Le plus beau jour de l’été : un récit du 21 juillet 2018 à Beaumont

Publié en Catégorie: PERSPECTIVES, POLICES & PRISONS

C’est avec une certaine excitation et un peu fatigué.es aussi que nous étions monté.es dans le train de 9h34 en direction de Persan-Beaumont. La veille, nous organisions à la FASTI une projection de Dire à Lamine, autour de Ramata et Fatou Dieng, pour des proches et des personnes qui nous avaient soutenues dans ce projet. Je n’avais pas osé en parler à Assa. Je savais bien qu’elle voulait voir le film mais ça me semblait déplacé de lui proposer de venir sur Paris voir un documentaire, la veille de la commémoration, alors que je les imaginais tou.te.s en plein dans les derniers préparatifs.
Nous roulions donc vers Beaumont. Nous avions avec nous deux versions géantes des portraits d’Adama dessinés par Xonanji et publiés dans notre livre 100 portraits contre l’État policier. Où allions-nous accrocher ces deux portraits de 2m50 sur 3m50 ? Nous n’en avions aucune idée, d’autant plus qu’ils étaient constitués de 16 pièces, à assembler donc sur un mur ou un autre support. Mais la perspective était exaltante et j’avais un souvenir encore fort de l’année dernière : nous étions arrivées très tôt à Beaumont avec Awa Gueye à la faveur d’un des fameux rendez-vous hyper-flexibles d’Almamy, dans l’objectif de refaire des prises pour Dire à Lamine qui était alors en cours de finition. Nous avions été accueilli.es très chaleureusement chez la maman d’Assa où petit à petit nous avions vu l’appartement se remplir de monde et la journée prendre son rythme de force et de bienveillance.
C’est avec ce souvenir en tête que nous cheminons vers Persan-Beaumont et notre destination ultime : Boyenval. J’ai hâte. Hâte de retrouver le comité Adama, de voir la famille, le quartier et de trouver l’endroit où coller les portraits.
Nous montons vers le quartier à pied. Dès que nous sommes à Boyenval j’appelle Assa qui nous dit de monter chez sa mère. Là, c’est Youcef qui nous accueille autour d’un café. C’est comme si nous n’avions jamais quitté ce salon depuis l’année dernière ; toujours aussi simplement, évidemment à notre place malgré nos hésitations, nos timidités. Bien entendu les enfants ont grandi, la « justice française » a ajouté quelques balafres dans sa vendetta contre la famille Traoré ; avant l’arrivée de Lassana il est certain que nous ne croiserons aucun frère. Mais la forteresse de la bienveillance Traoré semble inatteignable.
Le temps passe et on s’enquiert auprès de Youcef des murs sur lesquels éventuellement afficher les portraits. Nous partons avec lui faire un tour sur le terrain vague. Là, le graffeur Vince commence à prendre ses marques. Nous recherchons l’endroit idéal. Youcef nous propose la scène : « Comme ça tout le monde le verra ». Après quelques hésitations nous nous lançons. Nous qui étions si heureux.ses d’attaquer un mur à la colle pour papier peint nous nous retrouvons à faire un puzzle au scotch. C’est bien plus fragile, moins fun, moins vandale pensé-je dans mon esprit d’éternel tagueur-graffeur, rangé depuis des décennies.
On accepte le défi de la finesse et de la précision. Quelques personnes s’affairent çà et là autour de la scène. À gauche, la zone barbecue se prépare. Youcef nous présente aux membres de La Meute qui sont là, armes favorites en main. Le soleil se fait plus franc. Il nous faudrait un escabeau pour accrocher les parties supérieures de l’affiche. Youcef transmet notre requête à un des gars du quartier qui réapparaît peu de temps après avec l’échelle de secours d’un des bâtiments. Djamel, militant des quartiers populaires d’Angers (Collectif Interquartiers 49) arrive, accompagné de Fatima Derni. On se dit bonjour, discute un peu et comme il se propose, on a vite fait de l’embaucher lui et ses 1m80. Ça prend forme. Le dessin d’Adama commence à s’afficher au fond de la scène. De loin, impossible de discerner les bouts de scotch qui vont devoir miraculeusement faire tenir l’assemblage pendant toute la journée, surtout que le vent souffle en plus. Mais ça commence à avoir de l’allure. Xonanji, spécialiste en construction, architecte de pyramides dans une autre vie et experte en vents contraires, organise ce périlleux montage. Pendant l’installation Awa Gueye, la sœur de Babacar, est venue nous faire un petit coucou mais elle repart rapidement avec les autres membres du comité vers la gare, lieu de départ de la marche.
Le montage de l’affiche prend du temps. Il y a quelques acrobaties mais aucune chute, aucun.e blessé.e et enfin le visage souriant d’Adama TRAORÉ trône au fond de la scène. Et c’est déjà l’heure de quitter Boyenval pour aller nous aussi prendre le départ de la marche.
Nous faisons rapidement la route inverse. Pressé.es de voir le monde, les têtes connues ou inconnues. Un peu déçu.es au départ, je vois avec grand plaisir la rue de la Gare et  l’avenue Jaurès enfler de monde. Bientôt, nous sommes plus que l’année dernière. Je sais que c’est déjà une victoire.
L’hymne du collectif, un morceau en bambara que C.T. Koité a composé spécialement pour Adama, résonne. Après quelques prises de parole le convoi s’ébranle.
Je crie tant que je peux. Quand je peux. « Justice pour Adama ! »
Je ne suis pas en mesure de faire un compte-rendu de manif « objectif ». C’est une succession de moments. Mais il me reste cette sensation incroyable déjà éprouvée l’année précédente au moment de l’avancée dans la rue Nationale, une rue qui monte, où les voix enserrées par les habitations résonnent d’une manière plus puissante. Une extraordinaire sensation de puissance collective. Comme si nous allions à l’assaut ; du pouvoir, de l’injustice.
Alors que l’on s’approche de Boyenval une banderole entourée de fumigènes proclame : « Libérez les frères Traoré ».
Non, nous ne les oublions pas.
Sur le terrain les marcheur.eurs découvrent ensuite le graff de Vince.
Les prises de paroles de familles, de victimes, de proches de victimes vont se succéder. Les émotions sont palpables. Peine, colère, etc. Forcément, c’est dur. Dur de tout entendre, de tout écouter. Mais n’inversons pas.
À la fin, Assa au micro invite toute la famille, tout le comité à la rejoindre sur le podium.
Tata, la mère d’Adama, est au premier plan, assise près d’une grande photo de son fils.

Assa Traoré, le 21 juillet 2018 à Beaumont (Photo : Cases Rebelles)

Le film est en retard, alors c’est le concert qui se lance. Plusieurs groupes se succèdent et les moments de pure joie s’enchainent aux hommages à Adama. Au niveau du nom des groupes je me souviens que de la section Pull Up. Je pense bien que c’est eux qui invitent les enfants qui ne se font pas prier et les font monter sur scène.
D’un coup, toute cette troupe improvisée se retrouve à s’agiter sur « La Puissance » de MHD, mimant le clip, chantant les paroles et chacun.e. sortant ses meilleures phases de danse. Il y a même un battle filles vs. garçons ; tout ce petit monde est à la fois détendu, enchanté et très appliqué. Spectacle attendrissant sous le regard d’Assa souriante. Cette joie fait du bien à voir. Beaumont vit, palpite en cette triste date anniversaire.
Je ne sais plus à quel moment d’ailleurs Assa annonce que la barbapapa est gratuite pour tou.te.s les enfants. En grand fan de la barbapapa, je fonds littéralement même si je suis sûr de ne plus avoir l’âge pour l’offre sus-indiquée.
Les chaises s’installent et on comprend que la projection est proche.
Hamé de la Rumeur arrive finalement. Il prend le micro, explique la démarche, parle d’un film fait « avec les tripes ». Il lance la proj.
C’est assez incroyable de voir ce film en plein cœur du quartier, en plein air dans le soleil couchant. Il dit si bien le chaos qui a fait main basse sur les Traoré depuis la mort d’Adama, et leur résistance. C’est tellement poignant aussi de voir cette vidéo d’une rencontre entre Adama accompagné d’autres gars de Beaumont et Youssoupha, futur soutien indéfectible du combat. Poignant et insupportable.
Après le film, ça commence à ranger dans la nuit qui nous enveloppe de plus en plus. Nous avons du taf : il faut décrocher le dessin parce que bientôt, il n’y aura plus de podium.
Je sais que l’heure du départ approche mais je n’ai pas vraiment envie de m’en aller. Il y a encore du monde qui discute, mange, etc.
Nous confions l’affiche décrochée mais encore assemblée à Youcef ainsi que tous les éléments pour une deuxième affiche. « C’est comme un puzzle ! Je vais la donner à mon fils, » plaisante-t-il.
Toute cette journée bouge encore en moi et je ne veux pas lâcher. Ça donne tellement de force et Dieu seul sait à quel point j’en ai besoin.

J’ai un souvenir très clair du moment où j’ai appris qu’un homme nommé Adama Traoré de Beaumont-sur-Oise était décédé dans la gendarmerie de Persan. Très vite, après la tristesse et la colère m’est venue cette certitude ; Persan-Beaumont c’est loin, ça ne va pas être facile de mobiliser. Une certitude issue de ma propre histoire dans les marges.
Je n’aurais pas pu être plus dans l’erreur. Immédiatement, une force dont nous ne savions pas qu’elle existait s’est levée. Aujourd’hui, Beaumont est devenu un cri de ralliement international.
Ce soir, je n’ai pas envie de partir ; mais il se fait tard et nous ne voulons pas manquer le prochain train pour Paris.
Nous cherchons Assa un peu partout pour lui dire au revoir. Youcef nous dit qu’elle doit être chez sa mère. Là-haut, encore une fois on nous invite à rentrer dans le plus grand des naturels et toujours avec la même chaleur, alors que, nous l’apprenons ensuite, Assa n’est pas là.
Nous redescendons les escaliers. Quand nous nous retrouvons de nouveau en bas face au terrain nous remarquons une forte lumière un peu à l’écart,  dans la nuit : Assa travaille encore. Elle répond à un interview-vidéo. Nous attendons là ; dans cet état flottant entre Beaumont et la vie à reprendre. Enfin, Assa finit. Nous lui faisons nos adieux. Elle nous remercie encore chacun.e, à sa façon si personnelle, si touchante. Comme si on lui avait fait un présent incroyable.
On s’éloigne dans la nuit à travers Beaumont. Je sais que je ne reviens pas d’une fête mais quelque chose en moi exulte. C’est la force de croire aux lendemains qui chantent. L’énergie de la reprise de pouvoir sur nos propres vies. Quelque chose d’unique qui bat à Beaumont depuis qu’Adama est mort.
À la gare nous retrouvons d’autres marcheur.ses. C.T. Koité tourne dans ma tête.
Puis nous sommes dans le train à discuter de tout, de rien, de nos vies avec les ami.es de longue date venu.es marcher avec nous. Nous gardons le silence sur le moment que nous venons de vivre mais au moment des séparations à Gare du Nord nos au revoir disent que c’était bon de le vivre ensemble.
En route vers Bastille – c’est là que nous squattons ce soir – je ne sais plus si je me tais ou si je ne cesse de me répéter. Mais je sais qu’aujourd’hui c’était le plus beau jour de l’été. Je le garderai précieusement au fond de moi, pour toutes les batailles que l’existence me réserve.
Et c’est au sujet de cette inversion que je souhaitais écrire. Sommes-nous venu.es donner de la force ?
Je sais que mon âme et mon corps me disent l’inverse.
Merci. Infiniment merci.

ML_Cases Rebelles (Février 2019)
Crédit Photo: Cases Rebelles

Retour au dossier COMBATS APRÈS COMBATS