Une image, mille mots et des baffes qui se perdent

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES

Voilà, encore une fois un imbécile a partagé une image horrible sans avertissement. Je n’ai pas eu d’autre alternative que de la voir surgir sur mon écran dans toute sa brutalité. Maintenant l’image m’obsède ; elle revient en flashs quand j’essaie de manger. Elle sautille sur le fil de ma raison. 

Même en dehors de ce qu’elle me fait à moi en particulier du fait de mes traumas et mes névroses, je pense que cette image, comme toutes les images ou les vidéos, montrant des morts, des personnes en train de mourir, d’être battues ou torturées n’ont aucune raison de circuler ainsi librement, en ligne ou ailleurs.

Si vous avez besoin d’images pour comprendre, faire comprendre ou accepter la réalité d’une violence, questionnez-vous sur votre empathie. 

Toute une existence

Quelqu’un qui souffre, qui est en train de mourir ou qui vient de mourir brutalement a plus que jamais droit à ce que son image soit protégée dans ces moments extrêmes. Même quand vous utilisez des vieilles images de crimes coloniaux, de lynchages, ça n’enlève rien au fait que les individuEs que vous montrez avaient des vies, des noms, des désirs, des familles, etc. Ils ne perdent pas avec le temps ce droit à ce qu’on respecte leur dignité.

Les victimes avaient toute une existence que l’on écrase en la réduisant à un moment de souffrance extrême – sans que ni eux ni leurs familles n’aient leur mot à dire. La souffrance terrible, la violence de l’instant, se lisent bien souvent sur les visages. Elles s’entendent dans les mots des vidéos d’aujourd’hui.

Quand vous utilisez ces images pour interpeller ou appuyer un point d’argumentation vous réduisez ces existences. Vous utilisez leurs corps et les tortures qui leur ont été faites plutôt que d’essayer de formuler, argumenter, expliquer. Vous les dépouillez de leur dignité ; qui veut des milliards de spectateurs pour sa mort ? Qui veut que les images de son propre supplice, ou celui d’un proche, soient uploadées  en ligne pour un temps infini? Cela vous donne peut-être bonne conscience, mais pour ce qui est de la police par exemple, il n’y a pas pour l’instant d’études statistiques qui prouveraient qu’une diffusion massive de vidéos de meurtre entraine par exemple plus de condamnations.

Celles et ceux qui considèrent systématiquement que la police n’est pas coupable s’en fiche. Celles et ceux qui pensent que les guerres c’est de la stratégie, des matières premières et de nouveaux marchés se fichent aussi des images choquantes. Celles et ceux qui nous considèrent comme des « sauvages » aussi.

Les photos de lynchage, tout comme les photos d’atrocités coloniales ont souvent été prises du point de vue des bourreaux ou des complices. La photographie faisait partie du processus d’humiliation et d’anéantissement.  Pourquoi les partager? Est-ce que cela aide celles et ceux qui luttent pour la justice et les Réparations ? Pensez-vous vraiment que les politiques, les journalistes qui font l’apologie de la colonisation vont regarder vos photos et changer d’avis? Pensez-vous qu’ils ne les connaissent pas?

Je ne remets pas en cause le fait de filmer la police par exemple ; même si filmer ne sauve pas nécessairement la vie de la personne qui est agressée. Mais la vidéo doit avant tout servir aux familles et à la « Justice ». Elle ne doit pas circuler au profit d’une approche-choc pour faciliter l’éclatement de la vérité ou vos petites battles d’argumentation en ligne. De tels films ne doivent pas circuler sur un nombre incalculable de lieux virtuels. Encore moins s’y trouver en lecture automatique  et sans avertissement. Je suis loin d’être la première et la seule à la dire et pourtant je suis là, en état de choc, à cause de la photo innommable d’un crime d’il y a 70 ans.

Voudriez-vous que l’on montre le corps d’unE de vos proches, d’une personne que vous aimez de cette façon ? Les traits transfigurés par la douleur et la stupéfaction. Que le monde entier puisse lire dans vos yeux l’humiliation, la terreur ?

Souhaiteriez-vous que votre existence soit réduite à ce seul instant de détresse immense ? Que vos proches, vos parents, vos enfants, ne puissent se connecter à internet sans risquer de tomber sur votre mort ou votre supplice en direct.

Qu’il s’agisse de meurtres policiers, de vieux crimes coloniaux, de guerres, de violences post-électorales, ces images concernent systématiquement des corps non-blancs à qui l’on refuse la dignité et l’intimité jusqu’au bout. Je ne suis absolument pas la première personne à l’écrire cela mais je le répète parce qu’en participant à leur diffusion massive, vous nourrissez aussi à votre façon le monstre de la suprématie blanche et sa dévaluation permanente de nos corps.

Pourquoi la vidéo de personnes blanches assassinées est considérée comme trop choquante pour être rediffusée alors que les vidéos de femmes, d’enfants, d’hommes noirs sont rejouées en boucles apparemment infinies jusqu’au sentiment d’indifférence.1

Que des non-blancHEs participent, sans vouloir réaliser comment cela s’intègre dans la suprématie blanche en nous dépossédant encore une fois de nos représentations, c’est très grave.  

Claudia Rankine, John Lucas, from <i>Citizen</i>
Photo modifiée d’un lynchage, à Marion (Indiana), Aout 1930 ; réalisée pour le livre Citizen  de la poétesse Claudia Rankine par John Lucas.
La preuve par l’image ?

Il est terriblement problématique d’avoir besoin de voir pour croire. De montrer pour convaincre. Si vous ne pouvez pas croire ce que l’on vous dit, ce que l’on écrit, en quoi une image serait plus parlante ? Avez-vous encore besoin de voir une vidéo pour croire que la police étasunienne vient d’exécuter encore une fois unE noirE ?

Si l’on pense que voir la mort en direct est le seul moyen de réveiller les consciences, c’est très inquiétant. Il faut travailler sur les âmes, sur l’empathie et l’information, plutôt que de continuer à nourrir les gens – et les capitalistes du web – au sang et à la mort.

L’image c’est le spectacle. C’est du divertissement. Quand vous partagez ces images vous émulez, à votre petit niveau, le « journalisme » malsain voyeuriste qui règne aujourd’hui. Voudriez-vous que votre mort filmée en direct devienne une machine à clic, donc à fric ? Qu’on entende jusqu’à les vider de sens les derniers mots de votre détresse ? Pourquoi les récits de la famille, des témoins2 , des organisations militantes ne suffiraient-il pas ? Quelle pierre votre partage va apporter à l’édifice ?

L’adage populaire qui donne nom à mon texte : « Une image vaut mieux que mille mots. » est terriblement, dramatiquement STUPIDE. Souvent sur internet cette expression est répétée pour s’autoriser à partager l’horreur. L’image est un outil de manipulation par excellence. Il n’existe pas d’images objectives : l’image est une représentation du réel, elle n’est pas le réel. L’image existe parce qu’il y a un cadre : le principe du cadre c’est qu’on choisit ce que l’on montre et ce que l’on cache. Ce n’est pas l’objet de mon texte mais le cadre – spatial, temporel – que l’on choisit est toujours partial et il donne un sens aux images. Tout comme il peut servir à manipuler et fausser le réel.3

Le mal que vous faites

Quand vous partagez des images sur les réseaux sociaux vous n’avez aucune idée du mal que vous faites.

Dites-vous bien cela : « je suis responsable des images que je partage« . Même si cela a été fait des milliers de fois avant vous, vous n’en restez pas moins responsable. Internet ne dilue pas votre responsabilité : ni à l’égard des victimes que l’on voit mourir ou souffrir, ni à l’égard de personnes à qui vous montrez cela.

Vous partagez du trauma. Vous partagez une acmé de souffrance et de douleur. Et vous ne savez pas avec qui.

Même si vous éprouvez de la colère, ça ne devrait pas brouiller votre empathie. Il ne s’agit pas de vous sur la vidéo. Vous voulez réagir, lutter ? Écrivez ce que vous ressentez, engagez-vous, mais ne partagez pas le spectacle de la souffrance pure.

Je mets parfois des semaines à me débarrasser d’une simple image que je n’aurai pas voulu voir. Une simple image peut réveiller des traumas lourds, peut activer des névroses, etc. Vous n’avez aucune idée du mal que vous pouvez faire et cela devrait vous rendre beaucoup plus attentif. Encore aujourd’hui je me souviens nettement et avec la même horreur de la pendaison de Saddam Hussein ou de l’irruption en plein 20h d’images de talibans tués à coups de pieds en 2001 après l’invasion américaine ! Et je pourrais citer bien d’autres images.

Quand vous partagez l’horreur vous participez aussi à répercuter une terreur qui sidère, qui fige des individuEs face à leurs écrans, une terreur qui traumatise. Les images de la femme trans brésilienne Veronica Bolina après son arrestation, défigurée, les cheveux coupés, dans une prison d’hommes, ces images que je ne voulais pas voir m’ont été imposées par un autre contact imbécile en ligne ; j’avais diffusé l’histoire, traduit un bout d’article tout en protégeant. Mais plusieurs jours plus tard un mec cis, pas concerné personnellement contrairement à moi,  a balancé la photo froidement sans commentaire personnel et sans qu’on puisse l’éviter, en guise de BA. Ces images me disaient clairement, à moi : « Ne bouge plus. Ne sors pas. Ce qui t’attend dehors est terrible. » Elles m’ont hantées pendant des jours.

Les images choquantes doivent être vues par un nombre limité de personnes. Elles doivent être accessibles à la justice, à l’Histoire et retranscrites pour l’information et la mobilisation. Il est inadmissible qu’elles deviennent du divertissement. Et il est inadmissible que l’on « tombe » dessus.

Pourquoi auriez-vous besoin d’assister au crime pour croire au crime ?

Pourquoi avez-vous besoin d’être spectateurICE d’extrêmes souffrances alors que les témoins directs sont parfois choqués à vie?

Pourquoi vous permettez vous d’imposer ce spectacle à d’autres sans prévenir ?

Pour quelle « bonne cause » ?

En êtes-vous plus militantEs maintenant ?

Considérez-vous vraiment que partager des images choquantes va nous mener à la révolution ?

M.LA. – Cases Rebelles ( Octobre 2016)

  1. « Why I will not share the video of Alton Sterling death?« , washingtonpost.com le 06/07/206 []
  2. S’il y a un film, il  y a un témoin. []
  3. On se souvient par exemple de la pitoyable affaire du faux charnier de Timisoara en Roumanie en décembre 1989, lors de la chute de la dictature communiste de Nicolas Ceauceșcu. []