« 100 Gay Black Poets », une anthologie historique par Assoto SAINT

Publié en Catégorie: TRANS & QUEER LIBERATIONS

Assoto SAINT est né aux Cayes en Haïti sous le nom d’Yves François LUBIN en 1957. Il a vécu en Haïti jusqu'en 1970 , date à laquelle il a déménagé pour New-York. Assoto, son « nom de guerre », faisait référence au grand tambour sacré du vaudou haïtien :

 (...) aucun tambour n’égale en sainteté le Grand Assoto! Colossal et mesurant pas loin de deux mètre de hauteur, ce dernier est utilisé dans des circonstances solennelles.

Le sacrifice au tambour Assoto comporte une série de cérémonies exceptionnelles en l’honneur de plusieurs Lwas. L’Assoto est un idole voir un fétiche, il doit être taillé dans des bois prescrits par la tradition, bien souvent dans du mahaudème (Ochroma pyramalis Cav).

Il est prescrit de le couper à la pleine lune et la membrane qui le recouvre doit être placée à midi sonnant. (( https://magievaudou.com/2014/02/16/le-tambour-objet-sacre/ )) .

Le SAINT renvoyait au héros libérateur haïtien, Toussaint LOUVERTURE, mais il exprimait aussi  une auto-sanctification jubilatoire et sacrilège.

Assoto avait de multiples talents : performeur, musicien, auteur. Dès 1986, son travail poétique apparaissait dans l’anthologie fondatrice de la communauté noire gay des années 80 : In the Life: A Black Gay Anthology réalisée par Joseph Beam.

couvertureTheRoadBeforeUsEn 1991, Assoto SAINT publie The road before us qui rassemble les textes de 100 poètes gays noirs.

Il tire le titre du texte "Hejira" que l’auteur Redvers JEANMARIE lui avait dédié et qui est intégré au recueil. Redvers est mort du sida en 1989. À cette époque, la maladie décime la communauté gay noire. Nombre des auteurs du recueil sont déjà morts au moment de la publication ; d'autres sont en sursis.

Assoto SAINT, lui, sait qu'il est séropositif et il milite activement pour la visibilisation de la maladie :

Il y a quelques mois, j’ai exhorté tous les contributeurs qui étaient séropositifs ou malades du sida à le révéler. Je pensais alors, et je le pense toujours, qu’il n’y avait rien de plus urgent à mentionner dans nos bios que nos séropositivités ou nos diagnostiques, pour ceux d’entre nous qui sont confrontés à cette situation difficile.   

Un certain nombre de contributeurs furent d’accord. Je loue leur confiance et leur volonté. D’autres qui l’ont déjà révélé publiquement ont préféré s’abstenir ici. Quelques uns dont je savais qu’ils étaient aux derniers stades du VIH ont invoqué la confidentialité, et leur droit à une vie privée.

 Tout en étant favorable au droit à la vie privée, je trouve aussi que cette attitude fait partie du problème global. Cela favorise l’anonymat plutôt que la visibilité. Et dès lors que nous ne montrons pas massivement les vies, les visages, et les cœurs du sida – les nôtres compris – nous acceptons toutes les connotations honteuses, toute la mystification de péché et de repentance que ceux qui sont clairement des ignorants accolent à un virus.

The road before us est un recueil de textes impressionnant. Les registres les plus divers s’y mêlent et la diversité des voix atteste de réalités qu’on ne peut ni épuiser, ni délimiter ; malgré les étiquettes. D’ailleurs, dans son introduction, Assoto évoque avec humour un débat sémantique un peu insoluble entre partisans du « gay black » et du « black gay » : le but étant de déterminer ce qu’une personne est le plus ou ce qu’elle priorise dans la lutte, sa négritude ou  son homosexualité.

Assoto y a répondu avec pas mal de facétie sur la couverture en indiquant "100 Gay black poets" mais sur un fond rouge noir vert signifiant l’afrocentrisme et renvoyant dos à dos les deux parties.

Aucune synthèse ne pourrait faire justice aux 100 poètes rassemblés dans ce livre. Voici donc un choix, fruit de nos humeurs, de nos errances et de notre arbitraire.

Bernard BRANNER, danseur et chorégraphe, a créé en 1990, à San Francisco,  Pomo Afro Homos, une troupe de théâtre gay noire avec Brian Freeman et Eric Gupton. Il s’agissait de faire quelque chose de « drôle » et « stimulant ». Il écrivait donc aussi. Nous vous proposons le texte "T’Ain’t Nobody’s Bizness" :

'There ain't nothin' I can do
Or nothing I can say
That folks don't criticize me
But I'm gonna do what I want to anyway
And I don't care just what people say.' (( Extrait de "Ain't Nobody's Business" blues de 1920 composé par Porter Grainger and Everett Robbins ))

a’ course
they wondered more
than once
why the pouting lips
betrayed the melancholy
eyes/
why the bloody nails
attached to dainty wrists
moved so rigorously
through spiked and glossy
hair/or smoothed
the pants too tight
to testify
before any judge
and jury

slut/whore
daughter of a whore
always just a tad
too loud at parties
the laugh too long
to accommodate the joke
she drank much to much
to partake of holy sacrament
and upon parting
her friendly peck
begot a trail
a’ spit

brazen hussy/sister
girl-friend-a-mine
I asked one day
why the walk so super
sensual
the talk so slick
and breathy
« …incest survivor »
she said
« incest survivor »

'I swear I won't call
no coppa
if I'm beat up
by my papa
'T ain't nobody's bizness
if I do' (( Ibid ))

J'peux rien dire
Et j'peux rien faire
sans que les gens me critiquent
Mais peu importe j'vais faire ce que je veux
Et je m'en fiche de ce que disent les gens

Sûr
bien des fois
ils se sont demandés
Pourquoi les lèvres pulpeuses
trahissaient les yeux mélancoliques
pourquoi ces ongles rouge sang
reliés à des poignets délicats
passaient avec tant de minutie
dans des cheveux en épi ou soyeux
ou lissait les plis d'un pantalon trop serré
pour témoigner
devant n'importe quel juge ou jury

Salope/Pute
fille de pute
toujours un tantinet
trop bruyante dans les soirées
le rire trop long
après la blague
Elle buvait trop, beaucoup trop
pour recevoir l'eucharistie
et au moment de se séparer
son baiser amical
laissait dans son sillage
une traînée d'salive

Catin insolente/soeur
mon amie chérie
un jour je t'ai demandé
pourquoi ce déhanché
si sensuel
cette drague
si appuyée
et suggestive
“...survivante d'inceste"
elle a répondu
“...survivante d'inceste”

je jure que les flics
je les préviendrai pas
si je prends une raclée de mon papa
Et c'est pas vos oignons
si c'est le cas

Né en 1957 dans une petite ville de l'état de New-York, Vernon Maulsby a commencé à écrire en 1985.

Gender Bender
(To Richard)

Is it safe for me
to let my hair down
and speak freely with you?
Will this woman’s heart
speaking through a deep throat
make you dismiss me
as just another gender bender,
incomplete in your eyes?
Can I share the men I’ve loved,
the women I’ve liked, the fears
of death that sired my children?
Would you understand,
or should I just sit here,
and make lewd jokes, as we
talk of sports I never watch

Touble-genre
(Pour Richard)
Est-ce prudent pour moi
De lâcher mes cheveux
Et de te parler librement?
Si tu entends cette âme de femme
Dans ma voix de basse
Vas-tu me rejeter
Comme un trouble-genre juste un de plus,
Incomplet à tes yeux?
Puis-je parler des hommes que j'ai aimés,
Des femmes que j'ai aimées, des peurs
De la mort qui ont engendré mon enfant?
Tu comprendrais
Ou il faut juste que je reste assis là,
A faire des blagues obscènes,
En parlant de sports que je ne regarde jamais

Nous partageons également « Pony boy » du mystérieux Don Charles qui a 31 ans à l’époque de la publication.

White man
Wealthy man
Bed is cold
Body old
Black man
Healthy man
Fine and young
Heavy hung

Silver man
Pays to score
Horny guy
Out to buy
Mocha man
Play sthe whore
Life is hell
Got to sell

Business Man
Undercover
Hotel suite
So discreet
Hustler man
Hired lover
Money’s right
Spends the night

Respected man
Life of leisure
Owns the town
Sneaks around
Survivor man
Selling pleasure
Rich man’s toy
Pony boy

Homme blanc
Homme fortuné
Au lit froid
Le corps vieux
Homme noir
Vigoureux
Jeune et bien roulé
Bien monté

Homme argenté
Paye pour baiser
Mec en chaleur
Va s'acheter
L'homme couleur café au lait
Joue la pute
Cette vie, c'est l'enfer
Il faut se vendre

Homme d'affaires
En secret
Dans une suite d'hôtel
Si discret
Prostitué
Amant rémunéré
Bonne paie garantie
Passe toute la nuit

Homme respecté
Vie de rentier
Roi de la ville
Rôde partout

Le survivant, lui
Vend du plaisir
Jouet de l'homme fortuné
Pony boy

Pony boy signifie jeune homosexuel mais aussi jeune homme attiré par les hommes âgés. Le nom renvoie aussi à un jeu de rôle sexuel où un partenaire joue le rôle du cheval, l'autre le chevauche comme un cavalier.

Spells of a voodoo dollAssoto saint avait fondé, avec son compagnon le suédois Jaan Urban HOLMGREN, le Metamorphosis Theatre. Ensemble, ils formaient également le groupe pop Xotika dont Asssoto était le chanteur : on peut entendre leur chanson "Forever Gay" sur le CD Feeding the Flame/ song by men to end aids en 1990.

En 1993, Assoto est l’un cinq protagonistes du film de Marlon RIGGS « Non, je ne regrette rien » dans lequel de hommes noirs séropositifs partagent le récit de leur confrontation avec le sida.

Il est mort le 29 juin 1994 à 37 ans.

Une grande partie de ses textes écrits est compilée dans le recueil Spells of a Voodoo Doll: The Poems, Fiction, Essays and Plays of Assotto Saint
M.LA._Cases Rebelles (20 Janvier 2017).

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