When they see us, d’Ava DuVernay

Publié en Catégorie: AFROCINETHEQUE, POLICES & PRISONS

When they see us PosterEn 1989, 5 enfants étaient arrêtés dans  l’affaire du viol et de l’attaque violente de Trisha MEILI, connue alors comme « la joggeuse de Central Park »1 . Harcelés lors d’interrogatoires complètement irréguliers qu’ils avaient globalement affrontés seuls, les enfants allaient finir par s’accuser mutuellement, sans se connaître, et confesser – sous la dictée policière – leur participation à des faits dont ils ignoraient tout. Dans une série de quatre épisodes, Ava DuVernay porte magistralement cette histoire à l’écran : du moment de l’enfance fauchée jusqu’à l’exonération complète des 5, accusés du fait de la confession détaillée de Matias Reyes – le véritable violeur et criminel. Ce récit de lynchage légal, d’incarcérations complètement arbitraires  (dont nous parlions ici déjà en 2013 à l’occasion de la sortie du documentaire) met à nu le carnage que produit dans la communauté noire et hispanique le régime racial de suspicion et de punition. La série capture avec une grande intelligence les manœuvres machiavéliques de l’équipe chargée de l’enquête, de la police au bureau du procureur, avec une attention toute particulière pour Linda Fairstein, responsable de l’unité des crimes sexuels et ici architecte du carnage judiciaire. Elle montre également comment l’histoire du viol de la joggeuse est devenu un phénomène spectaculaire du fait de l’emballement médiatique, d’un surgissement populiste collectif encouragé par les éditocrates les plus réactionnaires tandis que Trump louait une pleine page dans quatre grands journaux new-yorkais2 pour réclamer le rétablissement de la peine de mort. La série d’Ava DuVernay est un incroyable acte de justice massive et de manifestation de la vérité. Elle révèle au monde entier le calvaire des 5 et renvoie la honte qui leur fut imposée ainsi qu’à leurs familles vers l’institution judiciaro-policière responsable du saccage de leur enfance. DuVernay poursuit ici son travail de dévoilement et de dénonciation de la prison amorcé avec le documentaire 13th. Alors qu’un légitime mouvement #cancelLindaFairstein s’étend en ligne, nous nous questionnons sur la réactivation de la figure du monstre bouc-émissaire. Fairstein mérite un réel retour du bâton mais comment peut-on s’imaginer qu’elle soit à elle-seule responsable du lynchage légal des enfants ? Il est bien trop aisé de lui donner ce rôle qui absout tous les autres acteur.ices de la machine judiciaro-policière. Il est dangereusement réconfortant de voir en elle la faillite d’un système alors qu’elle n’en est qu’une énième incarnation. Facile de voir l’affaire des 5 comme une exception alors que l’Innocence Project parlait en janvier de 362 personnes innocentées sur la seule base des tests ADN – condamnées à des peines de 14 ans en moyenne et 70% de ces personnes faisaient partie de « minorités ». Il est bien entendu plus facile de s’acharner sur Fairstein plutôt que sur Trump qui avait, dès cette affaire, faisait l’étalage de tout le respect qu’il avait pour l’enfance ; garder en mémoire l’infamie de son comportement à l’époque aurait sans doute pu éviter son élection ainsi que la mise en place de sa terrible politique « tolérance zéro » et sa cohorte d’enlèvements d’enfants. Qu’est-ce-que son élection en 2016, bien après que l’innocence d’Antron, Kevin, Korey,  Yusef et Raymond  ait été prouvée, dit de la nation américaine ?
Sans doute qu’elle assume parfaitement sa culture du lynchage et qu’elle en redemandera toujours tant qu’elle en aura les moyens.

Le droit à l’enfance

C’est sans doute l’un des plus beaux tours de magie de la suprématie blanche d’avoir créé le mythe de l’éternelle enfance des noir.es, tout en déniant infiniment à ce peuple le droit à l’enfance par l’esclavage, la criminalisation, la sexualisation et mille autres moyens d’exploitation.
Ce qui rend le premier épisode de When they see us particulièrement insupportable, c’est que l’affaire existe ainsi, avec ses aveux filmés, ses confessions signées, parce que Yusef, Korey, Antron, Raymond et Kevin étaient des enfants. Fatigués, perdus, terrorisés par des adultes blancs violents investis du pouvoir policier. Les scènes sont terrifiantes. Des adultes, policiers et procureurs, outrepassent allègrement leurs droits en interrogeant des enfants, des mineurs, seuls pour fabriquer une affaire. Si ces flics blancs racistes semblent ne pas croire à l’enfance noire, ils savent pourtant parfaitement qu’ils ont affaire à des enfants – seuls, vulnérabilisés, impressionnables – et précisément ils en profitent.
La réalité est sans doute quelque part par là : pour eux l’enfance noire existe mais elle est monstrueuse et incapable d’innocence. Et cette certitude ne date pas de l’année 1989 à New-York. Elle est dans l’ADN même de la construction de la nation étasunienne et à plus forte raison dans ses institutions répressives : George Stinney, le Kissing Case, Tamir Rice, la liste est infinie.
Dès l’arrestation des enfants, deux termes vont envahir les discours publics : « wolf pack » (meute de loups) et « wilding » (faire les sauvages). Les enfants sont ainsi dépouillés de leur humanité. Si ce champ sémantique provoque l’adhésion c’est parce qu’il est repris en chœur par les médias, dont Ava DuVernay montre l’impardonnable responsabilité. Mais si cette narration prend c’est qu’elle coule depuis des lustres dans les veines de la nation américaine.

Comment un peuple civilisé et confiant traite les ennemis qui commettent des viols collectifs de ses femmes ? L’armée les met devant un mur et les fusille, ou on les pend, comme nous l’avons fait avec les criminels de guerre nazis et japonais. Si les plus âgés de cette meute étaient jugés, condamnés et pendus à Central Park le 1er juin et que ceux qui ont 13, 14 ans étaient déshabillés, fouettés et jetés en prison, le parc redeviendrait sans aucun doute un lieu sûr pour les femmes.3

L’appel au lynchage est ici sans ambiguïté. Pat Buchanan, réactionnaire bien connu, convoque une pratique typiquement étasunienne. En réponse à un acte barbare prétendu collectif, il appelle de ses vœux une autre pratique collective barbare, ferment de l’identité blanche étasunienne, pour laquelle on doute qu’il y ait jamais eu de  condamné.es :

Le spectacle du lynchage – l’événement en lui-même – était mis en scène par et pour les communautés blanches et y participer était une manière de confirmer les catégories raciales qui structuraient la société américaine en les jouant.4

Selon les statistiques de Disastercenter, l’année 1989 aurait compté 94500 viols déclarés. Pourquoi celui-ci attira t-il tant l’attention ? C’est le principe même de la société du spectacle de fabriquer des cas exceptionnels qui génèrent une fascination populiste morbide plutôt que de s’attaquer aux phénomènes de manière systémique. La dimension raciale, ajoutée à la gravité des blessures de Trisha Meili et au caractère identitaire sacré de Central Park, fournit les circonstances idéales pour un outrage national au nom de valeurs et d’identités attaquées.  La médiatisation du cas de « la joggeuse de Central Park » fut complètement excessive ; au détriment des accusés et des malheureuses futures victimes de Matias Reyes, le vrai coupable. Au détriment de la vérité et de la lutte contre le viol.
En regardant When they see us, j’ai repensé aux circonstances dans lesquelles Patrick Dils, avait avoué à 16 ans à Montigny-lès-Metz, en 1986, le meurtre de deux enfants. Elles sont étrangement similaires ; interrogatoires longs, privations de sommeil, humiliations, témoignages dictés, torsion horaire des faits, menaces. L’équipe de l’inspecteur Varlet qui a fait condamner Dils avait obtenu les aveux de deux autres suspects. Dils avait contre lui d’être jeune, de classe populaire et d’être considéré comme « bête » par une société normée.
Plus l’on est faible dans la hiérarchie sociale, plus l’on est vulnérable à la fabrique de la vérité policière ; ici, là-bas, ailleurs. Donc si la malchance amène le faisceau de l’enquête sur vous : c’est mal barré.

Seule une connaissance plus approfondie de leurs droits aurait pu éventuellement aider les cinq enfants reconnus coupables, aujourd’hui adultes innocentés. Mais à partir de quel âge doit-on connaître ses droits ? Quelle place cela laisse-t-il à l’enfance ? Et à quel âge doit-on et peut-on apprendre à être suffisamment fort.es pour affirmer ses droits face à un pouvoir habitué à n’en concéder aucun, prêt à nous les refuser ? Quelle place cela laisse-t-il à l’enfance ?

Questions de justice

Le quatrième et dernier épisode, qui raconte le calvaire que Korey Wise a vécu dans le système pénitentiaire pour adultes, est sans conteste le plus difficile (ou au moins aussi difficile que le premier). Il est magnifiquement porté par l’acteur Jharrel Jerome. DuVernay montre sans détours, avec une certaine pudeur et des non-dits, la réalité de la justice carcérale qu’appliquent certains détenus sur d’autres, considérés comme coupables d’actes plus méprisables.
Linda Fairstein, Trump, les médias qui ont monté l’affaire en épingle, les adeptes du lynchage ont ceci en commun avec les taulards justiciers : tou.tes croient en une justice passionnelle et sensationnaliste basée sur l’appropriation et l’usurpation du ressenti des victimes. La haine hypocrite vouée aux dits « pointeurs »5 en prison remplit la fonction de repoussoir et de relégitimation de soi à travers une hiérarchisation morale. Les justiciers des prisons qui tabassent Korey Wise, Trump ou les meutes qui lynchaient n’ont jamais été outrés pour des raisons féministes ou par empathie pour les victimes. Il ne s’agit pas d’elles. Il s’agit de réaffirmer un ordre social et moral qui, très ponctuellement, spectacularise les agressions sexuelles pour désigner des boucs-émissaires dans une société pourtant traversée de part en part par la culture du viol. Mais qui dit viol spectacularisé par le pouvoir, la justice, la presse, comme ce fut le cas pour Trisha Meili, dit punition spectacularisée.
Il n’est question ni de sens de la justice, ni de souffrance de la victime ou de désir de réparation.
À l’extérieur, cette prétendue justice permet de séparer les hommes autorisés à violer et agresser sexuellement du fait de leur position sociale – Trump qui réclame la peine mort pour les 5 enfants en fait partie – des hommes intrinsèquement suspects et souvent intrinsèquement coupables, ici les hommes noirs.
C’est à Linda Fairstein que Cyrus Vance, procureur dans l’affaire du viol de Nafissatou Diallo, a fait appel quand il s’est agi de rédiger le rapport justifiant l’abandon des poursuites contre Dominique Strauss-Kahn. Fairstein a également travaillé pour Harvey Wenstein : elle fut consultante pendant deux ans pour son équipe légale suite à des accusations du top-model Ambra Battilana Gutierrez. En mars 2015, le même Cyrus Vance Jr. annonçait qu’il laissait tomber les poursuites contre Weinstein. Les victimes et les coupables ne se valent pas.

En prison, le calvaire de Korey Wise – cette punition spectaculaire – procède de la désignation de parias dans un cadre qui relève déjà de la mise au ban absolu de la société. C’est la désignation de parias parmi les parias : une population contre laquelle il est bien de mal agir. Ces convictions morales sont à la croisée de la culture de la punition et la culture du viol. Nombre d’individu.e.s souhaitent publiquement à des personnes condamnées et incarcérées pour viol d’être abusées sexuellement pendant leur peine. Il ne s’agit donc pas d’être contre le viol mais de s’assurer qu’il s’abatte sur les bonnes personnes. Ce lieu commun, que vous retrouvez par exemple systématiquement dans des commentaires sur les réseaux sociaux, met à nu l’une des motivations premières de la justice humaine telle qu’elle s’applique : sauvegarder et entretenir des zones d’exercice légitime de la barbarie. Il montre aussi toutes les limites du féminisme carcéral.

L’exercice légitime de la barbarie c’est la violence de la police qui cueille de plein fouet les enfants accusés du viol de Central Park. Ils sont animalisés par la police, la procureure, les médias, par l’opinion publique et la chasse est ouverte. Cela joue à plein pendant le procès et cela se poursuit bien au-delà de la peine de prison : probation, inscription au fichier des délinquants sexuels ; sans la manifestation tardive de la vérité les cinq auraient été traqués toute leur vie.
Et la tâche est persistante malgré les aveux de Matias Reyes et la confirmation par l’ADN. Trump maintient que les 5 sont coupables. Linda Fairstein a toujours maintenu que l’enquête avait été bien menée, dans une atmosphère « friendly » et qu’il n’y avait aucun doute à avoir sur la culpabilité des 5.
La nuit de la sortie de la série, sa fiche wikipedia indiquait le jour même comme date de décès. Il est certain que pour elle, la vie va être plus compliquée.
Trisha Meili – que nous refuserons toujours catégoriquement de mettre sur le même plan que tous les autres responsables de ce lynchage légal contrairement à ce qui se fait parfois en ligne ces jours-ci – semble toujours convaincue, selon différentes sources, que les 5 étaient coupables, ou elle ne croit en tous cas pas au fait qu’il n’y avait qu’un seul agresseur. Elle confirme pourtant toujours n’avoir aucun souvenir. Elle a clairement déclaré qu’elle regrettait qu’il y ait eu en 2014 un accord entre les 5 innocentés et la ville de New York. La citation qui se rapproche le plus d’un regret pour ce qui est arrivé au cinq enfants est la suivante : « Si [Reyes] dit la vérité, c’est horrible si des personnes innocentes sont envoyées en prison et cela ne fait qu’ajouter à la tragédie qui s’est déroulée ce soir-là. » Le diable est dans les détails et là en l’occurrence dans son « si ». Jusqu’à présent, elle semble selon elle la seule victime de cette nuit-là. Sa persistance à croire en la culpabilité des 5 enfants ou en tous cas son refus des évidences scientifiques reste un poids sur les vies des hommes qui furent accusés à tort et en payèrent le terrible prix. On comprend bien qu’il lui est difficile de renoncer à la narration qu’on lui sert depuis si longtemps et à ce qu’on lui a imposé comme justice ; elle a encore été victime dans ce cadre. Mais son refus de condamner la manière dont le travail de la police a été effectué est extrêmement problématique ; c’est cette parodie d’enquête avec violences, menaces, privations de sommeil et de nourriture qui a permis à Reyes de continuer à semer la terreur, à faire d’autres victimes, malgré les points communs évidents dans le mode opératoire.

[Katherine] fut stupéfaite d’apprendre que le même homme qui l’avait attaquée avait été impliqué dans l’affaire de la joggeuse de Central Park. « Ça m’a retournée. »
Les occasions manquées d’arrêter M. Reyes sont racontées dans «The Central Park Five», un livre de Sarah Burns qui est devenu la base d’un documentaire de Mme Burns; son père, Ken Burns; et son mari, David McMahon.
« C’était encore un autre tremblement de terre », dit Katherine. «Le même système qui a blessé ces cinq personnes m’a également endommagée. Cette idée continue à me démolir. »6

Reyes avait été identifié pour un viol dans Central Park deux jours avant l’attaque de Trisha Meili. Mais comme la victime avait quitté New-York précipitamment, il n’avait été ni interrogé, ni arrêté.

Des silences

Vu la musique qui rythme When they see us, il m’a été impossible de ne pas m’interroger sur le silence du hip-hop sur cette affaire. Où étaient ces voix-là ? C’est la musique dans laquelle j’ai grandi. Il y était question de Michael Griffith, 23 ans mort à Howard Beach, du meurtre de Yusuf Kirriem Hawkins le 23 août 89. Mais je ne trouve rien qui parle de Korey, Antron, Yusuf, Raymond et Kevin. Peut-être que je cherche mal. Peut-être avaient-ils tous admis la culpabilité des enfants ?

J’ai trouvé autre chose : « Wild thing ». C’est un poème à vomir de Sapphire et c’est le texte qui l’a propulsée vers la célébrité. La culpabilité des 5 ne fait apparemment aucun doute pour elle et son texte est marqué par une négrophobie et un mépris de classe insupportables. À n’en pas douter, la réception de Push est une affreuse méprise. Son poème est en tous cas.

Pour en revenir au hip-hop, ce n’est pas la première fois que la culture que j’ai portée en moi depuis des décennies me déçoit. Que celles et ceux qui m’ont souvent poussé à apprendre, chercher, questionner révèlent leurs énormes failles.
Pourtant en face les attaques étaient claires. Elles convoquaient l’histoire récente de la suprématie blanche et avaient à voir avec l’essor de cette contre-culture qui donnait à voir beaucoup d’hommes noirs fiers, décomplexés. Le déferlement haineux et raciste contre les cinq accusés a été complètement lié au hip-hop et notamment à l’interprétation qui fut donnée au terme « wildin‘ » ; d’abord considéré à tort comme un néologisme, il fut ensuite attribué à une mauvaise compréhension du titre du tube de Tone Loc, « Wild Thing », sexuellement explicite.

Le viol de Central Park s’est transformé en spectacle à cause du mot « wilding » et des connotations de sauvagerie qu’il charriait. (…) Pourtant, le champ sémantique de la sauvagerie, tel qu’il existait dans la culture hip-hop avant l’année 1989 et dans la littérature noire naturaliste du début du 20ème siècle, fut d’abord employé d’une manière critique, ironique et stratégique. Le viol de la joggeuse de Central Park fut d’abord un crime horrible qui ensuite devint un spectacle aux multiples significations, ce qui s’explique en partie par une erreur d’interprétation de l’opinion publique : une incapacité à lire le terme wilding de manière critique, comme une partie d’un discours ironique interrogeant la primauté de la civilisation blanche.7

C’est bien la conjugaison de la race et d’une forme culturelle en pleine expansion qui induisit la terreur spectaculaire au cœur de l’affaire. Fear of a black planet8, nous dira Public Enemy dans son album sorti l’année suivante. Invasions, ennemis intérieurs, gangs sauvages ; si l’on en croit la construction médiatique, Central Park fut ce soir-là habité par des scènes de terreur post-apocalyptiques. Les zombies étaient des enfants noirs ou latinos, ceux-là même contre lesquels tout le système répressif américain s’est construit, ceux-là même que la suprématie blanche a construit en bêtes insatiables assoiffées de sexe et de femmes blanches.
Pourquoi la culture hip-hop, qui souvent tentait de remettre en cause cette narration, qui jouait avec ces stéréotypes, parfois aussi en les renforçant, est-elle restée silencieuse ?
Peut-être que ses acteurs.ices les plus en vue réalisaient au fur et mesure de leur avancée que leur succès et leur accession à certains espaces de diffusion dépendaient d’un monde qui restait majoritairement blanc et qu’il était plus safe de jouer la révolte que d’agir concrètement ? Le clip de « Fight The power  » et sa manif-meeting scénarisée me reste ces jours-ci pas mal en travers de la gorge.

Enfances interrompues

Quand le premier épisode s’est lancé et que le morceau de Special Ed, l’une de mes idoles, « I got it made » a retenti, c’est ma propre adolescence qui s’est brusquement rappelée à moi. Cette année-là, j’avais déjà le cerveau complètement grillé par le racisme ambiant quotidien dans lequel j’évoluais et je ne trouvais aucun répit psychologique. J’avais connu l’injustice, les fausses accusations et le peu de valeur de ma vérité. Mon chaos personnel était pourtant à dix mille lieues de l’horreur qui allait cueillir les 5 enfants à la faveur d’une sortie en groupe dans Central Park. Le seul trait commun c’est que nos enfances s’interrompent brutalement. Du jour au lendemain, nous mutons de bébés mignons à monstres menaçants. Parfois la criminalisation arrive extrêmement tôt. L’État français se bat quotidiennement à coups de tests osseux pour éjecter de l’enfance nombre de jeunes exilés, contraints de survivre dans le plus grand dénuement. Et c’est cette même obsession ridicule de la valeur JUSTE, du chiffre exact qui va mener Korey Wise à un stade particulièrement supérieur de l’enfer puisqu’il sera incarcéré avec des adultes, contrairement à ses autres co-accusés.

Après ma nuit de binge-watching – le jour de sortie de la série – j’avais été quelque peu interloqué par certaines réactions insistantes en ligne même si je les comprenais en partie : alors qu’internet m’a bien trop servi son lot d’images de tortures, de corps martyrisés, de meurtres ou de tortures par la police en direct, soudain un nombre important de personnes déclaraient vouloir se tenir à distance de When they see us. Il s’agit pourtant d’une fiction, réalisée avec maestria dans le plus grand respect des protagonistes. L’horreur à laquelle elle nous confronte est la vérité fictionnalisée du racisme de la machinerie judiciaire et policière ; elle est faite aussi pour produire du sens politique.
La première nuit qui a suivi, j’ai trouvé le sommeil sans problèmes, notamment parce que je venais de faire une nuit blanche. Le lendemain, j’ai commencé à écrire ce texte ; les cinq garçons et leurs familles n’avaient eu aucun choix de traverser ce film d’horreur, quel droit avais-je de me dérober? Je me demandais quelle foi dans le système et dans le progrès cette histoire, ce récit menaçait chez celles et ceux qui refusaient de voir ? Le système qui a enfermé les 5 est toujours bien vivant sous de multiples formes. Et élever des enfants au pays de l’homme blanc – ici, là-bas, ailleurs – ou juste aimer des enfants qui grandissent au pays de l’homme blanc nécessite de ne pas se voiler la face. On ne peut pas juste croiser les doigts pour que rien de tel n’arrive. La deuxième nuit, mon endormissement a été difficile ; j’étais en colère, incapable de ne pas penser aux cinq garçons.

J’étais loin de m’imaginer comment la nuit suivante une terreur indicible et hypertoxique allait me prendre et m’envahir jusqu’à l’aube.

C’est passé je crois. Malgré des réminiscences insistantes de When they see us.

Cette série est essentielle mais je suis obligé de constater que nous ne sommes pas tou.tes en capacité de la recevoir, de la digérer. Est-ce que je regrette d’avoir regardé ? Je ne sais pas et c’est trop tard.

Quelque part en moi de vieilles terreurs se sont réveillées. Je me croyais loin d’elles. Certains traumas de la suprématie blanche ont un pouvoir de nuisance qui semble sans limites.
Souvent j’enrage de la circulation de représentation d’enfants noirs faite de bébés mignons, de danseurs.ses talentueux.ses, de projections wakandesques. Mais voir When they see us fait mal, très mal.

Mon désir à la fin, c’est sans doute que cette douleur aiguise notre volonté d’abolir la police, la prison, partout dans le monde et d’annihiler la culture de la punition.

Et bien entendu celle du viol.

Pour Antron, Kevin, Korey,  Yusef, Raymond et tou.tes les autres.

M.L. _ Cases Rebelles

  1. Trisha Meili ne révéla son identité qu’en 2003, lors de la sortie d’un livre autobiographique []
  2. 85 000 dollars pour une pleine page dans les journaux suivant : The New York Times, The Daily News, The New York Post et New York Newsday. []
  3. The Barbarians Are Winning par Pat Buchanan []
  4. Spectacle Lynching and Textual Responses, par Wendy Harding []
  5. les violeurs []
  6. In Botched Case of Park Jogger, an Altered Life, par Jim Dwyer []
  7. The Roots of “Wilding”: Black Literary Naturalism, the Language of Wilderness, and Hip Hop in the Central Park Jogger Rape par Stephen J. Mexal []
  8. 1990 []