Cycle « Histoire des musiques caribéennes » : le Mento

Publié en Catégorie: CARAïBES

Le mento est un style musical, une musique populaire propre à la Jamaïque, mais renvoie également à la danse libre qui l’accompagne. Ses origines remontent aux rituels ashantis, aux musiques et danses de populations de l’Afrique de l’ouest. Il renferme également des  influences européennes.

Son émergence est liée à l’histoire coloniale de la Jamaïque, sous domination anglaise à partir du 17e  siècle. Les anglais l’occupent depuis 1670 tandis que le quadrille apparaît avec la bourgeoisie coloniale et  influencera le mento.

Le quadrille  est une danse de bal et de salon d’origine anglo-française des 18e et 19 e siècle accompagnée d’un violon, guitare, et flûte. Les bals de quadrille privilégient les danses de couples, des danses telles que les mazurkas, polkas et valses. A travers les bals de société tenus par les maîtres blancs, les esclaves, serviteurs et musiciens ont leurs premiers contacts avec le quadrille. Mais cette danse renvoie aussi à la domination culturelle et la stratégie de survie. Les esclaves de la Jamaïque se l’approprient et la recréent avec leurs propres orchestres lors des danses du samedi soir, ou encore en cachette pendant la nuit ; ces assemblées participent à l’élaboration de leur propre culture et d’une forme de résistance, le discours étant caché dans la musique et les paroles à double sens.

L’espace dans lequel l’on joue le mento détermine la nature des instruments qui sont utilisés. En milieu rural, la formation classique est constituée d’un instrument artisanale fait de bambou (saxophone flûte ou clarinette), d’un banjo, qui remplit le rôle que la  guitare occupera plus tard, et la rumba box remplit le rôle de la basse (gros piano à pouces).

On entend le mento, par exemple, lorsque les travailleurs forcés partageant une tâche fastidieuse récitaient des chants de travail, appelés Digging sings (l’anglais « to dig » signifiant « creuser ») , pour n’importe quel type de tâches. Le bobbin  en est une caractéristique et il correspond au moment où les travailleurs reprennent le refrain en coeur après que le chanteur ait terminé. Ils cherchaient à alléger le poids du labeur ; ici ils chantent leur épuisement à M.Linky :

Tell Mister Linky, me want go, hm! hm!     Oh…
Ben-ji-man! Bar-ra- rap Bar-ra-rap Bar-ra-rap me Ben-ji
Man  oh… Ben-ji-man! [1]

Les travailleurs sont dans un champ, regardent le soleil qui se couche doucement. Ils commencent à penser que le contremaître (Mr Linky) les a oubliés alors qu’il devrait déjà avoir donné le signal qui annonce la fin de la journée de travail. L’un des ouvriers agricoles interpelle un voisin du contremaître (Benjiman) :

Dis à M.Linky que je veux rentrer chez moi. (traduction)

Le mento rural s’écoute et se danse aussi dans les bals de campagnes, les carnavals, à l’occasion de mariages. Il fit fureur dans les brams, une sorte de danse très animée qui s’organisait dans les villages avant l’apparition des postes radio.

En 1962, les mouvements nationalistes se développent (menés par A. Bustamante et Michael Manley) et la Jamaïque obtient son indépendance. Mais elle reste soumise à la domination culturelle,  par le biais des campagnes d’évangélisation entre autres. Le mento est l’un des véhicules de la réappropriation de la culture. Ce style musical rassemble nombre de musiques populaires jamaïcaines, parmi lesquelles on compte les chants et danses religieux comme le Pocomani; Kumino, Jonkannoo, Revival Zion, Nyabinghi.

L’élite réprouve ces danses populaires qui sont alors perçues comme l’expression de la débauche, de corps trop libres et d’une sexualité malsaine.

Le mento est la somme de musiques africaines et de Spirituals que la Jamaïque s’est réappropriée,  remettant en cause les valeurs de la société coloniale.

Louise Bennett (1919-2006), une poétesse et artiste fascinante et une figure majeure de la musique populaire de la Jamaïque, cherchera à déterminer l’identité jamaïquaine à travers son œuvre.

Elle grandit durant la période coloniale, écrit dans les années qui précèdent l’indépendance. Elle tente aussi de définir l’identité jamaïcaine dans ce contexte ; ses poèmes et textes abordent les questions de race, le genre, la langue, l’identité nationale jamaïcaine, la figure de la femme astucieuse, l’immigration et la diaspora jamaïcaine.

L.Bennett  a défendu l’usage du patois alors déprécié durant la colonisation, elle a défendu aussi la tradition orale, l’art de conter des histoires. Elle utilise le patois  dans ses écrits et affirme la nécessité de parler sa langue maternelle avec « Dry-Foot Bwoy », l’histoire d’un homme qui revient d’un long séjour de l’étranger qui a perdu son accent, qui ne connaît plus le  patois jamaïcain.

Le personnage Miss Mattie est une figure récurrente dans ses textes qui lui offre l’occasion de présenter sa vision de l’immigration.  Dans l’extrait qui suit, Miss Mattie présente sa vison de l’immigration jamaïcaine, avec beaucoup de malice :

Wat a joyful news, Miss Mattie,  
Quelle bonne nouvelle Miss Matie,

Feel like me heart gwine burs’
Je sens que mon coeur va exploser

Jamaica people colonizin 
Les Jamaïcans colonisent

England in reverse. 
L’Angleterre à leur tour. [2]

Louise Bennett enregistre des classiques de la musique jamaïcaine, dont « Linstead Market ». Il existe plusieurs versions du morceau. The Wrigglers l’ont également repris.

The Wrigglers « Linstead market and Day O »

Dans cet extrait, une mère regrette de ne pas pourvoir subvenir aux besoins de sa famille. Elle explique que ses enfants vagabondent parce qu’elle n’est pas parvenue à  vendre ses akees au marché. Le ackee est un fruit jaune orange, qui a la forme d’une poire. La mère explique:

I carry mi ackee, go a Linstead Market
J’ai porté mes aki au marché Linstead

Not a quattie worth sell […]
Je n’ai pas rien vendu […]

All di pickney dem a linga linga
Tous les enfants ont traîné, traîné

Fi weh dem mumma no bring
Parce que leur maman n’a rien porté [3]

Ces thèmes mis à part, le mento rassemble aussi des textes à double sens où la sexualité a une grande importance. L’exercice s’apparente alors plus à l’éloge de prouesses sexuelles, à de la vantardise ou fanfaronnade, qu’on appelle aussi braggadoccio. On pense à  « Doctor Kitch » de Bomber, ou « Don’t Touch Me Tomato »  qui a été repris par plusieurs interprètes dont Phyllis Dillon .

La majorité de la population se tournent vers deux moyens de communication en plein essor dans la Jamaïque des années 1950 : la radio et le Sound system.

Le mento connaît un véritable essor avec la distribution de disques, et l’ouverture de studios d’enregistrements.  Il rencontre énormément de succès entre 1950 et 1960. Le premier studio ouvre à Kingston, dans l’arrière boutique du marchand de meubles. Une série de 78 tours est fabriquée en Angleterre entre 1952 et 1956, et six volumes de huit titres au nouveau format microsillon 25cm, tous intitulés « Authentic Jamaican Calypsos ».

De même, Ken Khouri participe au rayonnement du mento lorsqu’il produit Count Lasher avec l’ouverture de son studio en 1954. Count Lasher (de son vrai nom Terence Perkins) est reconnu comme “le personnage charismatique de l’âge d’or du mento, il est considéré comme le compositeur le plus important et certainement l’interprète le plus remarquable du genre”. On pense notamment à Mango Time.

https://www.youtube.com/watch?v=PVkSrlHjTig

Toujours dans les années 50, on  compte aussi Lord Flea, Lord Messam, Arthur Knibbs, Lord Lebby, Lord Tanamo.

L’apparition de la radio bouleverse les habitudes des jamaïcains. Les plus pauvres se réunissent la nuit dans un yard (la cour commune) autour d’un poste radio pour écouter les derniers tubes afro-américains programmés par les deux seules radios locales : la Radio Jamaica Rediffusion (RJR), fondée en 1950, et la Jamaica Broadcasting Corporation (JBC), fondée en 1959.

Dans les années 1960, le mento devient urbain et intègre alors les musiques américaines : jazz, rhythm and blues; il se professionnalise et « se joue dans les hôtels de qualité comme le Tower Isle à Ocho Rios, l’Arawak, le Hilton, ainsi que dans des boîtes de nuit et des cabarets comme le Wicky Wacky » [4].

De 1960 à nos jours, des chanteurs et groupes jamaïquains continuent de jouer du mento traditionnel malgré ces influences nord-américaine, tels que Light Mento Band, ou Gilneze and the Blues. Les Jolly Boys, eux, connaissent un succès à partir des 60s, et continuent de jouer encore aujourd’hui. Il y a aussi Stanley Beckford, qui fera beaucoup pour le mento dans les années 70 alors que la plupart des artistes jamaïquains de l époque se tournent vers le reggae.

Le  mento a également donné naissance à cinq  autres styles de musique jamaïquaine.

Le jamaican shuffle est la fusion de mento et du jump blues. Louis Jordan est un musician afro-américan saxophoniste, parolier, et chanteur,  il est l’un des premiers musicien qui mélange jazz et blues. Le saxophoniste jouait sur un rythme shuffle que l’on appelera jump blues or jumpin’ jive. Le shuffle est un rythme avec un tempo moyen.

Le ska succède au shuffle jamaican en 1960, il est mélange du mento et du jazz. Le ska est un style très instrumental, dominé par les cuivres.

Puis vient le rocksteady vers 1966, qui lui est beaucoup plus lent, avec moins de cuivres, mais le clavier le les chants sont plus présents.

Le reggae apparaît ensuite. Les studios d’enregistrement  pressent les  premiers vinyles de reggae aux alentours des années 70. Le dub est le dernier style musical inspiré par le mento.

A propos du mento et des influences diverses qui le composent, on peut parler de créolisation ; c’est-à-dire que la rencontre coloniale a produit de l’inattendu. Le mento s’est formé à l intérieur d’un processus d acculturation des colonisés. La très cliché et tranchée répartition « mélodie = apport européen ; rythme = apport africain » simplifie énormément les choses et n’a rien à voir avec l’inattendu.

Le mento reste une musique populaire, une forme de résistance, et l’expression d une singularité  jamaïcaine.

C.S. – Cases Rebelles

(À écouter dans l’émission n°28)

https://www.youtube.com/watch?v=Z60m_W_a33Y

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