Violence : désirs et réalités

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES

J’ai longtemps été soucieux de lutter contre les mécanismes d’autodestruction qui nous maintenaient dans l’impuissance politique.

De fait, on m’a souvent pris pour un non-violent. Parce que je voulais éviter ou régler les embrouilles.

Je ne suis pas non-violent : la vérité c’est que je ne saurai pas dire si j’aime ou si je n’aime pas la violence. Comme beaucoup de gens j’ai grandi avec elle au foyer : on en souffre, on en a peur et en même temps on apprend l’aimer.

Jusqu’à ce jour malgré le temps, j’apprécie toujours autant de mettre des gants de boxe. Donner et prendre des coups. Esquiver. Encaisser aussi.

Je crains toujours la violence mais je l’ai toujours eu en tête.

J’ai connu quelques attaques dans ma vie et je me suis juré que ce seraient les dernières… Dès qu’une situation se tend physiquement, je calcule le rapport de force, essaie de capter ce qui peut servir d’arme, comment fuir ou en finir le plus rapidement possible.

Bien entendu je préfère toujours qu’on n’en arrive pas à la violence physique. Mais c’est l’agresseur qui décide ; et le seul argument pour refuser la violence ne peut pas être « je ne sais pas la pratiquer ».1

Quand il n’y a que du matériel en jeu, tout doit rester négociable pour éviter la violence.
Mais si votre corps est en jeu ?

Nous sommes notre corps. Je pense que rien ne devrait nous faire accepter qu’on le violente, qu’on porte atteinte à son intégrité.

Bien entendu nous n’avons pas touTEs les mêmes possibilités de défense. Mais nous pouvons touTEs maximiser nos potentialités de défense.

Se laisser atteindre au corps parce qu’on craint qu’il nous arrive pire est une hypothèse dangereux.

Je ne veux surtout pas ici culpabiliser celles et ceux qui l’ont déjà fait. Et je ne veux pas simplifier ou aplatir le réseau complexe d’enchaînements psychologiques et physiques qui fait qu’on ne parvienne pas à réagir.
Je veux attirer l’attention sur le fait que parier sur le degré de cruauté réel et/ou supposé de votre agresseur peut tout simplement vous coûter la vie.

Effectivement il est possible que donner le premier coup ou riposter rende un agresseur plus violent ; mais quand la violence envers votre corps est déjà en train d’arriver, vous ne savez de toute façon pas quand et où cela va s’arrêter. C’est la précarité instantanée,  l’incertitude absolue.2

Accepter l’éventualité de devoir user de la violence n’est ni une capitulation morale ou politique, ni un constat philosophique général sur l’état des rapports entre les êtres vivants. La violence est une réalité sociale, qu’il faut changer à l’instar de la société dans son ensemble. Mais dans l’espace-temps de la déflagration, déconstruire ses mécanismes ne vous sera d’aucune utilité.

Peu de gens sont spontanément courageux, réactifs, etc. Mais quand on n’a pas le choix, quand on a éprouvé le fait qu’il n’est pas possible de compter sur les réactions collectives, quand on ne veut pas dépendre de quelqu’un d’autre pour sa protection, qu’on n’a pas les moyens d’acheter de la violence protectrice, on doit faire face et combattre ou alors avaler la violence. Ses conséquences sur tout notre être.

Il y a bien longtemps que j’ai refusé que ma sécurité dépende de la clémence de potentiels agresseurs.

Je refuse aussi l’idée que le rapport à la violence soit entièrement conditionné par les injonctions genrées. La race, la classe, le validisme, etc, rentrent aussi en jeu. Et la violence n’est pas masculine à l’opposé d’un pacifisme qui serait féminin. La question est bien plus complexe, et « les hommes » ou « les femmes » en tant que classe homogène ça n’existe pas, ce qui implique une multitude de rapports à la violence et de  moyens de la produire.

Quand la violence jaillit il faut la faire cesser par tous les moyens nécessaires. L’un de ces moyens est la violence.

Accepter cette réalité et essayer d’apprendre à la maîtriser est une façon, parmi d’autres, de travailler à protéger notre intégrité et éviter au maximum les traumas ; parce que ce n’est pas juste une histoire de bleus et de bosses. Le trauma nous menace tout entier bien au-delà de la frontière illusoire entre le corps et l’esprit.

M.L. – Cases Rebelles (Juin 2017)

  1. J’exclue volontairement de mon texte les situations où l’on est frappé individuellement par les pourvoyeurs de la violence d’État, armés de manière disproportionnée, payés pour nourrir la peur et perpétuellement impunis. []
  2. Et nous n’ignorons pas que se défendre entraine aussi des risques de représailles judiciaires de la part d’un système pourri de préjugés et de biais. []