Trilogie de l’arrachement 2

Publié en Catégorie: LUTTES ACTUELLES, MIGRATIONS
PERSPECTIVES

Trilogie de l'arrachement : Effacement

Ce texte est la deuxième partie de la Trilogie de l'Arrachement que vous pouvez écouter en intégralité ici dans notre podcast n°90. Il y est question de migration, des situations dites « irrégulières » que l'administration raciste et coloniale fabrique, de la mort sociale et de la fatigue mentale qu'elles produisent.

Warriors, 1979.

Par Cases Rebelles

Janvier 2020

L’attente était longue. Comme toujours, elle pensait pouvoir s’en sortir. Jusqu’au bout elle s’était dit que ça ne pouvait pas lui arriver, à elle. Qu’ils ne pouvaient pas lui faire ça. C’est vrai, de quel droit?
Puis vint son tour, on l’appela. Le cœur battant plus que jamais malgré sa confiance, elle entra. L’a-t-on invité à s’assoir? Aucune idée. Très peu de mots ont été échangés. La nouvelle est tombée, sourde, écrasante, vertigineuse ; telle un coup de massue. À ce moment là, le temps s’est arrêté. Elle, suspendue dans le vide, cessa de respirer. Le souffle trop longtemps contenu manqua de tout faire imploser. Son cœur ne battait plus. Sa tête pesait une tonne. Elle ne sut combien de temps elle resta ainsi. 10, 20, 30 secondes. Peut-être plus? « Signez ici s’il vous plait ». La voix la tira de sa torpeur. Le visage de son interlocuteur s’adoucit. Il lui parla des solutions possibles qui s’offraient à elle. Quel euphémisme. En vérité, il n’y avait qu’une seule solution possible. Et elle l’avait déjà essayée.

Signer l’acte de son propre décès. Vous n’avez plus rien à faire ici, vous avez eu votre chance et vous n’en avez rien fait. Maintenant partez, mourrez ou survivez. Partir sans rien n’était pas envisageable. « Rentrer au pays », quel doux rêve. Le rêve c’était aussi ce que je pensais trouver ici. Ce que j’ai cherché en vain. Qu’était-ce donc? Ma famille dirait une bonne éducation, un bon salaire, un avenir meilleur. Foutaises. Moi je rêvais de liberté, de tout un monde de possibilités. Les uns comme les autres, tout m’avait échappé. Rentrer les mains vides, une angoisse que je ne pense pas être la seule à partager. Partir ou rester, l’enjeu aurait été le même : survivre ou mourir. Ou les deux. Je n’avais pas tout de suite saisi toutes les nuances de cette mort dont je fais l’expérience aujourd’hui, ici. Mais petit à petit, les choses s’étaient effondrées une à une autour de moi. Le peu que j’avais acquis n’était plus. L’espoir que tout allait s’arranger s’éteignait un peu plus chaque jour. Comme un arbre qui perd ses feuilles, leur chute est lente mais leur destin reste inéluctable. Ce fut le préambule de ma mort sociale.

Pour eux, je n’avais rien accompli de concret. Sans diplôme ni travail, aucune marque de reconnaissance sociale. Sans enfant ni époux.se. Vous n’entrez dans aucune case madame. Et puis, vous avez passé une grande partie de votre vie « là-bas », vous pourriez facilement la reprendre là où vous l’aviez laissée. Assommez-moi. Je me souviens alors de ces mots que tu avais prononcé. Pour toi aussi, je n’avais rien fait de ma vie. « Tu n’as rien, tu n’es même pas très belle, saisis ta chance, je peux t’aider ». Saisir ma chance dans ta bouche signifiait « fais le nécessaire ». Plie-toi à mes désirs. Regarde comme je t’aime. Pourquoi tu ne veux pas dormir avec moi? Ne vois-tu donc pas tout ce que je fais pour toi? C’est moi qui paie ton loyer, qui te nourris. Es-tu consciente que si je te laisse tomber, tu vas souffrir? Tu ne t’en sortiras jamais toute seule. Ta mère devrait avoir honte de toi.

Tout s’est enchaîné d’une manière telle qu’aujourd’hui, je me demande encore si tout n’était qu’une série de mauvais choix. Mais avais-je seulement eu des choix? Le désespoir pousse souvent à accepter une main tendue, sans trop se poser de question et ce, peu importe les contreparties - si tant est qu’elles aient été explicitées. « Je peux te marier ». Un regard qui se veut franc, un sourire gentil et bienveillant. Que reste-t-il quand tout n’est que chaos, acculée face au dépouillement de tous les droits? Que peut-on espérer quand on est une femme noire migrante et sans-papier en France? Combien de femmes comme moi se retrouvent dans des situations complètement délirantes à cause des problèmes administratifs? Piégées dans des relations abusives qui ne disent pas leurs noms. À endurer tous les mépris, les chantages, les menaces, les violences, l’exploitation, les dominations raciste, sexiste et sexuelle sans pouvoir ni se défendre, ni partir, ni même appeler à l’aide?

Je suis fa-ti-guée. Fatiguée de me battre, de survivre, de reconquérir chaque droit qu’on m’avait enlevé. Des mois d’attente, de stress, d’angoisse qu’il m’arrive quelque chose et que je ne puisse pas me soigner. Je n’oublierais jamais le soulagement immense et âcre que j’ai ressenti quand j’ai reçu mon droit à l’AME (aide médicale d’État). Un peu plus tard, en parlant à un ami qui était dans la même situation que moi auparavant, celui-ci me dit qu’heureusement on est quand même dans un pays de droit. J’ai ri, ne sachant que faire de cette information qui résonnait, complètement absurde, dans ma tête.
Le chemin est encore long, la lutte me parait interminable. Et déjà, je sais qu’une partie de moi a cessé d’exister.

Christelle N_Cases Rebelles