« Arrête-toi ! » de Makan Kebe (avec Amanda Jacquel)

Publié en Catégorie: LECTURES, POLICES & PRISONS

Arrête-toi! de Makan Kebe (avec Amanda Jacquel), éditions PMN, 2021La violence saisit dès les premières lignes, mêlée de toute l’incompréhension, la confusion et la sidération qui submergent un jeune homme de 20 ans assailli par les forces de l’ordre. Makan KEBE ressuscite l’intensité de l’effroyable souvenir dans Arrête-toi !, un récit qui happe, sans préavis. De la brutalité, l’arbitraire, la douleur et l’asphyxie, sa parole s’extirpe et arrive jusqu’à nous avec l’exigence urgente d’énoncer, enfin, la vérité.

Mes pensées, fourmillantes, s’interrompent net. Mon corps et mon sang se glacent. Les secondes passent et les hypothèses se multiplient dans ma tête. Est-ce qu’un ami me fait une blague ? Après tout, trois jours plus tôt, je fêtais mes 20 ans. Mais on n’a plus tellement l’âge de jouer aux policiers et aux voleurs… Ce ton autoritaire ne laisse rien présager de bon. Je tourne la tête. Des hommes courent vers moi, l’air agressif. Un frisson fait trembler mon corps. Qui sont-ils ? C’est quoi cette embrouille ? Ils se rapprochent. Ils sont tout près. Ils portent tous une arme à la taille. Je comprends maintenant. Ce sont des policiers. En civil. La BAC. Réflexe. Je commence à lever les bras au-dessus de ma tête. Mains en l’air. L’illusion que ce geste va me protéger. Si je résiste, ce sera pire. Mon pouls s’accélère. Mon souffle se saccade. Mais je n’ai pas le temps de faire un seul geste de plus. « Mets-toi au sol, j’t’ai vu. Au sol ! Mets-toi au sol. Au sol ! »
Le premier coup percute ma tête. Mon cœur bat la chamade. Ils sont trois. Je crois. Est-ce bien des policiers ? Aussi excités ? Aussi virulents ? Ils me ceinturent. Je bascule. Je halète. Mon corps heurte le sol. Tout leur poids pèse sur moi. Compressé. Le poignet tordu. J’étouffe. Je sens la terre sous mes mains et quelques bouts de verre qui les égratignent.

Cet incipit n’est pas sans rappeler celui de l’autobiographie d’Assata Shakur où la violence d’État déchaînée est exposée d’emblée sans fard, dans sa volonté d’abîmer, détruire les corps. Les corps sacrifiables qui, une fois pris dans l’engrenage, ne peuvent s’y soustraire. « Capturé » nous dit Makan. Ce 25 juin 2013, à Villemomble, dans le quartier des Marnaudes, tout bascule. Son agression est la première étape, puis il voit son frère Mohamed, venu à son secours, gazé à bout portant puis touché par un tir de LBD au visage. Makan l’imagine mort et traversera ses premières heures au commissariat de Bobigny avec cette hantise, avant de le retrouver plus de trois heures plus tard au poste de police de Bondy. Réunis, ils apprendront en sortant que leur mère, Fatouma Kebe, a été blessée à l’œil par une grenade de désencerclement : elle en a définitivement perdu l’usage. Une voisine a également été blessée au niveau du thorax. Leur grande sœur Khadija, elle aussi, a été aspergée de gaz lacrymogène. Imaginez cela : une famille, une communauté agressée et meurtrie !
À l’origine de ce déferlement de violences, on pourrait préciser qu’il y a une erreur de la police. Makan l’a déjà vécu à 18 ans ; pris pour un autre, menotté et arrêté. Mais la réalité, au-delà de l’erreur, c’est l’entretien permanent de la terreur par l’ultraviolence et l’humiliation ; tous les prétextes sont bons. C’est la base même du pouvoir policier raciste, dont l’impunité judiciaire est la clé de voûte.
Accompagné de la journaliste et photographe Amanda Jacquel, Makan Kebe a fait le choix de raconter pour se réapproprier une narration qui avait fait de lui et des sien·ne·s des victimes-coupables, livré·e·s aux caprices des flics, des juges et des médias dominants.

Cette plume me sert d’équilibre. Elle est mon balancier sur ce fil que j’arpente en funambule.
Pinceau pour dépeindre une histoire de famille, de violences policières et toutes les conséquences quotidiennes d’une accusation sans fondement, infiniment reconductible et rébarbative.
Bouclier pour défendre ces injustices. Elle amplifie ma voix, et au-delà, celle de ceux qui n’ont jamais la parole.
Parfois je tombe, parfois je suis dans le noir.
Mais cette plume est aussi la flamme de mon espoir.

Dans Arrête-toi !, les souvenirs personnels, la narration autobiographique croisent le récit des violences policières et judiciaires ; agressions, combat judiciaire, combat contre la criminalisation et deux procès indignes.
En contrepoint, se déploie une critique des politiques de la ville, productrices de violence à l’échelle de quartiers entiers, et un relevé de leur impact au quotidien, sur un parcours scolaire, des rêves, des trajectoires sociales.

Je suis l’un des plus jeunes arbitres d’Île-de-France. La FFF m’encourage : « Fais sports études, comme ça tu pourras passer arbitre professionnel. » Je prépare mon dossier méticuleusement. Ça fonctionne. Je suis pris dans l’école d’arbitre. Explosion de joie ! Mon rêve se concrétise. Mais le collège bute, pas question de me laisser y aller. Le conseiller de « désorientation » brandit mon comportement et les basses notes que j’ai dans certaines matières pour justifier sa décision. Il me parle d’assiduité, sans même regarder la motivation qui se lit dans mes yeux ni la pertinence de mon projet. Alors il m’oriente en bac pro ventes. Sans même motiver son refus de me voir enfiler le maillot zèbre. Pourquoi le ferait-il ? T’façon, c’est moi qu’il a démotivé. Combien d’autres avenirs ont été ainsi ruinés ? Combien de rêves brisés pour remplacer une main d’œuvre épuisée, essorée, que constituaient nos parents ?

Le narrateur traîne le sentiment pesant d’absence de maîtrise sur sa vie. Il ne cesse de se réinventer, d’essayer de construire son avenir, mais sur lui — funambule dans sa propre existence — plane la menace constante de la chute. Ballotté au gré des vents systémiques et des drames personnels, cherchant son équilibre et poursuivant quelques certitudes, Makan livre cela dans ces pages avec beaucoup d’humilité : cette conscience écrasante de sa vulnérabilité.
Un autre de ses courages est d’aborder la question de la souffrance mentale et la manière dont elle l’a frappé à plusieurs reprises. Sans ambages, il dit comment les silences et les tabous en font le lit.

Nous évitons dorénavant de nous retrouver tous chez ma mère. C’est trop difficile de se regarder. Nous sommes fragmentés, à l’intérieur de chacun de nous-même mais aussi collectivement, tous ensemble, nous ne faisons plus unité. Pour cela, il aurait fallu qu’on se parle, qu’on exhibe nos blessures aux autres, qu’on dévoile nos faiblesses et qu’on les confronte. Mais personne ne veut poser ça sur la table. Par pudeur mais aussi par respect pour l’autre, pour ne pas remuer une lame aiguisée dans une plaie béante et à vif. Dire « j’ai mal » serait comme avouer « tu ne peux pas compter sur moi » : impensable. On s’est tu pour le décès de mon père, on doit se taire encore aujourd’hui. Pourtant, ce premier silence ne nous a pas permis d’achever notre deuil. Et sur nos épaules, les fardeaux qui croulent commencent à nous faire couler.

L’honnêteté de son introspection est précieuse pour les discussions nécessaires sur la santé mentale ; qu’il s’agisse de discussions communautaires, impérieuses dans nos histoires saturées de traumas, ou des ressources nécessaires pour les victimes et proches de victimes de la violence d’état. Ces grands crimes sans coupables… Les violences policières abîment, isolent, marquent des individu·e·s et des familles entières de manière indélébiles. Des personnes qui sont ignorées ou accablées et criminalisées par le pouvoir ; et à qui l’on refuse le statut de victimes.

Il fait nuit, je crois. J’ai tellement mal, mal à mes pensées. Une lame passe dans ma main. Du sang coule sur mon corps. Je le regarde d’un air presque distant, comme s’il m’était étranger. J’ai l’impression de visualiser ma souffrance, d’exorciser ma douleur. Je vais l’essuyer et me laver, presque machinalement. Ce ne sera pas l’unique fois où ce mal me rongera. J’ai honte de moi. Comment puis-je être aussi angoissé alors que j’ai été acquitté ? Comment puis-je être aussi meurtri alors que ma mère sort d’une chimiothérapie ? C’est à moi d’être fort, pour mon frère condamné, pour ma mère malade. Mais non, j’ose, par-dessus tout, leur causer du souci ? Je ne me contrôle plus. Tout est noir. Je pense beaucoup à Papa. Papa, si tu étais là, tu saurais quoi faire… Mais si tu étais là, que penserais-tu de moi, dans cet état, rachitique et dévitalisé ? Quelle humiliation. Parfois, je n’ai plus l’endurance. Je voudrais éteindre les lumières pour de bon, m’endormir d’un sommeil de plomb. (…)

Arrête-toi ! est un œuvre dénonciatrice mais elle appelle aussi à la reconstruction par-delà l’anéantissement. On pourrait s’étonner qu’une voix si jeune s’empare si résolument de cette tâche. L’explication se trouve peut-être dans ce parcours où les embûches ont été constantes, où s’exprimer et être compris des autres a souvent été ardu :

Durant cette période, j’ai beaucoup de mal à m’exprimer, d’autant plus suite à l’opération dentaire et les prothèses sur mes dents. Ajoutée aux médicaments, je suis incapable de contrôler ma mâchoire. Je bégaye à nouveau. Le goût du stylo dans la bouche pour les exercices de prononciation me revient en mémoire. Ça me renvoie à tous ces moments de ma vie où on ne m’a pas compris, où on m’a demandé de répéter, où je ne parvenais pas à me faire entendre. Comme chez la juge. Comme au procès. Le crépuscule reste le moment le plus insupportable de la journée, une épreuve quotidienne à surmonter.
(…)
Ces soirs-là, je mène un combat contre moi-même. Ne pas reprendre de médicaments. Ne pas vouloir se faire du mal. Apaiser mon esprit assaillant. Dr. Iggui, le psychiatre, m’aide beaucoup, seulement par son comportement. Jamais je ne me sens infantilisé comme tant de fois auparavant dans d’autres établissements, d’autres institutions. Pour la première fois, j’ai l’impression qu’on écoute mes traumatismes. On regarde au-delà des pansements qui cachent mes plaies. « Il y a de quoi avoir des angoisses avec tout ce que vous avez vécu ». Je ne ressens aucune négation de ma parole, aucun jugement dans sa voix. Je me sens libre de lui raconter, mieux encore, je me sens compris. Je le vois tous les jours. On discute beaucoup, on fait des bilans sanguins, on essaie des combinaisons de médicaments pour trouver la meilleure. Ça prend du temps. Ce médecin conforte mon idée de ne pas vouloir aller trop vite, de ne pas m’en vouloir si mon rétablissement doit prendre du temps. Je vise la thérapie en profondeur plutôt que des soins de surface.

Makan progresse tant bien que mal de son écriture inquiète, bouleversante. Il s’agit pour lui d’aller vers une forme de guérison.
L’évocation des souvenirs d’enfance, la tendresse du regard porté sur la famille Kebe et les quartiers populaires sont d’autant plus émouvants que ces réminiscences s’énoncent bien après qu’insouciance et légèreté ont été emportées par l’injustice, les blessures, la mort.

[Ma mère] a le beau rôle avec nous. Très complice, elle nous accompagne dans nos rires, elle nous partage tout son amour. Elle nous interdit certaines choses mais, si on n’en fait qu’à notre tête, ce n’est pas elle qui nous corrige. C’est Maman qui nous a maintenu en relation avec nos racines, à commencer par les fêtes traditionnelles dont elle ne peut se passer. Elle en organise souvent à la maison, comme pour faire revivre un bout du pays qui l’habite. Encore et toujours. Lors des grandes occasions, les cordes de kora vibrent au son des claquements de mains dont l’écho remplit tout l’appartement. Les bouts de poulet et les oignons, tomates et concombres s’étalent dans la cuisine où de nombreuses femmes discutent et rient tout en préparant les plats. Elles se font des confidences et s’échangent des bons plans. Avec mon frère, nous sommes un peu les chouchous ces jours-là parce que nous sommes les seuls garçons dans cet espace privilégié pour ces femmes.
Ma mère accueille aussi régulièrement de grandes réunions de tontines. Mais ça a le don d’énerver mon père. Tous deux sont bien différents. Ma mère, ce qu’elle préfère c’est raconter, échanger, apprendre à connaître les gens et, surtout, rigoler. Alors que mon père, lui, se réfugie dans le calme et réserve sa parole, rare mais percutante.

Aujourd’hui, avec cet ouvrage, Makan remporte, au nom des siens, une victoire contre le silence, la déshumanisation, la criminalisation et les violences systémiques. Il nous rapproche des Kebe, même si l’épopée familiale qu’il chante nous est difficile, douloureuse, à lire et à entendre.

Ma mère continue de vivre avec difficulté. Ses petits-enfants la regardent toujours de biais, avec leur mine innocente, maintenant qu’elle a un œil en moins. Elle en souffre énormément. Elle n’a pas retrouvé d’emploi. Les employeurs ne veulent pas d’une femme de son âge, borgne. Pas rentable pour leur business. Sans activité, elle rumine cette situation davantage. Mes petites sœurs, elles, charbonnent comme elles peuvent. Hatoun a quitté la maison et travaille désormais au McDo. Elle va bientôt se marier. Aïcha a arrêté l’école en 2016 et travaille désormais dans un centre d’hébergement. Aminata a fait son service militaire, pendant six mois. On fait tous en sorte de pouvoir donner de l’argent à ma mère.
(…)
Ses sourires me manquent cruellement. Elle parle moins, elle ne veut plus recevoir de monde chez nous. Plus de fêtes traditionnelles, plus de musique. J’imagine que se confronter aux regards des autres c’est rendre réelle sa nouvelle vie sans la moitié de sa vue. Elle n’a qu’une cinquantaine d’années, elle aurait encore tant de choses à vivre… Pitié, Compassion et Désespoir ne sont pas les bienvenus à la maison. La porte est aussi verrouillée que pour Chagrin et Apitoiement. Restez sur le palier ! Les seuls qu’elle a besoin de voir, ce sont ses petits-enfants. Mais ils sont fuyants avec ma mère. Sa mutilation les effraie. Voilà ce qui lui ronge le plus le cœur.

Fatouma Kebe est désormais une figure légendaire de nos histoires, de nos luttes, même si la légende est terriblement amère. Son nom, nous refusons de l’oublier et son énonciation résonnera toujours de forces de résistance et d’émancipation.
Son histoire en ramène d’autres dans nos mémoires. Nous pensons à Ouardia Aoudache, à laquelle Roland Passevant consacra un livre, Morte par Hasard. Elle aussi mère de famille, décédée en 1984 à 47 ans, suite à une perquisition et un interrogatoire, après avoir inhalé du gaz de grenade lacrymogène. Elle aussi voulait protéger son enfant.
On aimerait pouvoir dire à Fatouma Kebe que ce qu’elle a accompli est grand. Que ce que son fils continue d’accomplir est grand. Qu’elle et son mari Oumar ont construit une famille admirable. Que l’amour fraternel entre Makan et Mohamed qui a, ce jour d’été 2013, protégé son petit frère, en est une démonstration forte.
Lui dire que malgré notre peu de foi en la justice des êtres humains, nous continuerons à croire au combat, grâce à des vies comme la sienne.

Depuis le jugement, je suis de chaque marche commémorative, de chaque levée de révolte. Lorsque des violences policières se répètent, ce sera toujours un nouveau coup dur pour moi, pour nous. Je les revis à chaque fois dans ma chair et en esprit. Oui, l’injustice peut détruire un homme.
Mais la lutte que nous menons nous permet de tenir sur le fil. Elle lui donne une direction, elle le solidifie en l’entremêlant avec d’autres.

Quand nous rédigions 100 portraits contre l’État policier, nous bénissions chaque œuvre prenant en charge le récit d’une victime. « Chacune de ces victimes mériterait un livre et une contre-enquête », disions-nous.
Merci à Makan d’avoir pris en charge le récit des injustices qui ont touché la famille Kebe, de nous avoir rapproché de leur lutte. D’avoir, avec justesse et simplicité, transcrit les doutes, la douleur comme les joies et les petites victoires. Et surtout l’amour qui unit cette famille. Loin des « étiquettes », « des labels réducteurs ».
Arrête-toi ! est une œuvre de transmission remarquable ; à faire circuler.

Cases Rebelles_Avril 2021