Ufahari Wa Komori : Pour la dignité des Comores !

Publié en Catégorie: AFROEUROPE, LIBÉRATIONS AFRICAINES, LUTTES ACTUELLES
ENTRETIEN

Ufahari Wa Komori :
Pour la dignité des Comores !

Depuis sa réélection le 24 mars 2019, dans des conditions indéniablement frauduleuses, à la faveur d'une scandaleuse réforme constitutionnelle l'autorisant à plusieurs mandats successifs - et ce au mépris de la présidence tournante instaurée par la constitution de 2001 - Azzali ASSOUMANI, ancien putschiste de 1999, président élu depuis 2016, poursuit sa fuite en avant répressive : arrestations massives, manifestations réprimées dans le sang, violences, tortures, assignations à résidences, etc.
En France, de Paris à Marseille, les comorien.nes sont mobilisé.es pour que la terreur ne triomphe pas et pour réclamer un État de droit. Parmi eux, le collectif UFAHARI WA KOMORI, hyperactif depuis deux mois, force le respect par sa détermination, son sérieux et la clarté de ses engagements.

Photo © Mahamoud M., Maoni Corner photography

Par Cases Rebelles

Mai 2019

CASES REBELLES : Comment est né Ufahari Wa Komori, dans quel contexte, et avec quels objectifs ?

UFAHARI WA KOMORI : Le collectif Ufahari wa Komori est né suite au coup d’état électoral du 24 mars 2019 et les évènements qui ont suivi. Nous n'avons pas pu rester indifférentes pendant qu’une poignée d’hommes prenait tout un pays en otage et que nos frères et sœurs comoriens se faisaient harceler, arrêter et torturer.
Notre but premier est de dénoncer la dictature qui s’installe aux Comores et appeler les citoyens comoriens à s’informer et se réunir pour mettre en place des actions de résistance non-violente.

Pouvez-vous nous parler des nombreuses mobilisations que vous avez mises en place en très peu de temps?

Notre collectif est né le 02 avril 2019. Depuis sa création, nous avons engagé diverses actions :

- lancement des mobilisations parisiennes en organisant la première manifestation du mouvement à Paris, place de la République le 07 avril 2019,

- nous sommes co-organisatrices des mobilisations à Paris et on participe à la mobilisation toutes les semaines à Paris et Marseille,

- nous avons organisé des rencontres publiques à Paris et à Marseille afin de permettre aux jeunes de s’informer sur la situation aux Comores, expliquer la situation politique comorienne actuelle et répondre à leurs questions,

- nous nous sommes mobilisées pour la Journée mondiale de la Presse en faisant une action de sensibilisation à Châtelet relayée sur les réseaux sociaux,

- nous avons envoyé des lettres au président Emmanuel Macron et aux députés afin de les interpeller sur la reconnaissance d’un régime autocratique et liberticide.

Vous venez de sortir un document sur la répression qui vise la presse aux Comores. Pouvez-vous expliquer ce qu'il contient et la manière dont il a été conçu ? (téléchargeable ici)

Le dossier revient sur les différents évènements concernant la presse qui ont eu lieu entre 2018 et aujourd’hui ; plus particulièrement les atteintes à leur liberté de s’exprimer et d’informer. Évènements qui ont mené aujourd’hui à une censure quasi-totale de la presse comorienne. On retrouve également dans le dossier des images montrant l’état de la mobilisation depuis les élections anticipées du 24 mars 2019.
Nous avons, lors de la conception de ce document, voulu établir une chronologie des faits qui permettrait de mieux comprendre la situation dans laquelle on se trouve aujourd’hui.

Photo : Mahamoud M. - Maoni Corner photography

Quels sont les autres visages de la répression actuelle aux Comores?

La presse est loin d’être la seule cible, le régime musèle tout un peuple. Il y a d’abord l’emprisonnement des dissidents politiques, des alliés comme de l’opposition. Une répression armée quand il y a manifestation ou protestation populaire. Il a interdit toute forme de manifestation et de rassemblement public. Et en tant que principal employeur dans le pays, les personnes qui ne prêtent pas allégeance au pouvoir se font limoger. Il y a une très forte forme d’auto-censure dans la population pour ne pas perdre la liberté, des marchés ou son travail.
Le régime ne tolère aucune opposition politique. Des arrestations massives ont été lancées à l'encontre de grandes figures de l’opposition et leurs partisans.

Comment analysez-vous le positionnement de la France par rapport à la situation politique comorienne ?

Nous savons que la France prétend prôner des valeurs mais défend en réalité des intérêts.
Ce soutien intervient dans un contexte de tension passée suite à plusieurs mois de suspension des expulsions depuis l’île de Mayotte, qui avait sérieusement mise à mal la politique migratoire française sachant que les expulsions depuis Mayotte sont plus importantes (14 859 en 2017) que celles depuis l’hexagone (16 648 en 2017) ; et de tensions futures (plusieurs gisements de gaz et de pétrole ont été relevés dans la région et il y a un conflit territorial entre la France et les îles Comores sur les frontières maritimes comoriennes). Macron cautionne donc un régime dictatorial et les atteintes aux droits et libertés humains au nom d’intérêts politiques, géopolitiques et économiques.
Le soi-disant "pays des droits de l'homme" légitime internationalement un dictateur alors qu’une déclaration commune des missions d’observation des élections des missions de l’Union Africaine, du COMESA et de l’EASF ont déclaré que suite à des “dysfonctionnement et interruptions des opérations de dépouillement dans différents bureaux de votes” ils étaient dans l’incapacité de “se prononcer de façon objective sur la transparence et la crédibilité du scrutin du 24 mars 2019.” Macron s’est donc, lui, prononcé, au nom d’un pays, on ne sait pas sur quelles bases. Le député LREM Said Ahmada avait aussi déclaré le 08 avril que “la France ne peut considérer le candidat Azali comme correctement élu président de l’union des Comores sur la base du vote du 24 mars”. Macron a fini par adresser un courrier de vœux de félicitations à Azali par l'entremise de l'ambassade de France aux Comores. Une lettre signée le 12 avril qui n’a été remise aux Affaires étrangères que le 16 avril, juste après la visite du ministre de l’intérieur Castaner à Mayotte. C'est à se demander pourquoi avoir attendu si longtemps après la proclamation des résultats le 26 mars.

Quels sont les moyens que vous privilégiez pour rester informé.es de manière précise sur l'actualité comorienne?

Nous privilégions :

- les réseaux sociaux : la réponse peut sembler évidente mais c’est la première source d’informations. Sur Facebook, plusieurs pages d’informations (sur l’actualité de l’archipel ou par ville/région) ont vu le jour récemment et permettent d’avoir accès à de l’information assez rapidement via des direct depuis les Comores ou des posts depuis les événements,

- la presse écrite comorienne indépendante,

- le réseau personnel et professionnel (sources vivant sur place ou travaillant dans les lieux proches du pouvoir ou proche de l’opposition).

Et quels médias conseilleriez vous à nos lecteur.ice.s ?

Les médias nationaux étant censurés dès lors qu’ils évoquent des sujets qui ne plaisent pas aux autorités, il est très difficile d’avoir des informations critiques pertinentes. La presse indépendante essaie tant bien que mal d’informer malgré des conditions de travail qui se détériorent en ce qui concerne la couverture de l’actualité politique. On peut citer comme organes de presse indépendants Masiwa Komor, La Gazette des Comores, Hayba FM. Pour précision, le journaliste qui a été détenu et torturé travaillait pour Masiwa Komor, les deux journalistes incarcérés depuis février travaillent pour une radio indépendante FacebookFM.

Quels sont les prochains rendez-vous prévus pour Ufahari Wa Komori ?

Les prochains rendez-vous sont :

- le lancement de notre site internet, une source d’information et de désinformation de la propagande du pouvoir,

- une série de débats citoyens (à Marseille, Paris et aux Comores) retransmis sur les réseaux sociaux,

- une université d'été à la rentrée d’où devra émerger notre feuille de route 2019-2020,

- différentes actions dans la rue ou sur les réseaux sociaux pour dénoncer les exactions du régime comorien.

Notre objectif à court terme étant de dénoncer et sensibiliser le maximum de personnes surtout la jeunesse, sur les exactions commises dans notre pays. Nous croyons que notre pays mérite un État de droit. Beaucoup pensent qu’étant un pays africain, toutes les atteintes au droit sont normales et qu’il faut s’y résigner. Pas nous. Les peuples africains méritent de vivre dans la dignité et dans le respect de leurs droits. C’est de là que vient notre nom, car nous nous battons pour la sauvegarde de la dignité d’un peuple. Tant que les droits et libertés individuelles seront bafoués, nous aurons une raison d'être et continuerons de militer.

Entretien réalisé le 17 mai 2019.
Photos : Mahamoud M., Maoni Corner photography

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