UN 30 MAI CONTRE LES VIOLENCES CARCÉRALES | Kheira Mostefaoui (Vérité et Justice pour Sofiane Mostefaoui)

Publié en Catégorie: POLICES & PRISONS

Le 30 mai prochain aura lieu la 1ère journée nationale pour le respect et la dignité des détenu·e·s, et contre les violences pénitentiaires, une initiative lancée par Najet Kouaki, mère d’Idir Mederres1 . L’événement est organisé par l’association Idir Espoir & Solidarité ainsi que le Réseau d’Entraide Vérité et Justice ; des rassemblements et événements auront lieu dans plusieurs villes en France, Lyon, Paris, Bordeaux, Nantes, Perpignan et Villeurbanne2 , portés par des victimes, des familles de victimes et des soutiens.
À l’approche de cette grande journée de mobilisation, après deux entretiens (voir en fin d’article) avec Najet Kouaki, mère de Idir Mederres, puis Charlotte M/Rousseau, l’épouse de Jimony Sissoko Rousseau, nous avons interviewé Kheira MOSTEFAOUI, sœur de Sofiane MOSTEFAOUI, mort le 11 mars 2013 à la maison d’arrêt de Lyon Corbas. Avec sa famille, elle se bat depuis 8 ans pour obtenir la vérité et la justice pour son frère. Elle nous parle ici de lui, de la lutte qu’elle mène et de son engagement toujours renouvelé pour que cessent les violences carcérales.

 

KHEIRA MOSTEFAOUI : J’avais un frère qui arrivait en fin de peine, il lui restait peut-être deux semaines avant de sortir. C’était un jeune plein de vie, aucun souci psychologique ou autre, très content, très entouré par mes parents, par mes frères et sœurs donc il n’y avait pas de gros soucis en particulier. Et un bon matin, on nous appelle pour nous annoncer qu’il était mort.

Sofiane MostefaouiPour nous c’est une évidence : il n’avait pas de problèmes psychologiques, ce n’était pas quelqu’un de suicidaire. Immédiatement, pour nous ça a été : « Il y a un truc qui s’est passé, qui n’était pas normal ». On n’a eu aucun renseignement au niveau de la maison d’arrêt de Corbas. Ils ne nous ont pas dit où il était, [ils nous parlaient] d’un air très hautain, très narquois ; il a fallu qu’on trouve nous-mêmes. On a fini par comprendre qu’il était à l’institut médico-légal. Une fois là-bas, on nous a refusé l’accès. À part nous proposer de ramener un imam pour faire une petite prière – je voyais pas où était le lien… Avec la maman qui souhaitait quand même le voir. Et ce fameux imam qu’on pouvait amener… ça me paraissait quand même un peu déplacé de leur part.
C’est à partir de là que le combat a commencé.

Avec mon frère, on s’est mobilisé·e·s ; on a fait des choses pour interpeler tout le monde parce qu’on voit des cercueils passer, mais personne ne nous dit rien. C’est devenu un fait normal. On aimerait qu’on nous explique. J’aimerais qu’il y ait des explications : qu’est-ce qui a pu se passer pour mon frère ce jour-là ? Sachant que l’enquête a été complètement bâclée. Dans chaque enquête quand il y a un mort, il y a des photos ; pour mon frère, aucune photo n’a été réalisée, mais alors aucune ! Donc on veut comprendre. À aucun moment mon frère ne s’est suicidé. J’en reste convaincue. Et toute ma famille en est convaincue. Ils le disent eux-mêmes, la maison d’arrêt de Corbas le dit, que ce n’était pas quelqu’un de suicidaire.

CASES REBELLES : Huit ans après, où en en sont les choses au niveau judiciaire ?

Mobilisation devant la prison de Lyon Corbas, Vérité et Justice pour Sofiane MostefaouiOn a eu un non-lieu. Comme la plupart des familles qui portent plainte, il y a forcément un non-lieu parce qu’aucune plainte n’a abouti par rapport à ces décès.

Sachez que dans les maisons d’arrêt, ils ont les mêmes techniques de maîtrise des personnes. Donc nous, on n’accuse pas la justice, notre débat c’est contre l’injustice. Et on souhaite qu’un procureur ou un juge se penche un peu plus sur le sujet, qu’il s’intéresse à ces cercueils-là qu’on voit défiler. C’est ça notre combat.

Comment expliquer l’inexplicable ? C’est des jeunes en pleine vie, et du jour au lendemain on nous annonce qu’ils sont morts ; ça n’a pas de sens ! Je veux dire, on n’est pas des imbéciles. On sait très bien que c’est faux, ce ne sont pas les jeunes qui se sont donné la mort eux-mêmes, c’est impossible ! Je veux bien que ça arrive une fois tous les ans, une fois tous les deux ans, mais là c’est en permanence. C’est en permanence !

J’en souffre encore deux fois plus parce que je me dis qu’à l’époque où mon frère est décédé,
Idir [Mederres] avait 14 ans. À un moment donné, il faut vraiment se poser les vraies questions.

Face aux violences carcérales et aux morts en prison, les familles disent systématiquement se heurter à la grande opacité de l’administration pénitentiaire…

Exactement, tout à fait. Parce que nous, quand nos proches sont entre quatre murs, on n’a vraiment aucune preuve. Pour vous dire, dans le dossier de mon frère, il n’y a même pas une photo. Pas une photo ! La seule photo qu’on a, c’est : un gobelet, parce qu’il avait bu un café, et un livre qu’il lisait. Ils ont estimé que c’était plus important de prendre en photo un gobelet que son corps… À un moment donné, il faut arrêter.

J’ai l’impression qu’il y a des choses qui se sont améliorées au niveau des enquêtes. Les erreurs qu’ils ont faites dans le passé, ils ne veulent pas les refaire maintenant. Mais ce n’est pas parce que la personne est en prison qu’elle n’a pas le droit à une enquête juste et équitable ! Je veux dire, il y a des photos, une expertise qui doit être faite correctement du début à la fin. Ce n’est pas parce qu’il est en prison, qu’il est là-bas pour effectuer sa peine ; ils ont estimé qu’il n’avait pas le droit d’avoir une enquête, une enquête juste, comme chaque citoyen ?

Est-ce qu’à l’époque des faits vous aviez pu recueillir des témoignages de co-détenus de Sofiane ?

Oui, il y en a eu quelques-uns qui ont commencé mais qui se sont arrêtés au dernier moment. Je ne sais pas ce qui a pu se passer entre-temps, parce que ce sont des personnes qui m’ont appelée très très motivées et au moment du rendez-vous, c’était des personnes complètement différentes que j’avais. Je pense à une personne en question, c’est une personne qui avait le bracelet. Qui m’a juré sur tous les dieux que Sofiane ne s’est pas suicidé et que c’était un assassinat. J’ai proposé de le rencontrer pour qu’il m’en dise plus. À ce moment-là, il est venu me rencontrer mais il ne m’en a pas dit plus. Moi je me pose aussi la question : qu’est-ce qui a pu se passer entre ces appels qu’ils m’ont passés et nos rencontres ? Il y a dû sûrement se passer quelque chose pour que ces personnes-là n’aient plus envie de parler.

Avec votre famille et le comité Vérité et Justice pour Sofiane Mostefaoui, avez-vous fait partie de réseaux ou d’associations de familles de victimes de violences pénitentiaires ?

Non… Je me suis arrêtée… parce qu’il faut dire qu’après une histoire pareille, on est détruit·e·s. On est complètement détruit·e·s. Donc moi, j’avais besoin de me reconstruire, vous voyez. J’avais besoin d’un moment de pause pour pouvoir justement rebondir et rebondir mieux. Jusqu’au jour où j’entends parler de l’histoire du petit Idir et c’est à ce moment-là que j’ai décidé de rencontrer sa maman.

Je l’ai rencontrée. Franchement, j’ai l’impression d’avoir vécu ce drame-là deux fois. Aujourd’hui ça m’attriste. Je me dis… J’espère réellement qu’il y a ce juge, peut-être aujourd’hui sur les bancs de l’école et qu’il voudrait un jour se pencher réellement, sérieusement sur ce sujet. Je le souhaite réellement. Parce que mon frère ne reviendra pas, comme d’autres victimes. J’espère qu’il n’y en aura pas d’autres, mais j’espère qu’il n’y aura pas des familles détruites, et j’espère qu’il n’y aura pas autant de souffrances, inutilement.

Dernièrement vous avez rejoint l’association Idir Espoir & Solidarité, au côté de Najet Kouaki, la mère d’Idir Mederres.

C’est de voir tous ces corps, ces cercueils défiler et de voir que les choses n’ont pas bougé et qu’on en est toujours là, huit ans après. Avant mon frère, il y en a eu d’autres à l’époque de St Paul3 . Ça suffit maintenant. Ça fait 30 ans que ça dure, à un moment donné faut que ça s’arrête. Les familles ne sont pas des imbéciles, les familles sont conscientes de ce qui se passe. On veut juste qu’ils admettent, qu’ils reconnaissent et que tout ce massacre s’arrête.

Avec le recul sur ces huit années, comment pensez-vous qu’une famille peut à la fois lutter et garder de l’énergie pour se protéger au maximum dans ces conditions-là ?

Rien n’est simple, rien n’est simple. En fait, on apprend à vivre avec. Avec le chagrin. Il n’y a pas un jour qui passe où je ne pense pas à mon frère. Surtout qu’il m’avait appelé un jour avant qu’il décède. Il m’avait appelé un dimanche et on apprend qu’il est décédé le lundi. On n’oublie jamais en fait. On n’oublie jamais. Parfois on essaye de ne pas trop y penser, parce qu’autrement on n’arrête de vivre. Mais on n’oublie jamais. En fait, on perd une partie de nous qui ne reviendra jamais. C’est tout. J’en veux pas à la justice, j’en veux à l’injustice. À l’injustice ! C’était des êtres humains, pas des animaux.

Affiche de la 1er journée nationle pour le respect et la dignité des détenu.e.s, contre les violences pénitentiaires, le 30 mai 2021

Vous allez participer à la mobilisation du 30 mai, qu’attendez-vous de cette journée ?

Je vais être là pour le 30, bien sûr. J’attends que les gens prennent conscience. J’attends que la justice se penche un peu plus sur le sujet. J’attends aussi de vraies réponses. Pourquoi autant de cercueils ? J’attends qu’il y ait des vraies condamnations, que les mesures soient prises. Ils sont déjà en prison, on ne va pas les priver de vie aussi. J’attends que ça s’arrête. Et qu’ils arrêtent de prendre les familles pour des imbéciles ; on n’est pas des imbéciles.

Voulez-vous ajouter quelque chose ?

Ce serait bien que toutes les familles soient présentes ce 30 mai. Même si je sais que ce n’est pas facile, c’est facile pour personne, c’est très difficile pour tout le monde. Mais il faut vraiment que les choses arrêtent. Qu’on soit solidaires, que la justice reprenne ces vrais droits et qu’il y ait une vraie justice. Et que lumière soit faite sur tous ces cercueils qui défilent dans toutes les prisons de la France.

Merci infiniment à Kheira Mostefaoui et toute la famille de Sofiane Mostefaoui.
Interview réalisée le 27 mai 2021 par Cases Rebelles.

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UN 30 MAI CONTRE LES VIOLENCES CARCÉRALES :

  1. mort au mitard de Lyon Corbas le 9 septembre 2020 []
  2. la liste des événements et rassemblement est disponible ici []
  3. ancienne maison d’arrêt à Lyon, fermée en 2009 []