te trouver un pseudo qui fasse de l’effet. Qu’est-ce que tu dirais de White Folks ? Ca te va comme un gant, tout comme Blue pour moi, parce que je suis noir. »
Je dis : « Ca me plaît pas trop. Je veux pas que les gens me haïssent quand ils croiront que je la ramène parce que ma peau est blanche. Tant qu’à avoir un pseudo, faudrait qu’il montre que je suis fier d’être nègre… »
Blue dit : « Je suis content que tu dises ça. Mais c’est ce que montre ce nom : il sonne nègre. Il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais un arnaqueur blanc, un vrai, avec cette étiquette. Ce nom hurle que tu es nègre, à la peau blanche. »

Iceberg Slim décrypte, décrit la virtuosité des arnaqueurs et pose en filigrane la question des talents gâchés du ghetto. Mais le nez dans le cauchemar, il vend aussi un rêve très américain, de capitalisme noir et de succès. Puisqu’au fond nous dit-il, les petits arnaqueurs ne font qu’user d’une ruse qui est la base du système : la ruse des puissants, la ruse du pouvoir blanc qui maintient l’espoir chez les noirEs sans les libérer pleinement, cette même ruse qui a permis de vendre aux noirEs une religion de soumission.
Mais l’œuvre d’Iceberg Slim refuse de céder entièrement au cynisme et écrit un besoin fondamental d’aimer et d’être aimé, de croire et de faire confiance. Parce que  la ruse est un cercle vicieux qui rend fourbe ou parano et qui, en tous cas, à terme contamine tout et condamne à la solitude.

Deuxième mouvement

Vous apprenez à jongler et vous écoutez l’autre voix.

Malgré l’hyperréalisme apparent, le côté sociologie hardcore qui condamne pas mal de lecteurICEs au premier degré, Iceberg Slim a créé une œuvre, avec des thèses et des obsessions. Il ne s’est pas contenté de pisser son mal et celui des autres, pour réhabiliter ou glorifier une vie pourrie. Il y a un truc, un piège, un trick.

Le cœur de l’arnaque c’est l’art de raconter de belles histoires… Sacrée mise en abyme, qui place arnaqueurs et écrivains au même niveau dans la maîtrise de la création d’univers fictionnels.
Une voix puissante dans Trick Baby ne cesse de répéter que la réalité n’est jamais ce dont elle a l’air, qu’il faut aller au-delà des apparences parce qu’elles sont piègées. Thème central d’un livre qui n’est pas ce dont il a l’air tout comme White Folks, Johnny n’est ni le blanc, ni le trick baby dont il a l’air. Parce que « trick baby » signifie d’abord « fils de pute « enfantde passe » et c’était l’insulte brûlante lancée par certains noirs à Johnny, cet enfant blanc d’une mère noire, comme s’il ne pouvait qu’être né de la prostitution. Mais ce véritable enfant de l’amour qu’est Johnny va devenir un autre trick baby. L’enfant du « trick », de la ruse, un fils de l’arnaque. Il va renaitre aux travers de son corps-piègé, devenu corps-piège. Le motif de l’arnaque, du jeu par la parole qui manipule, renvoie aux traditions populaires orales afro-américaines et afro-caribéennes où le personnage principal est un « trickster ». Ce débrouillard amoral retourne les outils du dominant contre lui en  le baratinant mais ses combines individualistes n’épargnent personne puisqu’il s’agit avant tout de s’en sortir seul :

« On a de la chance de faire équipe. Ta peau blanche nous donne un avantage sur les cibles, qu’elles soient blanches ou noires. Moi, j’accroche les nègres, toi tu te charges des Blancs.
« Aux nègres je dis : ‘On va lui rafler son fric à ce bois-blancs de mes deux !’ Toi,tu dis aux Blancs : ‘On se le payer ce salopard de nègre. »

Trick Baby, contrairement à un tas d’œuvres produites auparavant, notamment pendant la Harlem Renaissance, est un roman du refus du passing, forme d’arnaque ultime, qui permet de rejoindre le monde des blancHEs.

« Quand nous quitterons Chicago, saute par-dessus la barrière invisible, fais-toi passer pour l’un des privilégiés. Folks, tu auras de la compagnie. Je serai pas surpris d’apprendre que plusieurs millions de nègres blancs ont pénétré dans le jardin d’Eden, de l’autre côté, avec toutes les chances à saisir.
« Sois pas un pigeon, fils. Le lait et le miel sont de l’autre côté de cet enfer ! »

White Folks refuse de quitter le monde noir qu’il considère comme sien.
Tout comme Mamma Black Widow, un des chefs d’œuvre de Slim, parle d’Otis, gay et travesti, Iceberg Slim peint ici un être-frontière, bousculant la rigidité des étiquettes dans un environnement hostile.

Johnny décrit ainsi son intégration dans le monde des arnaqueurs :

Pocket et les barons me traitaient aussi amicalement que si j’avais été aussi noir que le charbon. Et, crois-moi, c’était le bonheur.

Cette jouissance, contraire au sens des hiérarchies sociales, renvoie à une autre scène du roman entraperçue de la rue. Dans un appartement un homme est figé devant le sexe d’une femme, entre fascination, envie et de regret de ne pas avoir le même.
Comme dans beaucoup de récits de « passing », le questionnement des apparences s’étend au genre et aux sexualités :

Johnny lui-même se retrouve dans des situations ambigües ; certains considérant qu’un homme blanc s’intéresse tant aux hommes noirs c’est par homosexualité. Il prétendra même l’être lors de sa première rencontre avec Midge, la fille de Blue, qui elle-même est lesbienne. A ce moment là, Johnny formule surtout un trouble identitaire  que l’on pourrait traduire ainsi ; « je suis ce dont je n’ai pas l’air ». Et pourtant, lui-même s’attache aux codes et idées préconçues.

Est-ce que tu plaisantais en affirmant aimer les filles ? Tu ne me donnes pas l’impression de faire partie de cette bande.

Le revers positif du leitmotiv de l’arnaque, du « trick », c’est l’appel à la déconstruction du regard face aux illusions de la surface. L’écart entre la manière dont Johnny est vu et sa conscience communautaire, est une source de souffrance. Mais l’usage de cette apparence comme d’un piège, sanctionne ceux qui se fient trop à la façade et ça tient lieu de revanche. La thèse qu’Iceberg Slim développe ici comme dans d’autres de ces œuvres est celle de la facticité de tous les rôles sociaux et le pouvoir qui peut découler de la performance.
La vérité crue elle, apparaît à la dérobée, par un trou de serrure, par un coup d’œil à une fenêtre, dans l’intimité, dans le lâcher-prise. Ou chez les groupes aux marginalités bien trop en rupture avec leur époque pour rechercher la norme. Par exemple Midge dira à son père de ses amis homos « qu’il sont authentiques, qu’ils comprennent la vie, mieux que les autres ».

Troisième Mouvement : Derrière le masque

Nous portons le masque qui sourit et ment
Il cache nos joues et fait de l’ombre à nos yeux
Cette dette, nous la payons à la ruse humaine;
Avec des larmes et des cœurs saignants nous sourions,
Avec une bouche aux innombrables subtilités

Pourquoi le monde devrait-il être très sage
en considérant toutes nos larmes et soupirs?
Laissez-les seulement nous voir, pendant
Que nous portons le masque

We wear the mask
Paul Laurence Dunbar (1872-1906).

Un Ex-mac est a priori mal placé pour dénoncer les violences faites aux femmes. Mais la question traverse et nourrit son œuvre dans un discours pluriel et ambivalent.

Le haut de l’Iceberg c’’est une misogynie envahissante. Les femmes sont tordues, traîtresses, profiteuses et dans le milieu du crime, ça peut-être fatal si on se laisse endormir. Elles n’ont, pour la plupart, pas de part active dans le business, hormis la prostitution. Et dans l’idéal des arnaqueurs, elles remplissent une fonction d’exutoire sexuel. Plus elles sont jeunes et manipulables mieux c’est. Elles ne sont jamais « innocentes ». Professionnelles ou juste vénales, elles ont toutes un prix.
Ce discours là constitue une première couche ; il est majoritairement assumé par Blue, père adoptif donneur de leçons, qui a visiblement épuisé à mort une épouse soumise et a fait fuir par ses coups sa fille. Sa posture de macho triomphant est sapée par la narration, par une accumulation de scènes glauques entre violence, ridicule et solitude extrême.

En face, la sincérité candide de Johnny, le narrateur, fissure cette parole monolithique.

Tous les samedis soirs un gars de l’immeuble battait sa femme. Les cris étaient affreux. Souvent le lendemain matin je remarquais du sang séché dans les couloirs et sur les marches.

Les souvenirs d’enfance de Johnny sont saturés de violences contre les femmes jusqu’au viol collectif, narré dans toute son horreur, dont est victime Phala, sa mère, qui en deviendra folle.
Même Déesse, bourgeoise blanche et raciste, est victime. elle a été violée régulièrement par un mari qu’elle a été contrainte d’épouser et elle est entièrement soumise à un père manipulateur qu’elle vénère.
Quant à Midge, lesbienne et fille de Blue, elle incarne l’aspiration à l’indépendance. Slim rêve à travers elle l’utopie d’une extraction totale du patriarcat, dans un monde sans hommes. Et quand Johnny observe à la dérobée Midge et Céleste faire l’amour, la lesbophobie cède place à la fascination pour le lesbianisme. Et on retrouve ce fantasme de ne pas être un homme, lancinant dans d’autres romans de Slim.
Même les mammys comme Grand-Ma Annie et Sœur Franklin, archétypes de vieilles femmes noires maternantes liée au Sud profond d’avant la déchéance urbaine, ne sont pas classiques, soumises. Grand-Ma Annie  est une ancienne esclave qui a passé sa vie à apprendre la lecture et l’écriture aux noirEs ; sa générosité est résolument tournée vers l’élévation intellectuelle et c’est elle qui aider Johnny à se débarrasser de ses angoisses infantiles.
Face à Blue, face à son cynisme manipulateur et mortifère,  les personnages féminins comme Grand-Ma Annie, Céleste, Cordelia, Midge, Phala portent globalement un discours et des attitudes de rupture vis-à-vis des normes et de déconstruction des regards. Les destinées des personnages féminins ne sont pas particulièrement plus heureuses que celles des hommes mais elles contraignent Johnny à adopter un regard plus en profondeur sur le monde et poussent les lecteurICEs dans cette direction.

Que faire d’Iceberg Slim?

Il y a une ambiguïté insoluble au cœur de l’œuvre d’Iceberg slim, aggravée par le succès de Pimp et la sanctification de son auteur comme l’ultime figure du proxo triomphant. Icerberg Slim est une clé. Iceberg Slim est une prison. il est un stéréotype racial dangereux et une voix de la marge. Il est l’union impossible du féminisme noir et de Snoop Dogg. Du capitalisme et de la lutte des classes.

S’il fallait faire un autre parallèle avec une autre figure de la littérature ce pourrait être par exemple Louis-Ferdinand Céline : une œuvre brillante mais un type dont on ne regrette absolument pas de n’avoir pas pu le fréquenter. Des fans dans des camps radicalement antithétiques et qui ne peuvent que le rester. L’œuvre inoubliable d’Iceberg Slim porte en elle des incertitudes salutaires, même si beaucoup de fans, Snoop, Dave Chapelle, Ice-T1 ou Too Short parmi les exemples les plus connus considèrent avec satisfaction Pimp comme l’apologie du contrôle des femmes ce qu’on retrouve dans l’absurdité d’une 4ème de couv qui proclame qu’Iceberg Slim fut « l’une des plus grands proxénètes de Chicago ». D’autres ne voient absolument pas ce que peut être un grand mac à part une grosse ordure  et pensent, qu’en dehors des contes, « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître ».

Cases Rebelles (Octobre 2013)

  1. Celui-ci a produit un documentaire nommé Iceberg Slim: Portrait of a Pimp, réalisé par Jorge Hinojosa, son manager. Nous ne l’avons pas vu.

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