Xonanji, l’artiste derrière les 100 portraits

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ENTRETIEN

Xonanji, l'artiste derrière les 100 portraits

Il y a trois ans nous sortions le livre « 100 Portraits contre l’État policier » aux Éditions Syllepse. À l'occasion de cet anniversaire nous avons choisi d'interviewer Xonanji, membre de Cases Rebelles et dessinatrice exclusive de ces 100 Portraits.

Xonanji (photo © Cases Rebelles)

Par Cases Rebelles

Mars 2020

assata-illustration-xonanjiPeux-tu te présenter ?

Je suis Xonanji, co-fondatrice et membre du collectif Cases Rebelles. Je suis dessinatrice et graphiste indépendante. Je suis une femme noire queer franco-camerounaise.

Comment es-tu venue au dessin et à l'art militant plus généralement ?

Dessiner est quelque chose que j’ai toujours fait, depuis l'enfance. Ma mère dessinait : elle partageait avec nous son goût pour l’art, son enthousiasme à créer (dessiner, fabriquer des objets). J’ai toujours aimé faire ça, raconter, suggérer des histoires, des scènes par ce moyen-là et transformer le quotidien aussi grâce au dessin, à la peinture. Je n’ai jamais pris de cours mais j'ai plutôt appris petit à petit, en suivant des conseils qu’on me donnait, en regardant d’autres dessiner aussi. Au début, je dessinais des paysages, des petites scènes de vies. Ensuite, je me suis mise à faire des BD pour des amies où elles étaient représentées. J'avais aussi des personnages fictifs dont les aventures parlaient de ce qu'on vivait à ce moment-là. J'étais ado. Je pouvais aussi faire des caricatures de profs qu'on avait, etc. Au lycée, chaque année, il y avait un concours de dessin  ou plus précisément un concours d'affiches. Je l'ai fait plusieurs fois et ça m'a beaucoup apporté ; j'étais obligée de chercher, d'essayer différentes techniques. Et pour la petite histoire, je déteste l'idée du concours mais j'ai fini première, et une autre fois deuxième (rires)... J'ai continué à chercher mes propres personnages de BD, plus aboutis, plus durables. J'essayais d'apprendre à dessiner des visages, les expressions, les mouvements du corps, les tensions, à partir de techniques qui relevaient plutôt du croquis à main levée.

Mes premiers dessins politiques c'était sans doute mes caricatures de prof au lycée puisque ça avait pour objectif d'ironiser sur leur pouvoir (rires). Plus tard, en grandissant, j'ai fait des trucs sur divers sujets : contre les politiques migratoires, la répression, le franc CFA, etc. J'ai essayé la gravure, le pochoir pour les murs ou des t-shirts. Et ensuite, quand Cases Rebelles est né j'ai pas mal dessiné pour le collectif notamment pour notre premier design de site et en d'autres occasions. J'ai fait des illustrations pour des articles, des personnages créés de toutes pièces ou parfois je dessinais à partir de photos. Et j'ai commencé à travailler aussi pour d'autres orgas notamment avec QAYN, réseau queer basé au Burkina-Faso.

Ce n'est pas forcément voulu ou conscient mais mes dessins accompagnent souvent ou illustrent des réalités dures, violentes. Le dessin devient alors un espace de négociation ; il ne doit surtout pas atténuer le réel mais quand ça fonctionne il peut permettre la  dénonciation en atténuant la charge traumatique qui va avec le fait d'être témoin visuel de la violence. Dans le projet 16 voix, 16 expériences je sais que mes dessins procurent un environnement un peu doux pour entendre ou lire une réalité extrêmement violente. Dans un projet comme 100 portraits; je cherchais souvent à créer de la quiétude dans les regards et les expressions. Quand j'ai dessiné des illustrations de techniques d'interpellation pour Vies Volées, j'ai juste essayé d'être au plus près du réel : que mon dessin soit juste, explicatif,  tout en sachant que la victime dessinée est fictive et suggère d'autres victimes bien réelles celles-ci. Les images réelles de violences policières peuvent être utiles pour dénoncer ou pour servir la manifestation de la vérité, mais elles créent bien entendu du trauma et de la banalisation. Et comme par ailleurs, on travaille beaucoup sur la question de l'image et ses travers, notamment sur le fait de montrer l'horreur, la douleur et souvent retraumatiser sous prétexte de témoigner, raconter, ces questionnements traversent mon travail.

Portraits extraits du livre "100 portraits contre l'Etat policier" du collevtif Cases Rebelles (Illustrations : Xonanji)
De gauche à droite : Lamine Dieng, Adama Traoré, Morad Touat, Aliou Thiam, Joseph Guerdner. Portraits extraits du livre "100 portraits contre l’État policier" du collectif Cases Rebelles.
Comment as-tu procédé pour le projet 100 portraits ? Quel est le coût affectif, mental d’un tel projet ? Ça te fait quoi de voir les portraits que tu as dessinés brandis dans les  marches ?

Pour notre livre 100 portraits contre l’État policier, il y avait d’abord l’idée d’un dessin qui coïncide avec la manière dont les familles veulent, ont voulu montrer les victimes, avec les images qu’elles communiquent. Avec les autres membres de Cases Rebelles on a donc cherché les photos que les familles (ou les comités) avaient communiquées sur des tracts, des affiches, en ligne. Quand on remonte dans le temps c'est un autre travail, qui devient bien plus ardu ; il faut écumer toute la presse, celle mainstream à des trucs comme Droit et Libertés ou la revue Différences du MRAP, où l'on a d'ailleurs découvert beaucoup de crimes racistes dont on avait jamais entendu parler, pas du fait de la police ceux-là. Parallèlement, on cherchait à contacter les familles pour les informer de notre projet, discuter avec elles des textes qu’on écrirait et éventuellement aborder la question de la photo qui nous servirait de base pour le dessin. Pour ce travail de contact, on a été aidées bien sûr par Ramata (Dieng) avec qui on discutait du projet dès la commémoration qui a vu la permière apparition des 100 portraits. En dehors de Ramata, les personnes qui nous ont aidées pour la mise en contact sont Salah Zaouiya, Amal Bentounsi, Abdourahmane Camara, Samir Elyès… Pour beaucoup de familles, dès qu'on remontait au delà des dernières décennies on devait faire un énorme travail de recherche. Lorsque les photos n’étaient pas trouvables (parce que les affaires étaient trop anciennes, les archives rares ou les photos parfois inexistantes), on pouvait demander aux familles de nous en transmettre. D’autres fois ce sont elles qui nous ont proposé d’autres images. Il y a quelques silhouettes : il s'agit de personnes dont on souhaitait absolument parler mais dont le visage est introuvable. Pour moi l’idéal était d’avoir ces photos en bonne qualité, et les familles nous en renvoyaient aussi. Ces dessins ont tous été faits à partir de photos. Ça a été plus ou moins long, plus ou moins difficile, suivant la définition des photos dont on disposait, la lumière dans l’image. Chaque visage avait sa particularité et la technique de dessin qu’on avait choisie – le cerné noir sur fond blanc, sans ombres dessinées – pouvait parfois atténuer les volumes des visages. Alors je dessinais une première version, on regardait ensemble, on commentait, je repartais dessiner, on re-regardait, je redessinais, jusqu’à ce qu’on arrive à un résultat qui nous satisfasse d’abord, où nous-même reconnaîtrions la personne dessinée. Des ami.es nous ont également aidées dans ce processus. La difficulté résidait aussi dans le fait qu’on ne connaissait les visages de ces victimes que d’après photos. Une fois que nous décidions d’arrêter un dessin, on l’envoyait ensuite à la famille qui nous donnait son avis. La plupart du temps les dessins leur plaisaient tels quels ; sinon elles nous donnaient quelques indications, on ajustait en fonction de ça et rapidement on arrivait à un résultat qui leur convenait. Cette dernière étape était très importante pour nous, parce qu’un visage ce n’est pas qu’une plastique, il y a une expression, ce qu’on projette de la personne auquel il appartient ; et mon dessin est une interprétation de ces visages, depuis ma subjectivité et celles des autres membres de Cases Rebelles. On voulait vraiment que les familles puissent reconnaître leur proche décédé.e dans la représentation qu’on allait en faire.

La plupart des portraits ont été dessinés sur un temps très court, quelques mois. Et pour en sortir 100, il a fallu en dessiner bien plus (les raisons qui font que certaines victimes ne sont pas dans le livre sont diverses). J’en dessinais plusieurs par jour : le matin avant d’aller travailler (un travail qui n’avait rien d'artistique), le soir et la nuit, et les week-end. C’était très intense et en même temps nécessaire, à la fois pour avancer vite dans le projet mais aussi pour garder une cohérence dans le trait, le geste et ce que je cherchais dans les visages pour les représenter. Pour ce qui est du coût affectif, je n’en parle pas souvent… Pendant des mois j’ai scruté, détaillé ces visages et essayé d’en restituer quelque chose de personnel et d’expressif. Dessiner les yeux de quelqu’un, avec l’ambition de ne pas trahir le souvenir de ses proches, c’est une responsabilité quelque part. Mon dessin comportait peu de traits, ce qui rendait chaque trait crucial. Un peu trop haut, un peu trop de côté, et on change complètement un visage. Ça se joue à peu de choses près. C’est aussi très dur de dessiner en si peu de temps autant de portraits de personnes à qui on a volé, arraché la vie. Souvent je pensais au fait que ces personnes n’allaient jamais vieillir, au sens de continuer à vivre, d’exister dans le temps qui passe, un temps dans lequel nous, nous sommes encore. Leurs visages sont figés dans le temps. J’avais tellement envie et besoin de bien faire ces dessins, parce qu’ils allaient rester, figés dans un livre. Ça a demandé beaucoup d’énergie, de temps, et de l’amour… Et c’était très triste aussi de faire ces dessins, tout en racontant la partie la plus violente de leur histoire dans le livre.

Le fait de voir après ces portraits brandis en manif ça me fait plaisir, et ça m'intimide aussi. Il y a également un sentiment de satisfaction collective dans le fait d'être arrivées à créer des représentations, des outils, avec un sens politique partagé par d'autres. Il y a un petit sentiment de fierté dans le fait de participer un peu à laisser une trace de ces histoires et des luttes qui les accompagnent. J'aime beaucoup l'idée que le dessin puisse participer à construire cette mémoire ; je ressens ça aussi par rapport aux dessins faits par d'autres personnes.  Il y a une espèce d'émulation. Des gens dessinaient des portraits de victimes bien avant moi et mon dessin a été inspiré par Oree Originol, un artiste militant originaire de Los Angeles avec qui nous sommes en contact depuis longtemps. Je suis bien la dessinatrice de ces portraits mais je n'ai rien inventé, ce sont juste des outils de lutte qui circulent d'une époque à l'autre, d'un territoire à l'autre. L'une des déclinaisons intéressantes autour de ces portraits c'est ce visuel "Wissam Vérité" que j'ai fait avec le portrait de Wissam El-Yamni à la demande de la famille et du collectif Vérité et justice pour Wissam. On est très proche du street art, du graff, du hip-hop ; c'est une des racines de Cases Rebelles et Wissam était lui aussi dan cette culture-là.

Illustration pour le recueil "16 voix, 16 expériences. Des femmes queer d’Afrique de l’ouest et du Cameroun parlent de la violence" de QAYN (Illustration : Xonanji)
Illustration pour le recueil "16 voix, 16 expériences. Des femmes queer d’Afrique de l’ouest et du Cameroun parlent de la violence" de QAYN.
Quels sont les autres projets militants sur lesquels tu travailles ?

J’ai travaillé avec différents collectifs militants, sur de l’illustration mais aussi des choses qui relèvent plus du graphisme (des affiches, des flyers, etc.) pour des évènements, de la documentation ou des sites web. Je trouve ça important que les groupes, les mouvements soient autonomes sur la production des images, des contenus visuels. Qui va fabriquer les images que tu montres ? C’est une question éminemment politique qui dépasse largement celle du talent, du don, etc. Qui va fabriquer tes représentations ? Est-ce que tu donnes réalité, dans ce champ-là aussi, à tes analyses sur les rapports de domination ? Ça me semble étrange et dommage de ne pas faire en sorte que ce soit le plus souvent les personnes concernées qui se dessinent par exemple, quand l’ordre de la représentation a été si longtemps raciste, colonial, exotisant. J’ai travaillé aussi régulièrement avec QAYN, Queer African Youth Network, qui est une organisation queer-LBGT panafricaine. On avait interviewé Mariam Armisen, la fondatrice en 2015 et j’en suis venue à travailler avec elles.ux comme ça. J’ai d’abord illustré une campagne nommée 16 voix, 16 expériences : un recueil de témoignages très durs sur des violences subies par des femmes queer en Afrique de l’Ouest et au Cameroun. J’étais contente de travailler pour ce projet mais ça a été éprouvant. Ensuite, j’ai souvent retravaillé avec QAYN. Il s’agissait la plupart du temps de mise en page de rapports d’enquête, de rapports d’activité, avec une grande part laissée à l’illustration. Pour finir, je fais évidemment aussi un certain nombre de choses pour Cases Rebelles ; des dessins, de la mise en page, le site web, des affiches, etc. Je tiens à préciser que je ne travaille jamais vraiment toute seule, là comme pour les autres projets ; les avis et les idées de mes sœurs de lutte casesrebelliennes sont toujours incluses dans mes créations, et ce côté collectif-là rend les choses plus riches, plus fortes.

Illustration pour le recueil "16 voix, 16 expériences. Des femmes queer d’Afrique de l’ouest et du Cameroun parlent de la violence" de QAYN (Illustration : Xonanji)
Illustration pour le recueil "16 voix, 16 expériences. Des femmes queer d’Afrique de l’ouest et du Cameroun parlent de la violence" de QAYN.
Couverture illustrée pour l'étude de cas "Vagues croisées" de QAYN
Couverture illustrée pour l'étude de cas "Vagues croisées" de QAYN.
As-tu déjà essayé d’autres techniques que le dessin?

Disons que je dessine mais avec différentes techniques. Je dessine beaucoup à la main et sur papier, crayon de bois, feutre. J’ai essayé un peu le fusain quand j’étais ado mais sans plus. Ensuite j’ai fait des choses au pastel, au charcoal, un peu de gravure sur plâtre pour des impressions artisanales et dernièrement, suite à des ateliers de BD, je suis retournée à l’encre de Chine, avec plume et pinceau, pour encrer des dessins au crayon. Depuis peu je dessine aussi beaucoup au stylo à bille, avec une curiosité amusée pour la banalité et la sécheresse de cette encre. Je me sers aussi d’outils informatiques, palette graphique et logiciel de retouche ; et c’est plutôt avec cet outil-là que je me permets de jouer avec la couleur et les textures. Depuis quelques années j’ai des projets de bande dessinée, un avec une amie très proche et d’autres petits plus personnels. Je suis une lectrice tardive de BD et je suis complètement fascinée par le processus de création d’un album. Je regarde, lis pas mal d’interviews d’auteur.es/dessinateur.ices. Ce qui m’intéresse beaucoup là-dedans c’est la narration par le dessin, la narration dans un espace qui s’étend au-delà d’une seule feuille de papier, et qu’au geste du dessin qui créé un espace réponde un geste (celui de tourner les page, ou de scroller) pour lire et donner vie à la narration en quelque sorte. Pour parler d’un autre domaine encore, j’ai co-réalisé « Dire à Lamine », le documentaire du collectif Cases Rebelles. J’ai beaucoup tenu la caméra, notamment pour filmer l’espace, la ville, le quartier de Lamine, le XXème. J’ai même un peu expérimenté l’animation dans ce film, par des mélanges expérimentaux de vidéos et  de dessin animé.

Etude pour une bande dessinée (© Xonanji)
Étude pour une bande dessinée (© Xonanji)
Quelles sont tes influences, tes références ?

Alors en dessin je dirais comme ça spontanément Elizabeth Catlett, Pola Maneli, Melanie Cervantes, Alison Bechdel, Aristophane. En photographie : Santu Mofokeng, Ingrid Pollard, Lorna Simpson. En peinture je dirais Tamara Natalie Madden, Florine Démosthène, Hundertwasser. Et en film, vidéo, Terence Nance, Raoul Peck, Arthur Jaffa, Wanuri Kahiu me viennent à l’esprit. Sinon j’aime beaucoup Emory Douglas : entre la concision du dessin, le travail sur la texture, l’expressivité des corps et la force du message politique, on a vraiment un travail exceptionnel qui sert une certaine forme d’éducation populaire révolutionnaire.

IllusEt sinon tu as quoi d’autres comme passions ?

La création radiophonique, la littérature, la musique... J’aime aussi beaucoup les arts martiaux, les sports de combat. Je suis une ancienne pratiquante de karaté. Je donnais des cours et j’ai envisagé à un moment de passer le brevet d’instructeur. J’ai également fait pas mal de nin-jutsu, et ces dernières années je fais du muay thai.

Quels sont tes projets au niveau artistique?

Comme je l’évoquais tout à l’heure, je prépare un roman graphique avec une amie. C’est une histoire de musique, d’amour... C’est aussi un retour sur une période de son enfance marquée par la violence et le racisme du système scolaire, et sa renaissance à l’époque grâce à sa rencontre avec le hip-hop.

Un mot de la fin?

Il est pour vous. D'abord, merci pour les questions ! Ensuite, une grande partie de ce que je dessine, de ce je fais est lié à vous, à l'amour et au soutien dont vous m'entourez ; ça me donne beaucoup de force! Merci!

Interview réalisée en famille le 9 mars 2020.